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L’Arche n°529, mars 2002

La tendance, aujourd’hui, en France, est de relier les phénomènes d’antisémitisme aux problèmes du Proche-Orient et de noyer la culpabilité des acteurs dans un principe de causalité plus large. En disant cela, on oublie que l’antisémitisme prend toujours appui sur un fait réel pour se développer.

L’antisémitisme de la fin du XIXe siècle et des années trente était lié à l’existence d’une banque juive. On en voulait aux Rothschild, et les Rothschild existaient bel et bien. On aurait pu dire : il suffit que les Rothschild changent de métier pour qu’on laisse les Juifs tranquilles ! Dans le contexte actuel, devrait-on dire de la même manière : il suffit que les Israéliens se conduisent « bien », au sens où l’entend la communauté internationale, pour que les actes anti-juifs cessent en France ? Ce serait absurde. Il y a un antisémitisme qui se nourrit de ce conflit mais qui en fait une description fantasmatique et en tire des conclusions aberrantes.

Ce n’était pas aux instances du CRIF ou à d’autres institutions de la communauté juive de réagir les premières. La réaction aurait dû venir du gouvernement, du sommet de l’État. Quand les fascistes agissent, de Haider à Le Pen, la mobilisation politique est immédiate. Quand la violence vient des banlieues, on garde le silence. Si des mosquées, par malheur, avaient été attaquées depuis le déclenchement de l’Intifada, la réaction aurait été immédiate. Les autorités publiques tout comme les intellectuels se seraient manifestés, et nul n’aurait accepté l’excuse selon laquelle il se serait agi d’une transplantation du conflit au Proche-Orient. Un extrémiste juif, pris la main dans le sac, aurait été condamné sans appel et aucun ministre des affaires étrangères n’aurait hésité à qualifier cet acte de raciste.

Mais un racisme venu de victimes potentielles du racisme, ce n’est pas compatible avec la vision dominante des choses. Donc, on a décidé de ne pas le voir. Et cela a conduit les Juifs à se porter au premier plan dans ce combat. Or, au lieu de déplorer l’absence de réaction des pouvoirs publics, qui met-on en accusation ? Les Juifs, dont on dit qu’ils régressent, qu’ils font du communautarisme.

Nous ne sommes plus à l’époque où la question juive pouvait avoir une solution univoque : l’assimilation pour les uns, la Techouva pour les autres, le sionisme pour les troisièmes. Il y a un paradoxe juif dans la modernité, qu’il faut assumer comme tel. Nous ne sommes plus au temps du « ou bien » mais à celui, difficile et étrange, du « et ». On peut être Juif et laïc. On peut aussi être Juif français et attaché à Israël, voire sioniste au sens d’un soutien politique à l’égard d’Israël. Ce « et », tout le monde doit en tenir compte, y compris les Israéliens. Il faut accepter la dualité des appartenances.

Si je prends mon propre cas, la France, c’est d’abord ma langue, ma culture. Je pourrais certes m’installer en Israël, mais je resterais complètement français, que je le veuille ou non. J’ai, de plus, une dette à l’égard de ce pays, qui m’a fait ce que je suis. Je dois beaucoup de choses à l’école française – je ne lui dois pas tout, mais je lui dois énormément. D’une certaine manière, en défendant la République, j’essaie d’acquitter ma dette.

L’antisémitisme qui se manifeste depuis un an en France ne procède pas d’une espèce de mauvais génie français, d’une idéologie toujours présente qui ne demanderait qu’à se ranimer. Il s’agit d’un antisémitisme de banlieues, d’un type tout à fait nouveau, qui s’inscrit dans un contexte de violence dont les Juifs ne sont pas les seules cibles. La France est visée aussi. Ce qui se passe dans certains milieux issus de l’immigration, c’est une attitude de sécession vis-à-vis de la France, une espèce de guerre civile. Ces personnes déclarent leur haine aux Juifs, aux institutions de la République, aux pompiers, aux écoles, etc. Les Juifs sont visés parmi d’autres, même s’ils sont plus exposés que d’autres quand leur judéité est visible. La République doit traiter de tous ces problèmes en même temps.

Cette réalité est difficile à comprendre, puisque les agresseurs sont simultanément attachés à une image de rébellion qui va d’Arafat à Ben Laden et à la société de consommation. Cette société met le monde à disposition et ne tient pas parole. Leur frustration s’exprime par la violence. Au lieu de prendre au sérieux les promesses exigeantes de l’émancipation et de l’intégration, ils prennent à la lettre les promesses techniques immédiates de la consommation. Une révolte qui s’alimente aux deux sources de la publicité et de l’obscurantisme, cela brouille les pistes. Mais c’est la réalité à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui.

On n’est pas défendu intellectuellement, donc on fait de l’autodéfense intellectuelle. Si des ministres font mine de croire qu’il n’y aura plus de problème dans les banlieues le jour où les Israéliens concéderont un État aux Palestiniens, ils se trompent. D’autres héros seront invoqués pour le type de contestation tout à la fois radicale et consumériste qui sévit aujourd’hui. Il y a un problème qu’il faut saisir à bras-le-corps. C’est vraiment une déclaration de haine à l’égard de l’Occident, dont la politique israélienne n’est aucunement responsable.

La France se défend d’autant moins bien – et cela, c’est une situation tout à fait nouvelle par rapport à celle que les Juifs ont connue quand il était question de leur intégration – que, au travers de son élite intellectuelle en tout cas, elle ne s’aime pas. Nous devons y être attentifs car nous avons pu jouer un rôle dans ce désamour de la France vis-à-vis d’elle-même en contribuant à répandre une vision unilatérale et pénitentielle du devoir de mémoire. Maintenant, d’autres prennent le relais : crimes en Algérie, pays esclavagiste, etc. Une France exclusivement identifiée à ses crimes a du mal à opposer une alternative à l’intégration par la pure et simple consommation.

Traditionnellement, les antisémites, ce sont des Français qui vouent un culte à leur identité et qui s’aiment contre les Juifs. L’antisémitisme contemporain, ce sont des Français qui ne s’aiment pas, qui pensent dans un horizon post-national, qui se dépouillent de leur « francité » pour mieux s’identifier à tous les pauvres de la terre et qui, à travers Israël, rangent les Juifs dans le camp des oppresseurs. Vous avez une sorte de connivence entre l’islamisme antisémite et le progressisme de l’auto-dépréciation, du désaveu et de la haine de soi. C’est cela que nous sommes obligés de penser.

La politique se conçoit comme un affrontement global entre l’Occident et les indigents. L’intercesseur des opprimés fait le procès du « racisme » juif. Voilà le nouvel univers dans lequel nous sommes. Un antisémitisme qui ne relève plus de l’exclusion mais qui, à l’encontre des Juifs, monte une machine de guerre au nom des exclus.

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