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Le Point, 22 janvier 2009

Quand Richard Millet revient avec « La confession négative », un grand livre qui fait encore débat. Auteur du magistral « Ma vie parmi les ombres », écrivain prolifique qui n’aime rien tant que faire revivre sa Corrèze natale, Richard Millet raconte, dans son dernier livre, sa guerre du Liban. Il s’en est expliqué au Point.

Le Point : « J’ai dû tuer des hommes, autrefois, et des femmes, des vieillards, peut-être des enfants », écrivez-vous à l’orée de cette « Confession négative ». Pourquoi, seulement maintenant, raconter que vous avez tué ?

Richard Millet : Tuer, dites-vous… N’est-ce pas simplifier à l’excès ? J’avais un pacte avec certains combattants libanais des années 75-76. Ils sont morts, récemment. Je peux parler librement. Mais mon tout premier livre, en 1983, avait déjà pour sujet la guerre du Liban.

Quels étaient ces gens ?

Je ne peux pas le dire. C’est dangereux. Cela concerne le Liban et, comme vous le savez, la guerre y continue sous d’autres formes, souvent violentes.

Ce qui frappe dans le livre, c’est l’extrême précision de tous les détails comme si c’était tiré d’un journal. Vous êtes parti faire la guerre avec l’idée d’écrire un livre après ?

Avec l’idée d’écrire, tout court. A 22 ans, j’étais ignorant-une sorte d’idiot. J’ai pris des notes, mais je voulais surtout écrire. Ecrire des romans nobles.

On n’est pas un écrivain noble si on n’a pas fait la guerre ?

La génération de mes parents et celle de mes grands-parents ont connu la guerre. Ma génération ignore ce que c’est. Aujourd’hui, il y a des militaires français qui, entre Kolwezi et l’Afghanistan, ont fait carrière dans l’armée sans tirer un seul coup de feu contre l’ennemi : paradoxe fascinant, non ?

Peut-être, mais vous, vous n’étiez pas militaire, et vous partez à la guerre dans un état de griserie littéraire. Parce que vous aviez lu Jünger, Malraux et Malaparte, c’est ça ?

Pour moi, il fallait avoir vécu pour écrire. Et comment avoir vraiment vécu, très jeune, sinon grâce à cet extraordinaire accélérateur de vie qu’est la guerre ?

Pourquoi celle du Liban ?

Les guérillas d’Amérique latine ? Impossible : elles étaient menées par l’idéologie marxiste. Le conflit le plus proche, c’était le Liban, où je retrouvais l’imagerie romantique du « Voyage en Orient » de Nerval. La guerre du Liban permettait deux choses : combattre le marxisme des Palestiniens et de ceux que la rhétorique de gauche appelait comiquement « islamo-progressistes », et, surtout, soutenir les chrétiens.

Espèce menacée, écrivez-vous.

Oui, et de plus en plus. En Egypte, en Turquie, au Liban, en Palestine, en Irak, où 200 000 chrétiens ont déjà quitté leur pays pour échapper à la haine islamique. Cela n’émeut personne, en Occident, car ce n’est pas tendance. Les Palestiniens, eux, sont à la mode depuis quarante ans. Le keffieh et le kalachnikov, on trouve ça romantique, comme Guevara, comme les bonzes… La même rhétorique de gauche a fait des chrétiens d’Orient des richissimes, des féodaux, des fascistes : tout le contraire de la réalité…

Les Phalanges libanaises, la faction chrétienne dans laquelle vous vous engagez, fondées par Pierre Gemayel, ont quand même une petite inspiration fasciste.

« Kataeb » qui, en arabe, veut dire « régiments », a été traduit par « Phalanges », ce qui était une erreur médiatique. Bien sûr, Pierre Gemayel est allé aux Jeux olympiques de 1936, à Berlin, et a été fasciné par l’efficacité de l’organisation, mais lui-même n’avait rien d’un nazi : sa carrière politique l’a montré. Le goût de l’ordre n’est pas forcément fasciste. Tout ça, c’est la vieille propagande antichrétienne, aussi vivace que l’antisémitisme. Les chrétiens ont perdu la guerre parce qu’ils ont négligé le combat médiatique, tandis que les Palestiniens réussissaient à imposer en Occident l’image simpliste d’un peuple opprimé, eux qui se sont souvent montrés de grands criminels… Les hommes et femmes qu’on trouvait dans les Phalanges étaient, pour la plupart, d’honnêtes personnes qui en avaient assez de voir l’OLP racketter le pays. Béchir, le fils cadet de Pierre, aurait pu redonner ordre et forces au Liban.

D’ailleurs, pendant la guerre, les journaux de cette gauche que vous détestez ne tarissaient pas d’éloges sur lui, le faisant apparaître comme la seule figure capable de fédérer le Liban, d’en faire un vrai pays.

Il a payé de sa vie, en 1982, son indépendance d’esprit par rapport à la Syrie et à l’allié israélien-les deux « diables » à l’oeuvre au Liban.

Donc, vous dites que c’était une guerre juste. En même temps, ce que vous décrivez de cette guerre n’a rien de glorieux. Vous tuez les combattants à terre, en train de se tordre de douleur… Pas vraiment romantique.

On vous met un kalach’ dans les mains et on vous dit : « Yalla, tire ! » Vous tirez, mais vous ne voyez rien. La plupart du temps, on tire parce qu’on a peur, qu’on veut se protéger. On tue, peut-être, mais en réalité on ne le voit pas. A la longue, il y a une indifférence, une froideur. On ne peut pas faire la guerre si on n’accède pas à cette indifférence. On peut alors tuer-et tuer n’importe qui. Si on ne le fait pas, alors on s’en va…

Et pourquoi pas ? Ce n’était même pas votre pays !

Et les Palestiniens, était-ce leur pays ? Sur les dizaines de milliers de combattants palestiniens il y avait des centaines de Libyens, de Soudanais, d’Egyptiens, de Yéménites, d’Irakiens-et je ne parle pas des terroristes allemands, italiens, japonais, venus les aider. Les chrétiens, eux, ont été soutenus en tout et pour tout par une douzaine de Français, ce qui en dit long sur l’état moral de l’Occident !

Mais pourquoi rester, quand on a rêvé sur le « Voyage en Orient », quand on a rêvé sur ces écrivains qui écrivent la guerre et qu’on découvre que cette guerre-là est une sale guerre ? Pourquoi rester à tirer sur des gens qu’on ne voit même pas ? Vous aimiez ça ?

Faire la guerre est un prolongement de jeux d’enfants. Et puis, ce n’est pas toujours sale ; il y a des gens magnifiques, fascinants, particulièrement les femmes.

Comme cette jeune fille « en short et tee-shirt blancs, qui portait un kalachnikov à la main comme un sac de ville, et entrait au Sporting Club ».

Oui, il y avait ces combattantes-là, mais aussi d’autres femmes, et du whisky, du haschisch, des amphétamines… Des moments exaltants. Défendre à trente le Holiday Inn, un gigantesque palace, sous les fusées éclairantes, les balles, les roquettes, les obus, c’est se retrouver dans une sorte d’opéra baroque.

Vos ennemis vous décrivent parfois comme un horrible suppôt du Front national, or Malraux est votre parrain… En fait, vous êtes gaulliste…

Je ne suis rien politiquement. Je n’ai aucune sympathie pour les pouvoirs politiques. Je n’ai jamais voté. Je ne suis même pas inscrit sur les listes électorales. Je suis un écrivain-et c’est trop pour certains. J’ai toujours eu du mépris pour les discours dominants.

Sauf pour de Gaulle…

De Gaulle était un rempart contre le communisme, et l’homme de la décolonisation. Il avait le souci de la grandeur et de la langue. Mais il a laissé tuer les harkis par le FNL, ce que je ne peux lui pardonner.

De même, beaucoup de gens ne vous pardonnent pas certains propos. On dirait que vous aimez vous faire détester. « Beyrouth, la ville où j’éprouverai au plus haut le fait de vivre tout en achevant de me séparer de l’espèce humaine », écrivez-vous. Pourquoi jouez-vous le maudit, Richard Millet ?

Est maudit, aujourd’hui, celui qui ne bêle pas avec les autres : cela suffit à vous faire haïr. Ce qui m’intéresse en tant qu’écrivain, c’est l’homme, et l’homme, comme dit un personnage de mon livre, c’est de la merde. Vivre, c’est s’occuper de la merde. Ecrire, c’est la remuer. L’homme n’est rien, il se raccroche à des branches de plus en plus misérables. Pour moi, il y a trois valeurs : le christianisme, la langue et la littérature. Le christianisme, d’abord, parce que le Christ ne cesse de me tenir par la main, et que je me nourris des textes sacrés. La langue, ensuite, parce que c’est mon seul lien avec les autres. Quant à la littérature, je lui ai voué ma vie.

Vous pensez qu’on vit une fin du monde ?

Oui. C’en est fini de la civilisation humaniste…

Celle qui a produit « l’affreux XXe siècle », celui des camps communistes et des camps nazis. C’est ça, la civilisation qu’on doit regretter ?

Je ne regrette rien, je ne suis pas passéiste ; mais beaucoup de choses me révoltent, aujourd’hui.

Quoi ?

L’absence de sens, la misère morale, l’accomplissement de la servitude volontaire selon La Boétie. Les gens sont en esclavage. Etre esclave ne veut pas dire vivre sous la botte d’un dictateur, mais consommer, se divertir, adorer l’esprit du temps, vivre hors de toute dimension spirituelle ou intellectuelle. J’écris : je m’affronte au réel, je dis la vérité, plutôt que de devenir un sociologue de l’immédiateté, un thuriféraire du présent absolu, un théologien de l’autoaveuglement…

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