
Actualité Juive, n° 823, 11/12/2003
Quand l’Union européenne commande un rapport sur l’antisémitisme en Europe, que ce rapport met notamment le doigt sur 1’antisémitisme d’origine maghrébine, et que l’Europe décide de ne pas le rendre public, qu’est-ce que cela vous inspire ?
Je ne connais pas les raisons particulières qui ont présidé à cette décision mais on ne peut pas s’empêcher de la mettre en rapport avec les résultats d’un sondage récent qui mettait Israël en tête des États qui menacent la paix du monde. Il est clair que l’Europe (j’entends là les Eurocrates, l’ensemble de ceux qui gèrent l’Europe, se réclament d’elle au sein d’organismes nationaux ou internationaux) commence à comprendre qu’elle est devant une vraie difficulté. L’idée qui, me semble-t-il, a présidé à l’unité européenne c’est l’absence pour la première fois de son histoire moderne, de problème juif à résoudre. En 1945, Hitler avait mené à terme l’extermination des Juifs d’Europe. On pouvait partir presque comme à zéro. On pouvait construire une Europe de plus en plus conforme à l’idéal qu’elle avait d’elle-même. Ce faisant, les causes de l’antisémitisme disparaissant il n’y aurait plus d’antisémitisme…
Vous voulez dire que c’est ce que l’Europe a cru…
Oui, c’est ce que l’Europe a cru. Et la réalité c’est que l’antisémitisme revient. Pas parce qu’il y a tellement de Juifs en Europe, pas parce qu’elle est travaillée par le chômage au sens où elle l’était dans les années 30. Les Européens ne comprennent pas. Quand on ne comprend pas on fait deux choses : on dit que ça n’existe pas ; ça commence à être un peu difficile. En France la longue période de dénégation est en train de s’achever. Après avoir dit « Ça n’existe pas » on dit : « Il doit y avoir une raison. Cette raison est extérieure, c’est l’importation en Europe du conflit du Proche-Orient ». Dans notre pays on dit : « Les jeunes des banlieues importent l’Intifada en France ». C’est peut-être vrai superficiellement. Mais c’est quelque chose de beaucoup plus profond qui est en jeu. Je pense qu’il y a un antisémitisme, si j’ose dire, autochtone en Europe qui ne vient pas du passé mais qui vient de l’avenir.
Et quand on le découvre ou quand on feint de le découvrir dans un rapport, on jette le rapport ?
On jette le rapport parce que la question qui se pose est très grave. On voit aujourd’hui un antisémitisme qui ne vient pas de la vieillesse mais qui vient de la jeunesse et qui donc n’est pas appelé à disparaître mais à se renforcer. C’est un vrai problème. Nous avons à faire à un antisémitisme moderne.
Moderne et qui aurait de l’avenir, si je vous ai bien lu. Vous écrivez dans votre ouvrage : « On peut donc s’attendre que l’Europe soit une terre d’élection pour l’antijudaïsme ». Ce ne serait qu’un début ?
Oui je le pense. Cet antijudaïsme est à double face. Il est d’un côté lié à l’affirmation de l’Europe par elle-même. L’Europe est dans une phase très importante de son histoire. Elle commence à s’affirmer comme étant le lieu de la société moderne, en ce qu’elle a de plus moderne, en face des États-Unis. La deuxième chose c’est que, ayant, en quelque sorte, réussi son unité, elle peut commencer à regarder vers l’extérieur et regarder vers l’extérieur ça veut dire se présenter comme un modèle pour l’humanité tout entière.
En un des lieux où l’antijudaïsme s’est exprimé de la manière la plus extrême, à savoir la conférence de Durban, les deux moitiés de l’humanité que sont l’Europe d’un côté, le monde musulman de l’autre, se sont retrouvées pour se constituer comme une entité dont la somme égalerait l’humanité tout entière. Elles se sont retrouvées sur un mot d’ordre antijuif. L’idée que la vision du monde européenne constitue l’avenir de l’humanité et l’idée que l’antijudaïsme est l’avenir de l’humanité, se co-appartiennent.
Quand le Premier ministre israélien, Ariel Sharon dit, comme il l’a fait, il y a quelques jours, « Notre pays qui est traité comme le Juif des nations ne peut se payer le luxe de remettre sa destinée entre les mains des Européens dont les positions sont trop partiales », cela fait hurler un certain nombre de gens. Je suppose que pour vous il n’a pas fondamentalement tort…
J’avais pensé pendant des années que la grande faute que commettait l’État d’Israël c’était de considérer qu’il incarnait l’ensemble des Juifs. Quand je regarde le discours qui court en Europe, notamment dans l’Europe progressiste, je m’aperçois que cette identification ce sont des Européens progressistes qui la font. Le problème d’Israël est venu exactement à la place qu’occupait avant 1930 le problème juif. Si vous lisez Giraudoux, dans les années 30 l’existence des Juifs d’Europe centrale était (en gros) ce qui empêchait l’abaissement des frontières. Pas mal de Français pensaient : « S’il n’y avait pas les Juifs, on pourrait s’entendre entre Français et Allemands. » Après tout, Vichy, c’est ça. « Les Juifs sont ceux qui empêchent la reconciliation franco-allemande ». Vous étendez ce raisonnement à l’échelle de la planète et on dit : « Ceux qui empêchent que ça se passe bien entre le monde arabe et le monde européen ce sont les Juifs, sous la forme d’Israël ». La formule « Israël est le Juif des nations » est en termes d’analyse structurale littéralement exacte.
Et quand Ariel Sharon dit qu’il ne peut pas remettre le destin d’Israël entre les mains des Européens, il n’a pas tort non plus ?
Il a absolument raison. Supposez que la politique européenne se traduise en actes, on sait très bien comment ça se passerait. Il ne faut pas se raconter d’histoires. Un président français, à savoir notre président actuel, passe pour avoir exprimé la position que l’État d’Israël était une parenthèse dans l’histoire du Proche-Orient. Imaginez ce qui se passe, la parenthèse une fois refermée… Le président Jacques Chirac n’est pas un antisémite, il ne souhaite pas la disparition en France de ceux qui portent 1e nom de Juifs. Mais le propos qu’on lui prête revient à souhaiter leur disparition du Proche-Orient. Il éclaire la politique française à l’égard du Proche-Orient qui est de considérer que le fond de permanence du Proche-Orient est constitué par une présence arabe, appelée, elle, à durer. Ceux qui autrefois disaient : « Pas de Juifs en France » disent maintenant : « Pas de Juifs au Proche-Orient ». C’est un simple déplacement.
C’est aussi ce qui explique que le sondage Eurobaromètre ait présenté Israël comme la principale menace à la paix du monde ?
C’est très lié. Du point de vue de la géopolitique le conflit israélo-palestinien n’engage aucun enjeu stratégique fondamental.
Ce n’était même pas le conflit qui était montré du doigt mais Israël…
En effet ! Israël n’est pas un lieu d’une importance stratégique fondamentale. L’alimentation du monde en pétrole ne dépend pas d’Israël. Le fait que, sur une carte, apparaisse le nom d’Israël en tant que pays constitue une menace bien faible. En quoi l’existence de l’État d’Israël trouble la Malaisie ? Ça ne peut se poser qu’au niveau de la présentation du monde que se fait le Premier ministre malais. Mais dans cette représentation du monde, ce qui compte ce n’est pas Israël en tant que quelques milliers de km2, c’est Israël en tant que ce nom désigne l’ensemble des Juifs. Ensemble et pris un par un. C’est d’ailleurs la logique des attentats. Les bons apôtres européens croient qu’en disant « Israël menace la paix du monde » ils parlent de l’État d’Israël mais en vérité (et ils ne le savent pas) ils veulent dire : « Cet État menace la paix parce que l’existence des Juifs menace la paix ».
Vous terminez votre ouvrage par ces termes : « Le premier devoir des Juifs, c’est de se délivrer de l’Europe. Non pas en l’ignorant (cela seuls les USA peuvent se le permettre) mais en la connaissant complètement, telle qu’elle a été – criminelle par commission – et telle qu’elle est devenue : criminelle par omission sans limites ». Ce sont des mots très forts. Pouvez-vous nous expliciter ce que vous entendez par « se délivrer de l’Europe » dans ce contexte ?
Se délivrer de l’Europe c’est cesser de mesurer des décisions de pensée ou des décisions politiques en se demandant « Est-ce que l’Europe va bien le prendre ? ». Dans le domaine de la pensée les Juifs ont tous voulu être accueillis dans les bras de la culture européenne. Ce mouvement n’a jamais été payé de retour ou très peu. La culture européenne n’a pas eu à l’égard des Juifs un mouvement d’accueil comparable à leur demande. Finalement cet accueil s’est souvent réalisé, sous la forme de la déjudaïsation. Dans la pensée des Juifs ce mouvement, être accueilli par la culture européenne, même si elle n’a plus le prestige qu’elle avait, perdure. En politique il en va de même. Tous les plans de paix, y compris celui qui vient d’être présenté à Genève, sont faits pour s’inscrire dans la longue tradition européenne des traités de paix perpétuelle. La triste réalité c’est que chaque fois que les Européens ont voulu mettre en place des traités de paix qui correspondaient à leur idéal, ça a duré l’espace d’un printemps. La question qu’Israël se pose encore aujourd’hui c’est de savoir si ces plans recevront un « bon point » de l’opinion éclairée en Europe ou des journaux qui expriment cette opinion éclairée. L’Histoire est une chose trop sérieuse pour se faire à coups de « bons points ». Les morts israéliennes et les morts palestiniennes sont un peu plus lourdes dans la balance que la question de savoir si le plan de paix que l’on propose correspond à l’idéal européen de la paix perpétuelle.
Vous avez fréquenté Benny Lévy. Vous parlez dans votre livre de l’étude. Est-ce que « se délivrer de l’Europe » pourrait signifier puiser un peu plus dans les ressources propres aux Juifs ?
Oui je le pense, c’est un moment essentiel. L’affirmation juive n’a pas besoin de l’Europe. Pour bien comprendre qu’elle n’a pas besoin de l’Europe il faut savoir ce que dit, ce qu’a dit, ce qu’a fait et ce que fait l’Europe.
