
Samedi 4 juillet 2009. Pour un jeune de ma génération, et malgré mes idées politiques d’outre-temps, il en est des jeux vidéos comme des plaisirs de l’alcool : après leur découverte et la surabondance dissolue lui succédant se profile bien vite l’accalmie. Deux ans déjà que j’affiche la sobriété d’un musulman, et cinq années que je n’avais pas utilisé d’ordinateur pour cet addictif plaisir ludique que procure le jeu vidéo ; période d’abstinence dont j’ai, aujourd’hui, pu célébrer la rupture.
C’est à Anno 1404, jeu de gestion civile nous invitant, dans un haut Moyen Âge flou, sans royaume ni personnage historique, à épouser le destin de procurateur, que je dois cette bénédiction. Début galvanisant : mes premiers pas foulent un cadre résolument chrétien. L’empereur venant de tomber mystérieusement malade, son cousin, Lord Northburg, décide la construction d’une grande cathédrale pour susciter la miséricorde divine. Afin d’assister le Lord dans cette tâche (construire une cathédrale nécessite quantités de ressources) et après avoir prêté serment de loyauté, je rentre en possession d’un fief et de quelques âmes, pour lesquelles il m’est instamment conseillé de construire une chapelle. Peut ensuite commencer la collecte des ressources dont on pourvoira la cathédrale et ses tailleurs de pierre ; celle-ci à peine entreprise, apparaît Guy Forcas, un éminent légat venu annoncer une imminente croisade contre l’Orient et l’effort de guerre la précédant auquel on m’enjoint de participer. Les demandes s’enchainent alors jusqu’à ce que les préparatifs soient terminés : il faut produire du fer pour des armes que je dois faire bénir avant d’en équiper des recrues mobilisées dans mon fief même, puis construire un port immense doté d’un chantier naval et d’entrepôts. Ces ordres que j’exécute avec engouement sont entrecoupés par les encouragements de Marie d’Artois, navarque qui commandera la croisade dont elle reçut, de Dieu, la vision : “Que ceux qui vont combattre pour le rétablissement de la vraie foi soient bénis !”.
Trois heures déjà que j’exulte à jouer le larbin consciencieux d’une Chrétienté vivante et virile. Quelle expérience ! Demain, la croisade !
Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

Dimanche 5 juillet 2009. Me suis attelé, sans oeillères, à ma croisade et ai reçu un soufflet de désillusions. Mon sens critique s’étant dévoilé de la naïveté enthousiaste d’hier, les coups de fouets du légat se sont faits plus douloureux. Aussi épais soit-il, le voile n’étouffe pas les chocs ; les musulmanes frappées en savent quelque chose. Je n’avais pas voulu voir ce que, déjà, quelques signes annonçaient : le teint cadavérique et les rides patibulaires du Cardinal baconien déblatérant des instructions plus sèches encore que lui ne m’alarmèrent pas outre mesure. Un odieux retournement scénaristique était pourtant en gestation : les préparatifs de la croisade terminés, il ne me fut pas laissé d’autre choix que d’avertir puis de défendre les arabo-musulmans – présentés comme de sympathiques et pacifiques savants –, au prétexte fallacieux que la croisade fut décidée par le Cardinal et non par l’Empereur, toujours malade (on apprendra par la suite que les prélats l’empoisonnèrent pour pouvoir lancer la croisade). Les raisons avancées importent peu, le fait est là : je suis devenu le bouclier d’un Orient assiégé par une Chrétienté assoiffée de sang et ce ne sont plus des croisés que je recrute dans mon fief mais des janissaires…
J’ai laissé le jeu infini, choqué par cette trahison imposée, étourdi par cette tentative grotesque de formatage cérébral aux clichés de l’époque. Les concepteurs d’Anno 1404 fantasmèrent-ils une trahison passée pour nous accommoder d’une trahison présente ? Non, pas une once de sentiment de traîtrise chez eux, puisqu’il n’y a plus rien à trahir. Nous ne faisons déjà plus parti du même peuple ; je renâclerais donc à qualifier ces idiots utiles de traîtres ou de collaborateurs, comme le voudrait l’usage islamophobe. Ne serait-ce pas plutôt nous, apathiques du changement, sourds à la diversité, séditieux du festivisme, les vrais traîtres de la « société » actuelle (« civilisation », « patrie », « nation » et même « peuple » ne convenant déjà plus) ? L’Occident chrétien s’étant délesté de ses attaches terrestres pour gagner le paradis moelleux des valeurs creuses, ne subsiste plus de lui que quelques reliquats dont on dresse, sans relâche, la caricature. Simulacre d’exorcisme pour républi-Caïn.
Un post-Occident qui se repent face à un Islam qui se répand. Faites vos jeux.