
Extraits de Corbeaux (2000) :
Mercredi 24 mai. La contre-pétition, donc : ou plutôt la « déclaration-des-hôtes-qui-furent-trop-nombreux-dans-la-maison », puisque c’est ainsi qu’elle est intitulée – plus violente encore et plus radicale dans sa condamnation que tout ce qu’on avait pu imaginer; parlant d’une « pensée criminelle »; et officialisant comme pleinement légitime et nécessaire l’interdiction absolue, pour moi, de m’exprimer.
Cette déclaration est signée de Lanzmann, qui paraît en avoir été l’instigateur officiel; de Jacques Derrida, de Jean-Pierre Vernant, de Philippe Sollers, de Michel Deguy et d’une cohorte de psychanalystes lacaniens dont le nombre me semble désigner assez clairement la source véritable du texte (NDLR : Élisabeth Roudinesco).
Ma petite armée plie sous le choc, tant le coup est rude cette fois-ci. Moment d’abattement dans les rangs. Derrida, tout de même…
Mais justement Derrida : comment a-t-il pu signer ça ? Car une fois surmonté le traumatisme (il ne le sera jamais tout à fait) de me voir traiter de « criminel » dans la plus grand journal français, par deux ou trois des plus grands noms de la pensée française, une sorte d’espoir me revient, malgré tout – car il me semble que l’adversaire vient de commettre une faute énorme. Son texte est un montage ignominieux, digne du KGB des meilleures années et des pires manipulations des officines staliniennes de Moscou, de Prague, ou de Budapest.
La déclaration est intitulée « déclaration des hôtes – trop – nombreux – de – la – France – de – souche ». Elle prend son titre de trois phrases qu’elle cite incomplètement, et qui sur le public doivent produire un effet accablant pour moi : « les hôtes furent trop nombreux. Peut-être aussi restèrent-ils trop longtemps. Ils cessèrent de se considérer comme des hôtes, et (…) ils commencèrent à se considérer comme étant chez eux ». Seulement ces phrases, dans le texte originel, page 61 de La Campagne de France, sont précédées et suivies par ceci :
« Les lois que personnellement j’aurai voulu voir appliquer, aux groupes et surtout aux individus d’autres cultures et d’autres races qui se présentaient chez nous, ce sont les lois de l’hospitalité. Il est trop tard désormais. Elles impliquaient que l’on sût de part et d’autre qui était l’hôte, et qui l’hôte. A chacun ses devoirs et ses responsabilités, ses privilèges. Mais les hôtes furent trop nombreux dans la maison. Peut-être aussi restèrent-ils trop longtemps. Ils cessèrent de se considérer comme des hôtes, et, encouragés par la curieuse amphibologie qui affecte le mot dans notre langue, ils commencèrent à se considérer eux-mêmes comme des hôtes, c’est-à-dire comme étant chez eux.
« L’idéologie dominante antiraciste leur a donné raison. Il n’est plus temps de réagir, sauf à céder à des violences qui ne sont pas dans notre nature, et en tout cas pas dans la mienne. Je n’oublie pas notre ancien rôle d’amphitryons, toutefois, même si nous ne l’avons pas toujours très bien tenu; et si nous ne sommes plus désormais que des commensaux ordinaires parmi nos anciens invités. »
Quinze secondes d’attention et de bonne volonté herméneutique suffisent, si l’on a le texte original sous les yeux, pour s’aviser de l’évidence, c’est-à-dire que ce qu’il dit en fait, c’est que les hôtes furent trop nombreux et restèrent trop longtemps pour que soient encore applicables les lois de l’hospitalité, objet de mes voeux anciens. Elles impliquaient qu’il y eût une distinction de rôle entre qui recevait et qui était reçu. Une telle distinction ne peut plus avoir cours, et les anciens hôtes ne sont plus aujourd’hui que des commensaux ordinaires parmi leurs anciens invités, à égalité avec eux.
Je veux croire absolument, et je tiens à peu près pour acquis, que Derrida, l’un des plus grands exégètes de notre temps, qui a toujours témoigné, même aux écrits de ses adversaires philosophiques ou idéologiques, une attention pleine de scrupule, je veux croire que Derrida n’a pas eu sous les yeux le texte original, et qu’il a été abusé – délibérément abusé, je pense : car un montage aussi vicieux, une falsification si précise et à ce point efficace ne peuvent pas être involontaires.
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Vendredi 30 juin. L’article de Lanzmann que craignait tant Finkielkraut est en effet paru.
Comme on nous l’avait annoncé il est très agressif, et Finkielkraut en est très affecté. Pour ma part, dans cet ordre d’idées, rien ne me touche plus beaucoup. Il y a « cumul des peines », comme on dit, et je suis mithridatisé. Je ne vois pas très bien de quoi je pourrais encore être traité qui aggravât les insultes dont j’ai déjà été abreuvé depuis deux mois. D’autre part, il est vrai que c’est surtout Finkielkraut qui est attaqué, cette fois-ci. Moi je ne sers que de prétexte.
Finkielkraut cherchait querelle à Lanzmann dans son récent Une voix venue de l’autre rive, et Lanzmann est trop heureux de m’avoir pour embarrasser Finkielkraut et se venger. Il le fait avec une violence totalement disproportionnée. Etrangement – mais peut-être est-ce la loi du genre -, nombre de ses phrases sembleraient appartenir plutôt à notre camp, et procéder sous sa plume d’un radical renversement des rôles :
« Pourquoi faut-il, dans ce pays, écrit par exemple Lanzmann, que les prétendus champions du débat intellectuel se changent en procureurs écumants et utilisent les mots comme des armes meurtrières ? »
Et de parler d’« un style procureur ou avocat général de faux procès truqués – procès dont les verdicts sont connus à l’avance et inexorablement prononcés – », toutes références qui font un singulier effet chez l’auteur de la « Déclaration des Hôtes-qui-furent-trop nombreux etc. ». On s’attendrait qu’il évite de parler de truquages, après les montages éhontés auxquels il s’est livré sur mon texte, pour lui faire dire ce qu’il voulait qu’il dît, ou ce qu’il désirait que l’on crût qu’il disait.
Tel qui dans La Campagne de France a isolé la phrase « Les hôtes furent trop nombreux dans la maison » en la coupant de ce qui la précédait et qui impliquait que « les hôtes furent trop nombreux dans la maison » pour que soient encore applicables les lois traditionnelles de l’hospitalité, lesquelles impliquaient qu’il y eût des hôtes et des invités, distinction qui aujourd’hui n’est plus possible, de sorte que tout le monde est sur le même pied; tel qui a été clairement et publiquement convaincu de ce truquage, on imaginerait qu’il essaierait de se faire oublier un moment. Mais pas du tout. Il demande et il obtient une page entière du Monde pour lui tout seul, avec appel en première page, même, et c’est lui qui parle de « procès truqués » et de mots utilisés comme des « armes meurtrières »…
Il n’y a pourtant que deux interprétations possibles du montage contenu dans la « Déclaration ». Ou bien il procède d’un cynisme incomparable, ou bien, si la bonne foi de l’auteur n’est pas en cause, il révèle une rare incapacité à lire et à comprendre.
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, la question n’est pas absolument tranchée. Lanzmann écrit maintenant : « »Ils sont partout » est le leitmotiv des antisémites. « Ils sont partout », c’est ce que répétait, numéro après numéro, le torchon Je suis partout et c’est ce que dit Renaud Camus à propos des Juifs du « Panorama » de France Culture. ». Or bien évidemment je ne dis rien de pareil. Mais le supposer seulement, m’en accuser, l’écrire, paraît la preuve d’un esprit qui n’a plus avec la logique qu’un rapport assez lâche. Car qu’est-ce que cela pourrait bien vouloir dire, que « les Juifs du « Panorama » de France Culture » « sont partout » ? Ça n’a aucune espèce de sens, pas même de sens possible.
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Samedi 1er juillet. L’article de Claude Lanzmann dans Le Monde donne l’impression, je le notais hier, d’un prodigieux « retournement de table », puisqu’il parle, à propos de l’action de mes rares partisans, et de celle d’Alain Finkielkraut en particulier, d’attaques menées « avec démesure, cruauté, bassesse », et de « procureurs écumants » : c’est-à-dire très précisément de ce qu’on croit observer dans son camp. Mais il y a mieux, plus complexe, plus audacieux. Le retournement de table, c’est nous qui sommes accusés d’y procéder – nous c’est-à-dire Finkielkraut, essentiellement, qui pour Lanzmann est l’ennemi principal, de toute évidence, et moi par raccroc.
Il est question d’inversion maligne : « Mais la toupie de l’inversion maligne n’arrête pas là son vertigineux tournis : la victime désignée, l’insulté, le rejeté, l’objet du pogrom et de la terreur intellectuelle, le nouveau Paria, c’est Renaud Camus », écrit-il. Et bien entendu il trouve que c’est un comble. Vertigineux tournis est bien la juste expression, dans ces conditions. Voilà au moins un point sur lequel nous sommes d’accord.
Il y en a un autre. Il juge clownesque l’émission de Canal Plus, L’Appartement, où Finkielkraut et moi sommes parus ensemble, et très laid l’appartement en question. Rien n’est plus juste. En revanche il m’y a vu arriver « droit dans ses bottes, détendu, guilleret, sifflotant ». Droit dans mes bottes, je veux bien, détendu et guilleret me paraissent un peu beaucoup dire, mais sifflotant, moi qui n’ai jamais su, à ma grande honte, siffler ni siffloter… Et franchement je n’aurais pas choisi ce moment-là pour faire de nouveaux essais. Bien sûr il s’agit que d’un point de détail, mais il m’intrigue. Pourquoi Lanzmann écrit-il que j’étais sifflotant, alors que de toute évidence je ne l’étais pas ? A-t-il besoin de quatre adjectifs, comme Mme de Cambremer de trois ? A-t-il cru me voir siffloter, m’entendre siffloter ? Est-il de bonne foi ? Ou juge-t-il que de me montrer sifflotant aggrave mon cas, par le détachement qu’implique cette attitude, qui prouve bien l’insensibilité de mon coeur, voire mon irrespect pour les morts ?
Je n’avais pas remarqué à première lecture quelques allusions voilées à Sylviane Agacinski, qui n’est pas nommée, et qui est considérée uniquement en tant qu’elle est l’épouse du Premier ministre – d’où cette phrase obscure et singulière, très allusive, où le mot pouvoir change de sens selon le verbe qu’il commande : « Nous, les « maîtres de l’heure », avons, c’est certain, du plomb dans l’aile, le pouvoir nous échappe, nous condamne peut-être : Renaud Camus et Finkielkraut ont reçu il y a peu ici même un surprenant, puissant et attristant renfort. »
Extraits de Le royaume de Sobrarbe (2005) :
(p. 63-64) (…) Et hier il n’y a pas eu de journal parceque nous avons regardé Shoah, qui était diffusé dans sa version intégrale sur France 3.
(…) Quant à Shoah je dois reconnaître que je n’ai pas tenu le coup jusqu’à la fin, loin de là. Je suis resté devant notre mauvais petit écran de neuf heures moins le quart jusqu’à minuit, et je croyais avoir vu la moitié du film. Mais Pierre (…), qui est resté fidèle au poste beaucoup plus longtemps que moi, et ne m’a rejoint que vers deux heures du matin, dit qu’il a atteint un grand entracte, marquant le milieu du film – je n’ai donc vu que la moitié de la moitié.
Je n’ai pas eu l’impression, contrairement à lui, d’apprendre énormément de choses. Il y a un degré dans l’horreur où ce qui peut intervenir de plus n’ajoute rien. La scène qui m’a le plus frappé, peut-être, est une longue conversation avec un fermier polonais, au ventre saillant, qui rit à plusieurs reprises, très nettement, quand il explique que les juifs arrivant à Treblinka, je crois, ne savaient pas du tout qu’ils allaient être tués immédiatement. Cette inconscience de leur part l’amuse beaucoup, semble-t-il – d’autant que lui et les autres ne se faisaient pas faute d’essayer de les prévenir de leur sort, en faisant à leur intention le fameux geste évoquant, d’une oreille à l’autre, sous la mâchoire, le coup tranché, ou la pendaison. Peut-être le faisaient-ils en riant, déjà.
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(p. 73-74) Pierre Vidal-Naquet, dans sa préface à Des hommes ordinaires, le fameux livre de Cristopher Browning, trouve que claude Lanzmann interroge les paysans polonais « avec quelque cruauté », dans Shoah. La méthode et la manière de Lanzmann, en l’occurence, sa façon de mettre ses interlocuteurs dangereusement à l’aise, ressemblent assez aux procédés un peu doucereux de Marcel Ophuls dans Le chagrin et la Pitié. Quand Lanzmann interroge sur Treblinka un ancien gardien de camp, en l’assurant audiblement que son nom ne sera pas cité et en tournant la scène grâce à une caméra cachée à l’intérieur d’une camionnette de l’autre côté de la rue, on s’interroge sur la légitimité du procédé. Mais on se dit que Lanzmann a dû estimer qu’à un ancien gardien de camp de concentration rien n’était dû, et que le fair-play ne saurait jouer en pareil cas. J’imagine que la question se pose, tout de même – sur l’image on voit le nom du SS, avec son ancienne « qualité ».
Boris Cyrulnik, qui a lui-même été déporté enfant, reproche avec virulence à Lanzmann les « montages » auxquels il a procédé dans le film. Certaines scènes qu’on peut prendre pour relevant du « documentaire » auraient été tournées dix fois, à la grande exaspération du protagoniste, d’ailleurs – ainsi, sauf erreur, la scène fameuse du geste sous la jugulaire, où un cheminot explique de quelle façon on essayait de prévenir les déportés du sort qui les attendait. Cyrulnik, si je me souviens bien, trouve très choquante cette incursion secrète de la « fiction » dans une œuvre où elle n’est pas censée avoir sa place. On peut la mettre sur le compte de l’art, je présume.
Sophie Barrouyer a pour amie d’enfance une femme qui fait un film sur Lanzmann, d’après ce que je comprends. Les intenses activités de Sophie en ma faveur, au moment de l’ « affaire », ont quelque peu tendu ses rapports, sinon avec son amie, du moins avec l’objet d’étude et de travail de celle-ci. « Sophie Barrouyer m’en veut, n’est-ce pas ? » demandait Lanzmann à la cinéaste. Je crois même qu’il a posé directement la question à Sophie (il faudrait que j’écrive tout cela sous son strict contrôle), quand ils se sont vues tous les trois. Il semblerait, d’après Sophie, que Lanzmann aurait exprimé quelque regret de son attitude à mon égard. Il aurait reconnu avoir joué un rôle, ne serait-ce qu’en s’en accommodant trop légèrement, dans le fameux montage d’un mien paragraphe sur les « lois de l’hospitalité », tel qu’il fut incorporé dans la pétition de mes adversaires. Montage, montage, c’est toujours des méthodes de montage qu’on reproche à Lanzmann. Sans doute estimait-il que je ne méritais pas plus d’égards et de fair-play qu’un gardien de camp.
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(p. 105-106) Ma mère me disait hier par téléphone, à mon immense étonnement, que Jean Daniel, à en croire Madeleine Gobeil, aurait manifesté des regrets pour son attitude envers moi au temps de l’ « affaire Camus ». Madeleine, ma mère, c’étaient là bien des intermédiaires, et pas tous connus pour leur précision, entre une nouvelle aussi surprenante et moi. Aujourd’hui j’ai parlé à Madeleine elle-même. Elle m’a lu le texte en question, car c’est d’un texte qu’il s’agit – ma mère m’avait parlé d’une émission de radio. La nouvelle est à la fois vraie et fausse.
Dans un livre publié cet automne, recueil d’entretiens avec une femme dont j’oublie le nom, Jean Daniel répond à une question sur ses éventuels regrets, voire remords, à propos de sa carrière de journaliste. Il en a peu. Il regrette sa participation à la campagne menée contre Giscard d’Estaing à propos des fameux « diamants de Bokassa ». Puis il passe à une affaire ‘plus anodine’ : moi, la mienne (ça commence bien…). Il regrette d’avoir participé à la curée contre moi – le mot est prononcée, il est écrit. Je suis un antisémite épidermique : ça n’a rien à voir avec les antisémites exterminateurs à la Maurras. Au fond il m’en voulait surtout, continue-t-il, de porter un grand nom qui lui est cher…
Je ne suis certain d’aucun des termes – je n’ai eu droit qu’à une lecture rapide, au téléphone. Je ne suis pas sûr d’épidermique, et moins encore d’exterminateur (qui semble un peu bizarre s’agissant de Maurras, même dans la bouche de Jean Daniel). En tous cas, pour des regrets, ceux-là ne sont guère apaisants. De l’art d’insulter en s’excusant… Ce qui est dit en fait est que je suis trop anodin pour que soit justifié le lynchage dont j’ai été la victime. Il n’y avait pas de quoi faire tant de raffut…
Daniel me fait penser à Lanzmann, et de ce que j’écrivais le mois dernier de ses hypothétiques « regrets » à lui. J’ai oublié de noter, je crois, que Pierre n’interprétait pas du tout de la même façon que moi ce que nous avait dit Sophie Barrouyer à propos de Lanzmann et par rapport à moi. D’après ce qu’a compris Pierre, Lanzmann n’a jamais exprimé le moindre regret quant à son attitude à mon égard. Au contraire, il s’en targue. Ce qu’il a reconnu (à en croire Sophie Barrouyer interprétée par Pierre), c’est qu’il était responsable de l’ « aménagement » (disons) de la longue « citation » de moi figurant dans la « Déclaration-des-hôtes-trop-nombreux etc. ». Ce serait bien lui qui aurait procédé au « montage », en l’occurence (et bien lui, peut-être, qui a rédigé l’ensemble de la « Déclaration »). Mais (toujours selon la même source) il ne le regretterait nullement, tout en reconnaissant qu’il s’agit bien d’un « montage ». À l’égard de gens comme un gardien d’Auschwitz ou moi, on n’est tenu à aucune règle morale ou déontologique…
Extrait de L’isolation (2006) :
(p. 490) Hier soir Pierre et moi sommes allés à Toulouse, pour une réunion de soutien à Robert Redeker. Nous (…) avons pu entendre longuement des orateurs tels que Claude Lanzmann, Pascal Bruckner, Mohammed Abdi (vice-président de Ni Putes ni Soumises), Dominique Sopo (président de SOS Racisme), Philippe Val, Michel Taubmann, Roger Cukiermann, Bernard-Henri Lévy ou Stéphane Baumont expliquer pourquoi la liberté d’expression était indivisible et qu’on ne devait même pas introduire de mais dans l’appui indéfectible qu’il convient de lui apporter. Bien entendu, comme bon nombre de ces personalités comptaient parmi les signataires, il y a six ans, de la pétition et du manifeste appelant à me faire taire par tous les moyens et à faire retirer mon livre de la circulation, j’étais dans une situation légèrement paradoxale, et parfois un peu gêné pour applaudir. Je présume que les intéressés, confrontés à ce qui peut paraître une contradiction de leur part, répliqueraient que mon cas est différent et spécial, que la liberté d’expression qu’ils défendent s’arrête au racisme, à l’antisémitisme et à l’incitation à la violence (c’est à peu près ce qu’a dit Lévy – je ne suis pas sûr de la troisième rubrique : la diffamation, peut-être ?), et que je tombais sous l’un au moins de ces divers chefs d’accusation (entre parenthèses, quoique je suppose qu’il existe à cela de bonnes explications et de sérieux motifs, je trouve un peu raciste, pour le coup, when all is said and done, la distinction catégorielle instituée entre racisme et antisémitisme : l’antisémitisme a certes des traits distinctifs et je conçois fort bien qu’il soit isolé comme concept, mais alors en tant que sous-section du racisme et non pas comme catégorie du même rang, sur le modèle England vs. The Rest of the World). Il est fort évident d’autre part que l’entrée en racisme ne se situe pas au même seuil selon les observateurs et surtout selon les objets de cet éventuel racisme : le racisme antiblanc, par exemple, commence extrêmement tard et il faut vraiment beaucoup de haine et de violence pour qu’il soit constitué (au point qu’il ne l’est pratiquement jamais); tandis que l’antisémitisme, lui, comence extrêmement tôt, au contraire, à telle enseigne qu’en l’occurence accusation vaut preuve.
Extrait de Du sens (2002) :
(p. 347-349) « Nous ne sommes plus désormais que des commensaux ordinaires parmi nos anciens invités » : ainsi se termine tout le passage, ces quatre ou cinq pages de réflexion dans un journal qui ont été reprises ici intégralement. On aurait pu penser que cette conclusion égalitaire et uniformisante (tirant le constat de l’égalité et de l’uniformité) était exactement celle que pouvaient souhaiter et soutenir les « Hôtes-trop-nombreux » – trop nombreux pour être encore des « hôtes », et désormais « chez eux », aussi « chez eux » que leurs anciens « amphitryons ». Mais les signataires de la « Déclaration » étaient condamnés à ne pas le comprendre, à ne pas le voir, à ne pas le lire, puisqu’ils lisaient (et signaient) ce qu’ils avaient écrit eux-mêmes, c’est à dire un texte où mon propre texte avait fait l’objet d’une manipulation radicale.
Cette manipulation, je ne soupçonne pas qu’elle soit le fait de tous les signataires de la « Déclaration ». J’imagine que la plupart d’entre eux se sont vu présenter le texte déjà tout rédigé, et qu’ils l’ont signé comme je l’aurais signé moi-même, peut-être, car ce qu’il me fait dire est effectivement scandaleux. Il n’est même pas certain que celui ou ceux qui l’ont concocté, dans les bureaux des Temps modernes, dit-on, autour de Claude Lanzmann ou sous l’influence d’Elisabeth Roudinesco, l’aient fait en toute conscience de leur mauvaise foi. Certes ils ont trituré des phrases pour leur faire dire ce qu’elles ne disaient pas, et même pour leur faire signifier le contraire, ou peu s’en faut, de ce qu’elles disaient puisque peronne, après cette opération, ne pouvait plus reconnaître en elles ce qu’elles étaient pourtant bel et bien à l’origine, un éloge nostalgique des lois de l’hospitalité. Il est assez peu vraisemblable que les triturateurs aient pu se livrer à leur trituration – un exercice relativement compliqué, même pour des habitués -, sans se rendre compte de ce qu’ils faisaient. Mais ce n’est pas tout à fait exclu. Peut-être étaient-ils aveuglés par la passion. Et même s’ils étaient tout à fait conscients, même s’ils voyaient bien qu’ils étaient en train de coupailler d’un côté pour collailler de l’autre, ils étaient sans doute persuadés, malgré leurs procédés malpropres, d’agir pour la propreté du pays et du monde, pour le bien et pour la raison…
Il est de certains sujets, à peine s’en approche-t-on, de graves turbulences affectent aussitôt le sens. On ne s’entend plus, les phrases se brouillent, on ne voit plus ce qui est écrit. Pire, on voit autre chose à la place. Il se produit un phénomène d’hallucination sémantique, dont nous aurons à citer d’autres exemples. Bien entendu, celui qui a émis le sens, et qui le voit se présenter tout à fait différemment à l’autre extrémité de l’échange – si l’on peut encore parler d’échange dans ces conditions -, à tendance à protester : il n’a pas dit ce qu’on lui fait dire, il a même dit tout le contraire. Mais ses protestations ne servent à rien, car même s’il arrive à prouver qu’il n’a pas dit ce qu’on lui fait dire, on lui rétorque que ce qu’il croit avoir dit n’est pas du tout ce qu’il voulait dire vraiment, et qu’on est seul à savoir, et à pouvoir lui expliquer.
Ce n’est pas tout à fait un hasard, à cet égard, si tant des signataires de la « Déclaration des hôtes-trop-nombreux » sont des psychanalystes. La psychanalyse, par définition, sait mieux que vous ce que vous dîtes. Et peut-être n’est-il pas très surprenant non plus que si nombreux, parmi ces « hôtes-trop-nombreux » autoproclamés, soient des anciens communistes. Outre qu’ils ont appris à la meilleure école le traficotage des textes, ils sont friands plus que quiconque de ces lieux délicieux du discours où on peut assouvir cette dangereuse passion d’avoir raison, dont on ne se débarasse jamais tout à fait une fois qu’on en a goûté la griserie. Ils ont raison avant de commencer. Et il leur est d’autant plus essentiel d’avoir raison en toute circonstance, et coûte que coûte, qu’ils voient se rapprocher avec terreur ce prévisible moment de l’histoire où il leur sera demandé des comptes à eux aussi, et où les suppôts d’un totalitarisme pourraient bien être mis dans le même sac que les collaborateurs de l’autre.
Rien n’est précieux dans une société comme les sites de la haine autorisée, légale et même encouragée. Toutes les sociétés s’en sont d’ailleurs ménagé de pareils, et ils ont toujours été on ne peut plus prisés. L’autre, si l’on parvient à l’y attirer, ou s’il a l’inconscience de s’y présenter de lui-même, par bravacherie, masochisme, esprit d’exploration intrépide ou pulsion de mort, y a tort d’emblée. Il est l’homo sacer, contre qui tous les coups sont permis. Ce qu’il pourrait avoir à dire, et c’est le refrain de la « Déclaration des hôtes » – malheureusement emprunté à Jean-Paul Sartre – « ne relève pas de la liberté d’expression ». Ses opinions, autre refrain, qui donne le ton, « sont criminelles ». Et s’il se trouvait qu’elles ne le fussent pas tout à fait assez pour que la jouissance soit complète, et le droit à la haine publique publiquement approuvée suffisament garanti, on fera en sorte qu’elles le soient, au moyen du « couper/coller ».
