
L’Action Française, 19 janvier 2012
Dénonciateur d’un « Grand Remplacement » Renaud Camus pointe un « changement de peuple » rendu possible par « la Grande Déculturation ». Il y voit « le phénomène le plus considérable de l’histoire de France depuis des siècles, et probablement depuis toujours ». Il a bien voulu nous éclairer sur ce sujet, à l’occasion de la sortie de son dernier livre.
Pourriez-vous donner pour commencer une brève définition du Grand Remplacement — titre de votre dernier livre —, une réalité qui pourrait se révéler aussi dramatique pour le peuple français que le Grand Dérangement, jadis, pour les Acadiens… ?
Oh, le Grand Remplacement n’a pas besoin de définition, ce n’est pas un concept, c’est un phénomène, évident comme le nez au milieu du visage. Il suffit pour l’observer de descendre dans la rue, ou seulement de regarder par la fenêtre. Un peuple était là, stable, occupant le même territoire depuis quinze ou vingt siècles. Et tout à coup, très rapidement, en une ou deux générations, un ou plusieurs autres peuples se substituent à lui, il est remplacé, ce n’est plus lui. Il faut noter que la tendance à considérer les êtres et les choses, les objets, et les peuples, donc, comme remplaçables, interchangeables, est assez générale, bien conforme au triple mouvement selon lequel le monde s’est à la fois industrialisé, déspiritualisé et décultivé, si je puis dire. On peut penser à une sorte de taylorisme tardif, généralisé : au début ce sont les pièces qu’on change, ensuite ce sont les hommes et finalement les peuples. Mais pour cela il faut les abrutir, les hébéter, leur enseigner l’oubli, l’oubli de leur histoire et de ce qu’ils se doivent, et mieux encore la haine de ce qu’ils sont. L’Éducation nationale et l’industrie de l’hébétude, qu’on a parfois un peu de mal à distinguer l’une de l’autre, s’acquittent à merveille de cette tâche.
Vous notez très vite le retournement de sens qu’il y a à appeler “cités” des zones qui, précisément, « ne parviennent pas à le devenir », puisqu’elles sont de non-droit, ajoutant que notre époque se caractérise par l’antiphrase et le mensonge…
Oui. Quand on ne peut pas changer les choses, ou qu’on juge inutile de le faire, trop compliqué, trop coûteux, trop risqué, on change les mots. Voyez populaire qui s’est mis à désigner parmi nous ce qui n’est pas le peuple français traditionnel : un quartier populaire, c’est maintenant un quartier d’où le peuple anciennement installé a été évacué, transplanté, chassé : c’est un quartier immigré, où le Grand Remplacement a déjà eu lieu. Prenez culture : quand il n’y a plus de culture on appelle culture ce qu’il y a. Le Monde s’émerveillait récemment de l’état de la culture en France, en rappelant que des millions de gens avaient vu Intouchables ou assistaient à des “concerts” de rock. Musique est un des premiers termes qui aient radicalement changé de sens, vers la fin du XXe siècle, et se soient mis à désigner à peu près le contraire de ce qu’ils avaient voulu dire jusque là. J’ai découvert récemment que cinéphile, que j’avais un peu perdu de vue — la cinéphilie au sens ancien s’étant effondrée —, est revenu pour désigner ceux qui vont souvent au cinéma : si vous vous y rendez allez six ou sept fois par an vous êtes un cinéphile, même si c’est pour ne jamais rater Kad Merad ou Alain Chabat. Et vous serez comptabilisé comme vous étant livré à une activité culturelle, qui servira à montrer et même à prouver, chiffres à l’appui, combien la culture se porte bien. Un langue nouvelle a été inventée qui sert à ne pas dire, à ne pas montrer, à ne pas nommer ce qui survient. Surtout ne jamais donner les noms, qui pourraient être révélateurs. Univers du prénom, d’avant le nom, de la régression, des papas, des mamans, des grands frères, à la fois infantile et terriblement grossier, violent, parce que revenu à un en deçà du pacte social comme du toilet training (voyez la place des plaisanteries pipi-caca, dans l’industrie de l’hébétude). Univers du pseudo, surtout, de la parole non-signée, non-assumée, irresponsable. Le triomphe de cette parole sans aloi, qui ne touche plus aux choses et dont tout l’art est de ne pas nommer, est sans doute l’actuelle élection présidentielle, où, de la question capitale, la seule qui compte vraiment, le changement de peuple, tout le monde est d’accord, même le Front national, qui en a déjà pris acte, pour ne pas dire un mot, pour faire comme si ça n’arrivait pas.
En quoi la Grande Déculturation — un autre de vos concepts — est-elle à l’origine de ce Grand Remplacement ?
Ah je n’ai jamais dit qu’elle en était à l’origine. Je dis qu’elle en est la condition nécessaire. Un peuple qui connaît ses classiques ne se laisse pas mener sans regimber dans les poubelles de l’histoire. L’abrutissement hagard et psittaciste concocté de concert par l’enseignement de l’oubli, par l’endoctrinement permanent dans la haine de soi et par l’industrie de l’hébétude est seul à même de produire l’être remplaçable à merci qu’exige le marché globalisé.
Vous militez « pour un accroissement maximal de la différence de statut et de traitement entre citoyens et non-citoyens » : comment dénoncer auprès de compatriotes endoctrinés ces deux sophismes, le premier qui sépare la citoyenneté de la nationalité, le second qui rend un « acte délictueux » – la clandestinité — « créateur de droits » ?
En les adjurant de se réveiller et d’en croire leurs yeux. Le complexe médiatico-politique vole aux citoyens leur propre expérience en lui substituant en permanence, autre remplacisme, un discours sociologico-idéologique destiné à les convaincre qu’ils ne voient pas ce qu’ils voient, qu’ils ne vivent pas ce qu’ils vivent, que tout ça est dans leur tête, qu’à l’école le niveau monte, que partout la sécurité s’améliore, que l’immigration diminue, qu’il n’y a pas de races mais qu’elles sont égales, que d’ailleurs tout et tout le monde est égal, ce qui est évidemment la condition sine qua non de l’interchangeabilité générale. Pour ma part je ne vois pas comment l’égalité est compatible avec la morale. C’est dans leur néant que les hommes sont égaux, dans leur abstraction au regard d’un dieu terrible ou de l’aveugle loi, dans leurs vagissements désarmés ou leurs râles d’agonie. Dès qu’ils parlent, qu’ils pensent, qu’ils agissent, qu’ils assument leur condition ils ne sont plus égaux, heureusement. Je ne vois pas en quoi Laurent Ruquier est l’égal d’Yves Bonnefoy. Je ne vois pas en quoi Mouammar Kadhafi est l’égal de Vaclav Havel. Surtout je ne vois pas l’intérêt qu’il y a à soutenir qu’ils le sont.
Vous observez que « Georges Pompidou, c’est à peine imaginable, parlait encore, il y a quarante ans à peine, et à Sciences-Po encore, du génie de notre race ». J’ajouterai que, dans le même discours, il avait osé citer le Maurras de Kiel et Tanger. Où en sont en France, plus encore que la liberté d’expression — nous vivons des années de plomb —, l’indépendance de l’esprit ?
Dans les interstices, dans les lapsus, dans les souterrains, dans la syntaxe, dans l’échec, dans le souvenir d’enfance, dans les forêts, dans le désir fétichiste, dans l’absence, dans la non-coïncidence avec soi-même, dans l’érudition, dans les nuages, dans le mot pour un autre, dans la solitude, dans les cimetières, dans les bouchons d’oreille, en Pologne, au pied de la lettre.
La France, regrettez-vous, n’est plus qu’une « simple expression géographique », sans épaisseur culturelle et historique mais vous en exonérez la Révolution française alors que c’est l’Encyclopédie qui, précisément, définit la nation uniquement comme « une quantité considérable de peuple, qui habite une certaine étendue de pays, renfermée dans de certaines limites, et qui obéit au même gouvernement ». N’est-ce pas l’homme abstrait des Lumières qui a fait de tous les Français des Français de papier ?
C’est bien la première fois qu’on me reproche d’exonérer la Révolution française de quoi que ce soit ! Il me fallait vraiment venir à l’Action française ! La seule petite excuse que je trouve à la Révolution française c’est qu’elle n’a pas cru à ce qu’elle a dit et qu’elle eût été stupéfaite de constater qu’un siècle plus tard on commençait à prendre au sérieux ses envols rhétoriques. Les hommes de la Révolution, convenez-en, se sont montrés de farouches patriotes, et cela au sens le plus classique du mot. Comme tous les Français de l’âge classique, ils avaient un si fort sentiment naturel, c’est-à-dire culturel, de ce que c’était que d’être français qu’ils pouvaient bien dire en s’écoutant parler que les habitants de la terre entière avaient vocation à devenir français, que c’était un concept universel : ils n’y croyaient pas une seconde. Ils déclarent Thomas Paine ou Anacharsis Clootz citoyens français, ils les font élire à la Convention, mais à la première occasion, quand ces malheureux commencent à ne pas voter comme on voudrait qu’ils votent, on déclare très inélégamment qu’ils ne sont pas français, que ça ne compte pas, et ils sont exclus de l’assemblée. L’ennui est que par la suite d’aucuns ont cru, ou prétendu croire, à ces billevesées — ce qui, dans un premier temps, nous a d’ailleurs valu quelques excellents français, en un temps où le France s’aimait assez pour être aimable, désirable, et avait une assez haute idée d’elle-même pour ne se laisser pas trop marcher sur les pieds. Nous en sommes loin.
Êtes-vous toujours candidat à l’élection présidentielle au nom du parti de l’In-nocence, que vous avez fondé ? Quelles sont vos raisons d’espérer ?
D’espérer être élu ? Minces. D’espérer être officiellement candidat, bardé des fameuses cinq cents signatures ? Médiocres. Mais sérieuses d’espérer un réveil de notre peuple, avant qu’il ne soit tout à fait trop tard. Appelons cela le syndrome de Jeanne d’Arc, ou du 18 juin, ou du fond des abîmes. Les peuples ne disparaissent pas si facilement. Un beau jour quelqu’un se souvient, puis quelqu’un d’autre et c’est un cri énorme dans toute la vallée. Qui aurait pu penser que la langue hébreu sortirait du tombeau ? Peut-être le français connaîtra-t-il un jour le même sort, qui sait, et son peuple avec lui. J’ai une conception lazaréenne de la patrie.

Intéressant ! Mais qui est ce « Renaud Camus » ?