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Renaud Camus sur Aude Lancelin

Bien qu’elle soit jolie, il me semble – mais je ne suis pas un spécialiste -, je dois reconnaître n’être qu’assez médiocrement impressionné, en général, par les performances télévisées de la journaliste Aude Lancelin, qui officie régulièrement chez Franz-Olivier Giesbert, depuis quelques mois. Elle est presque aussi mauvaise que moi, c’est dire; et encore moins sympathique.

Je dois reconnaître néanmoins qu’elle met un vrai talent, dans Le Nouvel Observateur, à donner corps avec concision et clarté aux opinions exactement inverses des miennes. Ainsi il m’a semblé observer récemment, avec plaisir, une tardive percée de la réalité dans le débat idéologique, parcequ’il y était enfin question, après des années de refoulement, des « communautés », des « groupes ethniques », des composantes diverses de la société multiculturelle, et de leur rôle dans l’actualité et dans la société telle que nous l’éprouvons. Aude Lancelin est si limpide à ce propos, on dirait que c’est à moi qu’elle répond – mieux qu’à moi, plus qu’à moi, à mes réflexions intérieures, à mon stream of consciousness :

«On se souvient de la phrase du comte Mosca dans « la Chartreuse de Parme » : « Si le mot d’amour vient à être prononcé entre eux, je suis perdu. » Nommer c’est faire exister. Le mot solidifie le sentiment. Il peut aussi précipiter chimiquement la haine. C’est désormais chose faite entre les « communautés » en France où, depuis quelques mois, certains ont lâché les mots, comme on lâche les chiens.»

Ainsi commence l’article, une chronique, « Les faiseurs d’histoire » – je ne suis pas loin de le trouver excellent. Voici comment il se termine, après un détour par Hannah Arendt :

«Ce que montre surtout Arendt, c’est que le surgissement de la lecture raciale a toujours été en France un profond signe de régression, de décadence, une échappatoire temporaire au vécu politique véritable. Ceux qui croient atteindre à la « réalité même » en s’entêtant de l’ethnique atteignent le degré de fantasme maximum. Au double sens du terme, ce sont des faiseurs d’histoire. Et ce qu’ils préparent, sans toujours vouloir se l’avouer à eux-même, c’est la « guerre civile », écrit-elle. Alors ils prononcent le mot de race, et c’est le pays qui se perd.»

Ici quelqu’un a tort et quelqu’un a raison. Mais c’est bien ainsi que se pose la question.

*

Mme Lancelin, tout agrégée de philosophie qu’elle est (c’est Finkielkraut qui me l’a appris ce matin), est bien audacieuse de mettre entre guillemets, et en italique encore, à la mauvaise façon journalistique, des phrases qu’elle prête au comte Mosca, et à travers lui à Stendhal, alors qu’elles ne sont nulle part dans La Chartreuse de Parme. «On se souvient de la phrase du Comte Mosca», en prélude à la fausse citation, est d’un esprit particulièrement hardi, ou facétieux. Le comte Mosca ne pense ni ne dit rien de pareil – pas en ces termes-là, en tous cas. C’est mot d’amour qui m’a mis la puce à l’oreille. Stendhal n’aurait pas pu avoir écrit mot d’amour, qui dans cette phrase-là n’aurait aucun sens, mais seulement mot «amour » ou «mot amour». Ce que je trouve chez lui de plus approchant, et qui est même très proche quant au sens, est ceci (il s’agit en effet du comte Mosca; les autres, bien sûr, sont Fabrice et la Sanseverina) :

«Il devenait fou; il lui sembla qu’en se penchant ils se donnaient des baisers, là, sous ses yeux. Cela est impossible en ma présence, se dit-il; ma raison s’égare. Il faut se calmer; si j’ai des manières rudes, la duchesse est capable, par simple pique de vanité, de le suivre à Belgirate; et là, ou pendant le voyage, le hasard peut amener un mot qui donnera un nom à ce qu’ils sentent l’un pour l’autre; et après, en un instant, toutes les conséquences

(Italics mine.) Une idée assez voisine a été exprimée deux pages plus haut, comme si Stendhal faisait des gammes, ou comme s’il avait tourné un moment autour de sa proie :

«D’ailleurs, une fois que j’ai prononcé le mot fatal jalousie, mon rôle est tracé à tout jamais.»

Peu de scrupule philologique, donc au Nouvel Observateur - on n’en sera qu’à moitié étonné. Reste l’idée forte qui organise efficacement, autour de cette citation à moitié fausse, l’article de Mme Lancelin. On pourrait le prendre pour un aveu, et qui confirme à merveille ce que moi-même je ne fais que dire depuis des années : que l’essentiel, pour les maîtres de l’heure (les comtes Mosca), c’est que les choses ne soient pas dites, que les situations ne soient pas nommées, que ce qui survient soit chaque jour offusqué, noyé dans le silence. Aude Lancelin estime que «Ceux qui croient atteindre la « réalité même » en s’entêtant de l’ethnique» se trompent, et même «atteignent le degré de fantasme maximum». Il est vrai qu’on peut nommer à tort ou nommer à raison, sans qu’il y ait grande différence quant aux conséquences, puisque, dans la perspective stendhalienne, ou moscaienne, c’est la nomination qui crée de la réalité, ou la provoque. Mais cet amour dont Mosca craint par-dessus tout qu’il ne soit nommé, entre Fabrice et la Sanseverina, il a une bonne dose de réalité, au moins dans un sens – la duchesse est réellement amoureuse de Fabrice -, et dans une certaine mesure dans les deux, même :

«Ce qu’il y avait de plus cruel au milieu de toutes ces pensées, c’est que réellement Fabrice aimait la duchesse de bien loin plus qu’aucun être au monde.»

Et il est bien singulier de voir les Amis du Désastre, ou Le Nouvel Observateur qui est une de leurs gazettes, et la vertueuse Mme Lancelin, épouser structurellement le point de vue du comte Mosca, cet habile vieux routier de la politique, conseiller madré d’un tyran.

Le royaume de Sobrarbe, journal 2005, p. 265-268

*

Bonus : Une émission mémorable opposant Aude Lancelin (épaulée d’un rappeur) à Zemmour, sur le thème de l’esclavage. Les positions de Mme Lancelin sont assez similaires à celles commentées par Renaud Camus : « Je ne peux pas vous laisser dire ça. De la part d’un pays qui a vécu la révolution française … droits de l’homme … etc ». À partir de 9:40 :

11 Réponses à “Renaud Camus sur Aude Lancelin”

  1. Aetius dit :

    Je ne sais pas ce qu’il y a dans la tête de cette femme, mais je l’ai vu à plusieurs reprises à la télévision (notament l’extrait que vous mettez) et j’ai rarement entendu quelqu’un parler à ce point avec une voix de cruche, comme en plus elle est blonde, d’indignes pensées me venaient à l’esprit!

    Quoiqu’il en soit je lui rend hommage pour avoir inspiré ce texte à Renaud Camus.

  2. Admin dit :

    S’il n’y avait que la voix.

  3. George-s dit :

    « Ouais mais c’est pas à vous à définir comment on doit comprendre les choses ! »

    Évidemment, évidemment… Où l’on voit bien que tout se tient, et qu’une morale fondée désormais sur la démocratisation radicale de tous les champs du réel est une morale devenue maboule.

    Merci William, cet extrait est passionnant.

  4. George-s dit :

    Ah oui, la voix de l’Ancelin, c’est quelque chose en effet ! Imbaisable.

  5. abel dit :

    Un bel hommage rendu à une adversaire idéologique… c’est rare et d’autant plus intéressant. NB: Ravissante en plus, d’après ce que je vois! Merci pour cette page.

  6. Budelberger dit :

    Le Nègre et la Blonde sont évidemment très limités.

  7. dominiquedegoumois dit :

    Tous ce petit monde mange de la cochonnaille, et boit de l’alcool, doit on y voir quelques messages pour nos amis musulmans?

    Bientôt manger de la charcuterie et boire du vin, en France, pays de la charcuterie et du vin, sera considéré un acte raciste et xénophobe!

  8. dominiquedegoumois dit :

    Ce qui me sidère c’est la vitesse de la dégringolade générale!

  9. dominiquedegoumois dit :

    Je n ‘ai pas de télévision, alors je découvre cette épouvantable émission, où l’on parle en mangeant et buvant, on plutôt où l’on mange en parlant et buvant!
    Et pourquoi Zémour a encore cette fois de plus raison, et oui il lit et il connaît ces sujets, à la différence de quel qu’uns autour de la table!
    Lorsqu’on tente de lire les commentaires haineux des loulous de banlieue, on est quand même ahuri par leurs niveaux intellectuels!
    Que lisent ils, qu’écoutent ils, que font ils?

    Tout tourne autour d’un monde hyper violent, entre Mad Max et la Guerre des Etoiles, un monde violent, ou plutôt un monde d’enfants violents.
    Cette nouvelle génération ne sera peut-être pas décimée par une guerre classique, mais peut-être par une guerre civile, inter-éthnique! Et par l’alcool et la drogue aussi
    J’ai entendu un spécialiste expliquer qu’ils sont devenus des spécialistes, au travers des jeux vidéos. certains sont devenus des tireurs d’élites, simplement parce qu’ils passent leurs temps à jouer à la guerre, dans des jeux vidéos!

  10. Jacobus dit :

    Je suis effaré de découvrir le machisme, la vulgarité et l’imbécillité des commentaires. Oui, pauvre France!

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