
Les récents débats que nous avons eus sur quelques faux débats politiques lancés par la gauche et l’extrême gauche m’ont conduit à relire et à revoir rapidement le tout début du chapitre 6 de mon livre paru en mars 2007 : Les Contre-Réactionnaires. Il s’intitule « Les avatars de l’antifascisme. Mythologies de la « résistance », et me semble fournir un éclairage sur l’actualité idéologique. Voici ces quelques lignes, sans notes et avec quelques additions.
Depuis le début des années 1990, dans les sociétés démocratiques occidentales, et tout particulièrement dans la France contemporaine, on assiste à la multiplication des « résistants » déclarés au « Nouvel ordre mondial », au « néolibéralisme », à « l’impérialisme américain », à « l’axe américano-sioniste » ou au « capitalisme mondialisé ».
José Bové « résiste », son ami Hugo Chávez « résiste », Saddam Hussein (ami de Chávez) « résistait », le sous-commandant Marcos et le mouvement zapatiste « résistent », Yasser Arafat « résistait » et ses successeurs « résistent » (comme l’indique la « résistance palestinienne »), le Hamas « résiste » (« Hamas » n’est-il pas l’acronyme du « Mouvement de la Résistance islamique »?), le Hezbollah ne cesse de « résister » à « l’armée sioniste », Bruno Mégret et Jean-Marie Le Pen ont affirmé qu’ils incarnaient « l’esprit de résistance », Pierre Bourdieu se proposait de « fournir des armes utiles à tous ceux qui s’efforcent de résister au fléau néo-libéral », Daniel Bensaïd mène la « résistance à l’air du temps », Régis Debray ne se lasse pas de « résister à l’empire américain », etc. Il était inévitable que les plus « branchés », tel Vincent Cespédès, découvrissent l’impératif de « Néorésistance »…
La « résistance » semble être à l’ordre du jour. Surtout à gauche, à la gauche de la gauche, à la gauche de gauche, et aux dernières versions de la vieille extrême gauche, guevaro-trotskiste. N’est-il pas impératif d’entrer en résistance contre la « droite dure » au pouvoir ? « Sarkozysme » ne rime-t-il pas avec « fascisme » ? et « sionisme » ? et « américanisme » ? et « néolibéralisme ? » Et qu’y-a-t-il de plus conforme à la Déclaration des droits de l’homme que la norme de « résistance à l’oppression » ?
Ce « résistancialisme » généralisé ne se réduit pas à une mode lexicale. Il témoigne à la fois d’une tentative d’ajustement de l’utopie révolutionnaire et d’une reformulation hésitante de la posture « antifasciste », après la disparition de l’URSS et la dissipation des mirages du « socialisme réel ». La « résistance » ainsi chantée, c’est la bonne réaction, politiquement correcte, allant dans le sens de l’Histoire : la « résistance » des nouveaux « progressistes ». Elle se distingue de la mauvaise « résistance », la « réaction » des « réactionnaires » ou des « réacteurs », soit « la Réaction », qu’elle se définisse, pour le dire comme Benda, comme « réaction idéologique » ou comme « réaction sentimentale ».
Vu de haut, avec le sens historique requis, ce discours de célébration de la posture « résistancialiste » témoigne d’une transmutation du terme-symbole de « résistance » : les « progressistes » dénonçaient naguère la « résistance » des « réactionnaires » (des « réacteurs », disait-on à la fin du XIXe siècle), ils prétendent aujourd’hui « résister » eux-mêmes. « Résistance » fonctionne comme un mot magique, qui fait être celui qui l’emploie et le monopolise. Il a le pouvoir de donner une figure de héros aux pleutres de la bien-pensance de gauche (pléonasme) ainsi qu’aux pires bureaucrates de partis. Singulier pouvoir de transfiguration.
Dans la première moitié du XIXe siècle, les membres du « parti du mouvement » stigmatisaient la « résistance » aveugle et supposée coupable des « réactionnaires » ou des « contre-révolutionnaires », lesquels étaient accusés de « résister » au mouvement ou au progrès, ou encore à l’héritage de la Révolution française, au régime démocratique ou à la République. Cette « résistance » de « la Réaction » était encore décrite par Benda, en 1929, comme portée par la rancune, le ressentiment, l’inquiétude ou la haine, bref, par des passions négatives visant toutes « le régime démocratique ». Il a fallu attendre la fin du XXe siècle pour assister à une transvaluation de la « résistance ».
À la « résistance » honteuse des « réactionnaires » s’est substituée la « résistance » glorieuse des « altermondialistes » et plus largement de tous ceux qui veulent « résister » à la « mondialisation » dite libérale ou néo-libérale, nouveau nom du « mouvement », mais d’un mouvement perçu comme négatif à divers égards. Naissance d’un progressisme ennemi déclaré du mouvement, ennemi du grand mouvement planétaire qu’est la globalisation des échanges.
Quelques jours après la « grande victoire » du Hamas aux élections législatives palestiniennes (26 janvier 2006), le bouffon-démagogue Dieudonné, alors « candidat à l’élection présidentielle », publiait un communiqué de presse dans lequel il adressait ses « plus sincères félicitations » à l’organisation islamo-terroriste, et ajoutait cet hommage : « Je salue le peuple palestinien qui a su exprimer démocratiquement sa volonté de résistance à l’oppresseur, droit expressément reconnu par la Déclaration des droits de l’homme. »
Dieudonné est devenu populaire en France dans divers milieux en se présentant comme un « résistant » au « sionisme » et au « communautarisme » des Juifs de France. Le même jour, le président du bureau politique du Hamas, Khaled Mechal, recevait un appel téléphonique du président iranien Mahmoud Ahmadinejad, connu pour sa proposition de « rayer Israël de la carte », qui le félicitait pour la « victoire » du Mouvement de la résistance islamique aux élections législatives, et a confirmé « le soutien de l’Iran au peuple palestinien et à sa résistance ». La Résistance a remplacé la Révolution. Celle-ci connote trop évidemment la violence pour être célébrée sans réserve, tandis que celle-là dégage un agréable parfum moral, à l’instar de l’« humanisme sans frontières » défendu naguère par Roger Garaudy.
Les incitations contemporaines à « résister » s’inscrivent dans plusieurs traditions, cultures politiques ou mémoires nationales. L’exigence de résistance tient principalement son efficacité symbolique, sa puissance de mobilisation, de deux d’entre elles : la tradition de la modernité libérale-démocratique, en tant que la résistance à l’oppression constitue un droit fondamental de l’homme et du citoyen, et celle de la résistance à l’invasion et à l’occupation nazies.
La présupposition de ces appels contemporains à résister est qu’il est absolument légitime de refuser une entreprise de domination, qu’on la nomme à tort ou à raison « fascisme », « impérialisme » ou « totalitarisme », et de prendre les armes (ou la parole, ou la plume) pour lui barrer la route. Il ne s’agit plus de la simple réactivation du mythe fondateur de la France d’après-guerre, la Résistance, dont les derniers échos assourdis s’entendent encore dans la mémoire des acteurs.
Nous ne sommes donc plus dans la temporalité mythopolitique de l’après-guerre, en dépit de survivances et de persistantes bien reconnaissables. C’est l’après-89 qui peut le mieux caractériser la temporalité dans laquelle les postures « résistancielles » se multiplient. Il faut comprendre l’appel à la résistance comme un substitut de la volonté de révolution.
L’effondrement du communisme soviétique, en 1990-1991, a paradoxalement ouvert une période où l’utopisme révolutionnaire n’a plus de témoins gênants, en Europe tout au moins. Les preuves les plus visibles de la nocivité des fantasmes révolutionnaires ont disparu. Les dictatures communistes d’Europe de l’Est avaient jusque-là fonctionné comme repoussoirs et garde-fous. Elles contenaient le déploiement et la dissémination de l’illusion communiste-révolutionnaire.
Depuis le milieu des années 1990, une vague de néo-communisme, hors des vieux appareils construits sur le modèle soviétique, s’étend dans les pays occidentaux. Les visages du néo-communisme sont multiples, mais tendent à se regrouper autour du mouvement anti-mondialisation (dirigé contre la « mondialisation néo-libérale ») : l’alter-mondialisme semble porter l’avenir du communisme, ou de ce qu’il en reste dans les passions protestataires.
La révolte, la rébellion, la désobéissance (civile), l’insoumission, la résistance : ces postures sont d’autant plus fortement et ordinairement revendiquées que les idéaux révolutionnaires refluent, que la perspective d’une révolution mondiale disparaît de l’horizon et que l’utopie communiste de type marxiste-léniniste s’efface dans l’imagination de l’avenir. Les révolutionnaires entravés ou découragés ont fini par se contenter d’un refus indéfiniment déclinable : dire non, entrer en résistance contre le monde comme il va ou comme il se présente, avec ses contradictions, ses ambiguïtés, voire ses équivoques qui gênent tant les amateurs de rêves à sens unique.
Affirmer une série de rejets, au lieu de définir et de célébrer un grand projet de réorganisation sociale et politique. La lutte comme rejet du monde chasse et remplace la lutte pour réaliser un projet dans le monde. La joie infantile de dire toujours non est prise pour la manière la plus vertueuse d’être politiquement vertueux. La gauche sans perspective, la gauche confuse, à la fois « anti-» et « alter-», donne dans le vertuisme en imaginant « résister » à la « barbarie ». Ce résistancialisme de donneurs de leçons est devenu l’opium du peuple des gauches.
