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Marianne, 29/09/2003

Pur produit de la fin du XIXe siècle, l’intellectuel engagé a terminé sa carrière avec le siècle dernier. D’engagé, il s’est transformé en enragé. Et, surtout, il n’assume plus d’être l’Adversaire

L’intellectuel est terminé. Terminé comme tant d’autres choses. Comme la révolution de 1789, comme la marine à voiles et comme les bonnes soeurs à vapeur. Le problème n’est pas que l’intellectuel ait « trahi », ni qu’il se soit plus « trompé » que d’autres. C’est que les faits, depuis quelques années, se sont mis en marche dans des directions dont il ne peut même pas s’étonner parce qu’il ne peut pas les voir. Il ne lui reste que l’impression de sentir que quelque chose s’est dérobé sous lui, dans la période récente, mais ce quelque chose non plus il ne peut pas le nommer. « Penser le monde » n’est plus à sa portée, et ça ne l’a probablement jamais été (il s’occupait à le transformer, ce monde, mais maintenant le monde se transforme bien plus vite tout seul). Et d’ailleurs la méthode la plus efficace pour penser le monde est encore d’inventer les moyens d’en rire. Aucun intellectuel, jamais, n’a su. C’est même à cela qu’il se remarque.

Je parle de l’intellectuel dans tous ses états, pas seulement des deux ou trois ventriloques médiatiques connus de tous qui étalent régulièrement leur confusion mentale en première page du Monde ou ailleurs, à seule fin d’enrober de complication une réalité de plus en plus inintelligible, de souffler du brouillard . sur le brouillard, du méli-mélo dans l’imbroglio. Je parle surtout du gros des troupes, les professionnels de la profession, les intellectuels de l’intellecture dont les opinions mécaniques, automatiques, pour la plupart positives et interchangeables, se débitent à tout propos dans les pages « débats » des quotidiens. Tel jour, l’opinion émane du CNRS. Tel autre, de l’Ehess. D’autres encore, mais plus rarement, du Cadis, du Csor, du GLWR ou du ZKH. Très exceptionnellement du XCT. Presque jamais du RLFFFFH. De toute façon, il s’agit de noyer le poisson. C’est le travail de l’expert, qui n’est pas appelé ainsi par hasard. On le remarque à ce qu’il commence par s’appuyer sur un sondage imbécile pour développer une pensée sans intérêt qui se conclut sur un appel à « réenchanter le débat politique » , à « lutter contre toutes les formes d’in-tolérance » ou à « dépasser les schémas anciens » . La bêtise, ici, est un service public.

Condamnations et controverses

Expliquer comment et pourquoi l’intellectuel de l’intellecture est terminé serait aussi long que de raconter comment le monde a disparu, remplacé par des bons sentiments effrayants, des McDo, des plages conceptuelles, des free parties, des squats d’artistes, des romans gay, de nouvelles tribus et des boutiques franchisées où on vend des objets éthiques. De tout cela, l’intellectuel de l’intellecture n’a rien à dire (au mieux élève-t-il la voix pour proposer l’amélioration de tel ou tel détail dans la cour des Miracles). L’intellectuel de l’intellecture date de la fin du XIXe siècle, comme le socialisme, il termine avec lui et il est normal qu’il riait rien vu venir. Il n’était pas armé pour une telle épreuve. Il n’était pas préparé à l’étonnement, mais à l’engagement L’engagement l’étonnement, par définition, font mauvais ménage. Les intellectuels, depuis cinquante ans, n’ont claironné si fort qu’ils s’engageaient que pour masquer qu’ils étaient incapables de s’étonner. Ainsi la littérature d’engagement est-elle devenue une industrie, tandis que la littérature d’étonnement est restée la littérature, c’est-à-dire quelque chose de rare. Ainsi compte-t-on de très nombreux intellectuels engagés et presque aucun intellectuel étonné.

Si les intellectuels étaient capables de s’étonner, on les aurait vus, depuis une dizaine d’années, écrire des choses mémorables sur de multiples événements ou phénomènes et sur la manière dont ceux-ci, à chaque fois, ont été environnés de non-pensée et d’oubli médiatique (et plus ces événements étaient extravagants, plus ils étaient engloutis). On les aurait entendus, par exemple, à propos de la comédie de l’apparition de l’euro. Mais le sur gissement de la monnaie unique les a rendus mutiques. Mais avaient-ils davantage glosé sur la chute du mur de Berlin puis sur la première guerre du Golfe, sur le référendum de Maastricht, sur le 11 septembre 2001, sur la seconde guerre du Golfe ? J’entends bien qu’ils ont accumulé le bavardage, les condamnations, la critique et la controverse. Mais si tout cet amas de discussion se ramène si rapidement à moins que zéro, c’est que leur manière de critiquer méconnaît qu’elle est profondément une apologétique. Et elle ne pourrait être autre chose que si elle partait à chaque fois d’une position étonnée, c’est-à-dire étrangère à l’objet d’étonnement. Encore ne s’agit-il là que d’événements voyants, presque grossiers. Il en est d’autres, comme le refaçonnage des villes ou l’effacement à marche forcée de la différence sexuelle, qui travaillent bien autrement la société, mais qui ne sont même pas recensés par l’intellectuel de l’intellecture dans le catalogue des sujets à traiter (sauf s’il s’agit de les approuver). Quant aux « grands » événements, à juger rétrospectivement la futilité des commentaires dont les intellectuels de l’intellecture et les experts de l’expertise les ont accompagnés, on pourrait croire que ceux-ci ont été à chaque fois victimes d’une sorte d’effet de sidération ; mais ce n’était pas encore ça : en réalité, ils étaient beaucoup trop occupés à surveiller la pensée des autres et à condamner comme réactionnaire ou fasciste la moindre velléité de distance, de cynisme, d’hétérogénéité par rapport à l’opinion moyenne et morale obligatoire que ces événements devaient susciter. Baudrillard, l’un des très rares penseurs à ne jamais avoir craint, dans la dernière décennie, de retourner tous les couteaux qu’il fallait dans toutes les plaies qui se présentaient, en a su quelque chose, voyant chaque fois se dresser contre lui l’un ou l’autre des crétins vertueux de l’intellecture.

Il paraît que Sartre, un jour, a défini l’intellectuel comme quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. C’est une formulation qui mérite qu’on s’y arrête. Au premier abord, elle érige l’intellectuel en voyeur sublime, en espion justifié, en enquêteur intempestif mais irremplaçable, en empêcheur de comploter en rond. Quoi de plus héroïque que d’aller chercher la petite bête, l’injustice cachée de l’autre côté du mur, la conduite immorale ? Quoi de plus gratifiant que d’essayer de sauver le zek qu’on emprisonne, le boat people qui se noie, Sacco et Vanzetti, les Bosniaques, les Kosovars, les Tchétchènes ? Quoi de plus juste que de combattre pour la diversité culturelle, la mixité sociale, le partage des tâches ménagères, la laïcité ? Tout, en vérité, a fini par « regarder » l’intellectuel (et d’ailleurs il adore ça, être regardé, surtout par le public). Mais de même que les droits de l’homme, au nom desquels ces ingérences devenaient des devoirs, ont progressivement servi à la gauche pour camoufler la disparition de toute doctrine, de même ont-ils été utilisés par l’intellectuel pour boucher le trou noir par où disparaissait sa pensée. C’est à ce moment, et afin que la machine donne l’impression de continuer à tourner en dépit de tout, que les intellectuels de l’intellecture se sont constitués en milices de vigilance systématique, en armée des ombres de la Vertu, en donneurs de leçons. L’intellectuel engagé s’est transformé en intellectuel enragé, mais seulement enragé d’épurations édifiantes et de procès avantageux. Les noms, aussi innombrables qu’hétéroclites, des victimes de ce nouveau Tartuffe devraient être gravés sur ce qu’il faudrait appeler des « monuments aux vivants » . Car ce sont des vivants qui ont été attaqués par des morts.

Bouffonnerie bouillonnante

L’intellectuel étonné pourrait remplacer ce dévot qui avait si bien commencé et qui finit si mal. Mais on l’attend encore. L’étonnement, pourtant, est la première condition de la pensée. Dans le meilleur des cas, cet étonnement engendre le rire.

C’est ainsi qu’en juillet, pour prendre un exemple récent, aurait pu retentir le rire éclatant de l’intellectuel étonné, lorsque les intermittents du spectacle se sont dressés pour annoncer qu’ils étaient des artistes de droit divin, pour hurler qu’ « étrangler l’intermittence, c’est étrangler la pensée » et défiler avec à leur tête un comédien en croix fouetté par le Medef. C’était une situation horriblement comique. Et d’autant plus horrible et comique que ces jeunes acteurs, monteurs, machinistes ou costumiers l’interprétaient sur le mode tragique. Ou même sérieux. Les vaches sacrées de la culture, que personne n’avait jamais obligées à être ni vaches ni sacrées, ni intermittentes, clamaient qu’elles étaient la culture et qu’il était interdit de ne pas les en couragera s’épanouir et à s’autoreproduire sans fin parce que tel était leur bon plaisir autant que leur devoir. Et ce plaisir et ce devoir devaient être les nôtres, aussi, sous peine d’obscurantisme. Que l’occasion était belle, alors, pour l’intellectuel étonné, de touchera une démence contemporaine spécifique, celle qui consiste à s’intituler artiste avant même d’avoir reçu les applaudissements de quiconque, et à exiger de recevoir les subsides afférents à un tel arbitraire sans qu’il soit question de laisser examiner qualitativement les « oeuvres » qui sont supposées en découler (car une telle conduite serait antidémocratique et même discriminatoire : il ne doit plus y avoir que des artistes gagnants). L’occasion était encore plus belle, pour l’intellectuel étonné, à la faveur de ces journées de « lutte » à Avignon et ailleurs, de voir enfin, comme en une apocalypse drolatique, la grève, la culture, l’art, le théâtre de rue, le tourisme, l’hôtellerie, les festivals et l’Etat-providence en train de fusionner dans une bouffonnerie bouillonnante encore sans nom mais définitive. L’occasion était rêvée, pour tout dire, de « manquer de respect » à l’espèce d’autel burlesque en train de s’élever, où se tordaient dans le même désespoir tauliers d’hôtel, patrons de pizzeria, présidents de région, auteurs, acteurs, chanteurs, danseurs, échassiers, festivaliers, touristes, ainsi que quelques ratons laveurs.

Au lieu de quoi, on a vu un expert de l’expertise raconter platement dans Libération que « la culture, en France, s’est substituée à la religion » , qu’elle « est devenue une sorte de ciment spirituel » et que « c’est cela qui justifie le traitement d’exception dont elle bénéficie » . Cette assimilation de la culture, de la religion et du ciment, sous les auspices de la subvention obligatoire, est propre à étonner un intelectuel étonné: c’est en quelque sorte la définition synthétique du Bien contemporain à prise rapide. L’intellectuel étonné pourrait faire remarquer que, si la culture est une religion, c’est bien la première dans l’histoire des religions à provoquer, rien qu’en annulant ses offices (les festivals), des chiffres d’affaires en dégringolade dans la restauration et dans l’hôtellerie. Mais l’intellectuel étonné pourrait aussi constater qu’en effet on devient artiste aujourd’hui, dans le monde du chômage comme jadis on entrait dans les ordres, parce qu’on n’avait aucun espoir de dot ou d’héritage. A la différence près que cette situation créait d’innombrables mauvais prêtres et des nonnes malheureuses, tandis que les artistes semblent comme des poissons dans l’eau dans leurs arts exténués. Ils exercent un « droit à l’art » (mais il n’y a jamais eu de droit à la prêtrise) et ne veulent que poursuivre un ministère spirituel par lequel ils se considèrent comme des éclaireurs de l’humanité.

Finies l’insolence et l’hétérodoxie

Telles sont quelques-unes des réflexions qu’un intellectuel étonné pourrait faire en de telles circonstances et sur un tel sujet. On voit à quel point elles diffèrent de ce qu’émet couramment l’intellectuel de l’intellecture, incapable par définition d’être « athée » par rapport à ce substitut de religion que les missionnaires de la danse, du théâtre et de l’animation en général appellent culture et qu’ils considèrent comme un sacré incritiquable. Mais la faiblesse de la culture est de ne plus avoir aucun rapport avec le Mal, donc d’être étrangère aussi à l’art, qui a toujours entretenu une connivence plus ou moins obscure avec celui-ci : on se souvient encore des douloureux examens de conscience de quelques autres intermittents d’un autre spectacle, au lendemain du 21 avril 2002, lorsqu’ils ne comprenaient littéralement pas pourquoi les populations, dont ils étaient venus évangéliser les friches, avaient si mal voté. Tout ce qui n’a plus aucun rapport avec le Mal se ressemble dans l’insignifiance : au lieu d’incarner l’hétérodoxie, l’insolence, le négatif, l’intellectuel de l’intellecture incarne le Bien, au même titre que les bedeaux de la culture, au même titre que les intermittents de l’ intermitture, les permanents de l’altruisme et tous les autres combattants de l’Armée de libération du dadaïsme d’Etat. Comment pourrait-il encore intéresser qui que ce soit puisqu’il n’a même pas le courage d’être l’Adversaire, la Perdition, le Diable, au milieu de l’immense, du lamentable et invivable camp de boy-scouts « citoyens » qu’est devenue la société ?

Une Réponse à “Philippe Muray, Adieu à la nomenklatura des bien-pensants”

  1. LECONTE Michel dit :

    Quand au lieu de se servir de sa plume pour chatouiller la bêtise on préfère se la mettre dans le cul pour parader, doit-on s’étonner d’être le dindon de la farce de la basse-cour ?

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