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La pire violence ne naît pas de l’antagonisme entre les hommes, mais de la certitude de les en délivrer à tout jamais. (…) C’est pour avoir voulu faire cesser ce règne que l’Idéologie a plongé l’humanité dans une détresse sans précédent. Son immoralité absolue tient non à son cynisme ou à son machiavélisme mais à la nature exclusivement morale de ses catégories. (…) Son caractère inhumain découle de son désir impatient de fraternité. (…)
On en concluera que l’humanité cesse d’être humaine, dès lors qu’il n’y a plus de place pour l’ennemi dans l’idée qu’elle se fait d’elle-même et de son destin. Ce qui signifie, a contrario, que l’angélisme n’est pas un humanisme, que la discorde, loin d’être un raté ou un archaïsme de la socialité, est notre bien politique le plus précieux, et que l’excellence de la démocratie, sa supériorité sur toutes les autres formes de coexistence humaine, réside justement dans le fait d’avoir institutionnalisé le conflit en l’inscrivant au principe de son fonctionnement.
Or nous avons beau être désormais – et avec quelle ardeur! – des démocrates antinazis, antitotalitaires, antifascistes, antiracistes et antiapartheid, nous n’avons pas appris à nous méfier du sourire béat de la fraternité. (…) C’est le tableau enchanté de la sympathie universelle que nous opposons aux xénophobes, aux partisans du repli et aux semeurs de haine. Face au raciste, objet actuel de notre exécration hebdomadaire, nous sommes tous des frères, des proches, des potes.
On ne peut donc reprocher aux successives générations de l’après-guerre un quelconque défaut de mémoire ou de vigilance. Hitler, nous connaissons, mais c’est hélas pour investir dans l’antinazisme le fantasme totalitaire de la transparence des cœurs et du bonheur fusionnel. Au rêve d’une communauté homogène de sang et de sol, nous répondons par « la proximité excessive d’une fraternité qui efface toutes les distinctions » (Hannah Arendt, Vies politiques). Comme si rien n’avait eu lieu, comme si nulle catastrophe n’avait endeuillé l’époque, la nuit de l’idylle descend à nouveau sur l’humanité. L’amour détrône Polémos, le sentiment envahit l’espace du différend, et remplace l’expression agonistique des opinions par la communion lyrique des personnes.
Loin donc de défendre la légitimité du conflit contre ceux qui veulent l’abolir, nous devenons peu à peu incapables de concevoir d’autre division que celle – exclusivement morale – qui passe entre « Eux » et « Nous » (…). L’antiracisme nous tient lieu de politique alors qu’il devrait en être seulement la condition préalable. Et c’est au moment où nous nous félicitons d’être, une fois pour toutes, débarrassés de la langue de bois que, rabattant tout antagonisme sur le combat cosmique et schématique de la Lumière contre les Ténèbres, nous la parlons avec le plus d’ardeur.
Sous l’apparence d’une grande réconciliation avec les idéaux de la démocratie, le politique s’éclipse, la vision morale du monde triomphe une fois encore. Naguère (c’est-à-dire pendant les années CRS-SS), elle puisait ses emblèmes et ses slogans dans l’épopée du maquis. Aujourd’hui, inspirée davantage par le martyre de l’étoile jaune que par l’exemple du partisan, elle s’adosse au génocide juif pour faire régner son terrible sérieux enfantin sur la vie publique aussi bien que sur la culture. En vertu d’Auschwitz et du « Plus jamais ça! », la valeur d’une œuvre réside désormais non dans sa puissance de dévoilement, mais dans l’intensité de son combat contre toutes les pratiques discriminatoires; non dans sa richesse en monde mais dans son aptitude à purger le monde de toute profondeur et de toute indétermination; non dans son ouverture à ce qui est relatif, paradoxal, ambigu, clair-obscur, mais dans le vertigineux simplisme de ses bons sentiments. Des origines à nos jours, les poètes, les penseurs, les romanciers, les cinéastes, les grands compositeurs et les vedettes de la chanson sont investis d’un seul et magnifique mandat: stigmatiser le ventre encore et toujours fécond, déconcer le racisme. Baudelaire, confie, à la télévision, le dirigeant d’une grande entreprise de loisirs, m’a appris la tolérance. Homère, déclare un philosophe antiheideggerien, s’est élevé le premier contre la pratique du génocide. La métamorphose de Kafka disent, en substance, de nombreuses copies d’étudiants est une bouleversante parabole de l’intolérance et de l’exclusion (…). Animés des plus louables intentions, ce patron, ce philosophe et ces étudiants ne laissent rien subsister des auteurs qu’ils révèrent, ni d’ailleurs de la littérature en général, sinon un discours édfiant tenu, d’âge en âge et sous des masques sans cesse renouvelés, par une sorte de Victor Hugo perpétuel.
La sensibilité contemporaine fait donc jouer à l’antiracisme le même rôle que la vulgate stalinienne à la lutte de classes. Et c’est en invoquant avec une complaisance indécente la Shoah que l’aspiration au conte populaire dépolitise aujourd’hui le débat politique, transforme la culture en image pieuse, et réduit, sans se soucier de la vérité, l’immaîtrisable multiplicité humaine au face-à-face exaltant de l’Innocence et de la Bête Immonde.

Alain Finkielkraut, La mémoire vaine (pages 100-104)

Je l’entends comme je l’aime / François Noudelmann

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Répliques : Au cœur de la France / avec Jean-Christophe Bailly

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Répliques : L’adieu aux paysans / avec Pierre Jourde

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Radio Courtoisie : « Fatigue du sens »

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For Intérieur (2) / Olivier Germain-Thomas

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Trois « Répliques »

Trois « Répliques » de la fin de l’année 2005 dans lesquelles Finkielkraut se montre particulièrement en forme. (Merci à Prince de Condé pour ces émissions – et les dizaines d’autres – qu’il m’a généreusement envoyées.)

L’amour de la littérature / avec Claude Habib et Charles Dantzig

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L’espérance révolutionnaire au fil des générations / avec Jean Birnbaum

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La consécration de la pornographie / avec Pascal Bruckner et Dominique Folscheid

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Français par le comte d’Indy

Symphonie No. 1, Saltarelle (1870)

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La face visible du Monde / avec Bernard Poulet et Daniel Schneidermann

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La plume dans la plaie / avec Edwy Plenel

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Un pamphlétaire méconnu

L’égoïsme des jouisseurs actuellement au pouvoir (…), la duplicité au jour le jour, le mensonge de modération et l’effronterie de contradiction (d’ailleurs tout arbitraires et despotiques) qui vont sous le nom impertinent d’opportunisme, la violence lâche, l’hésitation brutale, tout ce machiavélisme de pacotille, en achevant de ruiner les dernières assises d’une société aux trois quarts précipitée, en énervant, en étourdissant, en ahurissant un corps électoral formé de tous éléments inférieurs, masquent pour la masse des dupes, des fatigués et des infatués, le suprême abîme tout proche, endorment la mémoire, tuent la prévoyance, finalement perdent, corrompent, polluent toute faculté, tout esprit de conduite et tout vestige de l’antique vertu ! (…)

Pourtant, puisqu’elle vit encore, cette France horrible qu’ils nous ont faite, cette France difficile, presque impossible à aimer, bien qu’on en ait, puisqu’elle vit encore, même avec ces chefs qui ne sont pas une tête, même avec ces membres pourris et ce sang gâté, même dans cette atmosphère pestilentielle que lui fait son mal, puisqu’elle a encore forme de nation, puisque son nom subsiste et que sa langue est encore la première de l’Europe, c’est que, Dieu merci, le cœur y est, c’est qu’il bat, ce cœur, c’est que tant qu’il battra, il y aura une France qui peut redevenir la bien-aimée des nations et le soldat de Dieu qui lui a fait des promesses presque aussi solennelles qu’à son Église. Dès lors, il s’agit d’aller à ce cœur autrement encore que par la mémoire et l’imagination ; il faut, au Français jaloux de l’honneur initial et de l’espoir toujours permis, le courage de pénétrer à travers tous obstacles odieux et cruels jusqu’à la source pure et forte d’où sort ce beau sang bleu et rouge, noble et peuple, dont l’histoire fut si belle, qui battait aux tempes du génie comme aux pieds de la charité, comme au flanc du martyr, et qui coula sur tous les justes champs de bataille et partout où Dieu voulait être glorifié par une mort précieuse.

Voyage en France par un Français, Paul Verlaine

1. Après Badiou, avec Mehdi Belhaj Kacem

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2. Le mécontemporain, avec Alain Finkielkraut

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Le philosophe Alain Badiou publie ces jours-ci un livre avec Eric Hazan intitulé « L’antisémitisme partout.  Aujourdhui en France ». Qu’en pensez-vous?

Pierre-André Taguieff - Il s’agit d’un libelle reprenant laborieusement, dans un style de commissaire politique,  tous les clichés et les slogans de la nouvelle propagande judéophobe, centrée sur la démonisation d’Israël et du « sionisme » dans une perspective néo-communiste. Les co-auteurs de ce libelle sont des représentants caricaturaux des intellectuels marxistes qui, au cours des vingt dernières années, ont substitué au mythe du Prolétariat exploité celui du Palestinien martyr. Après le verbiage marxisant autour de la « cause du peuple », la pensée-slogan autour de la « cause palestinienne », érigée en nouvelle cause universelle. Pour donner consistance au mythe victimaire qu’ils exploitent, l’un comme auteur, l’autre comme éditeur (et co-auteur), Badiou et Hazan doivent impérativement nier l’existence de la plus récente vague antijuive, celle qui a commencé en octobre 2000, peu après le lancement de la deuxième Intifada. Ils ne s’embarrassent pas de chiffres, de comparaisons internationales fondées sur des enquêtes d’opinion ou des statistiques portant sur les diverses formes de violences antijuives. Nos deux propagandistes « antisionistes » s’élèvent avec indignation contre la « traque » de « l’antisémitisme », qui selon eux « n’existe plus que comme résidu fantomatique dans la partie la plus arriérée et nostalgique de la bourgeoisie française ». Ils nous assurent qu’il n’existe pas dans « la jeunesse française noire et arabe » des « quartiers populaires ». Ils peuvent ainsi poursuivre leur causerie sur d’insignifiantes querelles médiatiques, en dénonçant les intellectuels qu’ils n’aiment pas, les « sionistes », comme les nouveaux « inquisiteurs » dont ils seraient les « victimes ». C’est là un nouveau topos de l’argumentation judéophobe, qu’on a vu surgir sur le Net ces dernières années, venant de milieux propalestiniens et islamistes, ou de sensibilité « Indigènes de la République » : la dénonciation de la « lutte contre l’antisémitisme » comme une forme de « chasse aux sorcières », et comme une tactique de diversion pour dissimuler le seul vrai racisme, celui qui touche les « Africains » et les « Arabes », ou « les musulmans » (« islamophobie », disent-ils). La plupart de ces dénonciateurs de l’anti-antisémitisme sont convaincus que la France est victime d’un « complot sioniste » qui l’a transformée en « zone d’occupation sioniste », où l’idéologie dominante – sioniste – serait imposée à travers l’action convergente et permanente d’« intellectuels communautaires » (Alain Finkielkraut, Alexandre Adler, etc.) bénéficiant de statuts privilégiés dans les médias. L’historien « antisioniste » Dieudonné a résumé leur pensée profonde dans Rivarol, le 11 mars 2011 : « On a eu pendant la guerre l’occupation allemande ; aujourd’hui c’est l’occupation sioniste. » Et le politologue alternatif Dieudonné a bouleversé les fondements de l’analyse politique en affirmant : « Je crois avoir saisi la ligne de fracture dans le paysage politique français : c’est le sionisme et l’antisionisme. » Dieudonné « résiste » à « l’occupation sioniste ». Si les « sionistes » gouvernent la France, les anti-antisémites peuvent dès lors se prendre eux-mêmes pour des Palestiniens (« Nous sommes tous des Palestiniens »), victimes, résistants et « martyrs ». Badiou et Hazan tiennent à se démarquer des négationnistes et de Dieudonné : ils ont en effet des raisons de le faire. Car ils suggèrent qu’en France sévirait ce que des polémistes d’extrême droite appellent une « judéocratie », dont les membres haïssables se serviraient de l’accusation injustifiée d’« antisémitisme » pour exercer leur tyrannie. Plutôt comique. Mais les idéologues et les propagandistes ne se soucient pas de la réalité sociohistorique, ils visent à imposer leur prêt-à-penser et leurs slogans. D’où ce méchant « Rebonds » déguisé en livre. Dans ce pamphlet gentiment haineux, les judéophobes convaincus n’apprendront rien. Les naïfs de bonne volonté et les demi-savants formés par les professionnels de la sous-culture médiatique seront impressionnés par la signature du lacano-maoïste pédant nommé Badiou, curiosité touristique parisienne qu’ils prennent pour un « grand philosophe » (comme disent les animateurs de débats télévisés).  De nombreux  journalistes « culturels » pressés seront ravis d’avoir à lire un pamphlet aussi bien-pensant mais surtout aussi court. [Source]

5. Ce soir ou jamais (2011) (+)


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Français par Jolivet

Chant de Linos (1944)

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Le Figaro, 3 février 2011.

Il y a trente-huit ans, Jean Raspail faisait scandale en publiant « Le Camp des Saints », roman dans lequel il imaginait le déferlement de populations du tiers-monde, poussées par la faim et la misère sur les côtes françaises. Un million de boat people prenaient pied sur notre territoire, en avant-garde d’une inéluctable invasion. Le gouvernement atermoyait, puis cédait. Mais une poignée de patriotes résistait jusqu’au bout, les armes à la main… Avec la nouvelle législation en vigueur, la réédition de cet ouvrage serait susceptible d’entraîner des poursuites judiciaires. Jean Raspail en prend le risque, et nous explique pourquoi.

Sitôt après avoir lu votre roman, en 1973, Jean Cau s’interrogeait: «Et si Raspail, avec « Le Camp des Saints », n’était ni un prophète ni un romancier visionnaire, mais simplement un implacable historien de notre futur?»

Jean Raspail – Bonne question, à laquelle on frémirait de répondre par l’affirmative. C’est un livre inexplicable, écrit il y a presque quarante ans, alors que le problème de l’immigration n’existait pas encore. J’ignore ce qui m’est passé par la tête. La question s’est posée soudain : «Et s’ils arrivaient?» Parce que c’était inéluctable. Le récit est sorti d’un trait. Lorsque je terminais le soir, je ne savais pas comment j’allais poursuivre le lendemain. Les personnages ont surgi, inventés au fur et à mesure. De même pour les multiples intrigues. Henri Amouroux, passionné d’histoire et de démographie, s’est exclamé après lecture : «Ah, mon Dieu, je n’ai jamais vu de prophète de ma vie, vous êtes le premier!» Le livre se trouvait simplement en symbiose avec une question fondamentale, devenue aiguë aujourd’hui. Les tabous sont en train de sauter, témoin la passion qui se développe autour du procès Zemmour, dont on attend le jugement le 18 février. Il a été mis en cause pour une de ces phrases que l’on prononce rapidement lors des débats télévisés, dont le principe même est celui des pensées courtes, non argumentées, c’est la loi du genre. Assistant aux audiences, j’ai observé les multiples avocats des parties civiles s’opposer à l’unique défenseur de Zemmour. Un certain système liberticide – je n’aime guère ce mot : on se croirait dans les tirades de 1791… – poursuit par voie judiciaire ceux qui ne font que regarder la vérité en face. Tout un milieu s’agite ainsi, au nom de l’antiracisme, instrumentalisant un concept qui n’appartient qu’aux consciences. Ce milieu-là se crispe, se radicalise. Il ne veut rien céder. Il y sera obligé, le procès Zemmour générant un intérêt significatif du changement des mentalités. «Historien de notre futur», se demandait Jean Cau ? A Dieu ne plaise pour les péripéties du roman. Mais pour ce qui est du problème de l’immigration, nous y sommes.

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Devrais-je lire le dernier Nabe ?

Pour répondre à cette question que je me posai début 2010, quand L’homme qui arrêta d’écrire sortit, je choisis de demander conseil à un grand lecteur de Nabe, dont la réponse, « Ce n’est pas ce qu’il a écrit de mieux », suffit à me faire économiser les vingt-huit euros de ce vingt-huitième livre.

Je croyais l’affaire entendue, et malgré la distrayante omniprésence médiatique de cet écrivain maudit, je tins bon… jusqu’à ce que j’eus visionné son récent passage dans l’émission ennuyeuse de Judith Bernard (la suffisante exégète ès figures de styles d’Arrêts sur images), lors de laquelle cette engeance d’IUFM osa avouer, sur le bout des lèvres, ne pas avoir aimé L’Homme. Et comme vous pouvez l’imaginer, la moue grimaçante de cette trentenaire déjà rombière influence bien plus, promotionnellement parlant, que les courbettes répétées des FOG, Taddéi, Ardisson, etc.

Je me ruai donc sur www.marcedouardnabe.com pour commander le livre, et faillis acheter par la même occasion les trois derniers tomes de son journal que je n’ai pu encore lire en raison des prix exorbitants auxquels on les trouve sur le marché du livre d’occasion, prix malheureusement similaires sur la plateforme de vente nabienne : 80 euros le volume… Combien de piscines vous faîtes-vous construire, Marc-Edouard Nabe ? Est-ce cela l’anti-édition ? Que l’écrivain suçe le sang des pauvres lecteurs, à la place du libraire et de l’éditeur ?

Quelques jours plus tard arriva un livre à la personnalité forte (bien qu’il soit broché), et dont l’épaisseur dissuasive, le beau papier, la couverture noire laquée étonnante et le titre rose (un pied de nez au monde superficiel de la mode moqué par Nabe à l’intérieur, supposé-je), font qu’on l’imaginerait plutôt en vente au Baron ou chez Colette (1), et pas dans une boucherie (2).

Une fois le livre ouvert, par contre, aucun décalage, nous sommes bien dans une boucherie, où l’époque, dans ce qu’elle peut avoir de contrefait et de ridicule, est passée au fil du hachoir nabien pour nous être présentée nue, dans une vitrine de sept-cent pages.

— « Qu’est-ce que vous prendrez ? »
— « Une andouillette de Jean-Michel Apathie, s’il vous plait, monsieur Nabe. »
— « Avec ceci ? »
— « Mettez-moi aussi du boudin de Jean-François Khan. »
— « Ça vous fera vingt-huit euros ! »

Les cibles choisies, anecdotiques pour certaines (le magasin Colette) emblématiques pour d’autres (l’art contemporain, Canal+ et son esprit, le journalisme, l’édition, la culture rock), ont tout pour déplaire. Aussi est-il jubilatoire de les voir mises à nu lors de scènes drôlatiques où les accusés mêmes participent (inconsciemment) à leur propre réquisitoire.

Malheureusement, Nabe n’est pas qu’un entrepreneur en démolitions. En contrepoint des ersatz et impostures déconstruits nous est proposé, comme alternative, de l’authentique : le génie duchampien (vraie subversion) contre la subversion en contreplaqué de l’art contemporain, le jazz fringant contre le rock mortifère, le pro-arabisme béat contre les délires complotistes, le vitalisme nabien des eighties contre les vivants-morts des années 2000, etc. L’homme, vous l’aurez compris, n’est pas exempt des lieux communs idéologiques du nabisme ; au programme : anti-souchisme (« Les Français, la race en dessous du crapaud ») et négrophilie, très tempérée, cependant, lorsque l’identité africaine de nos Chances a été passée au karsher de l’intégration (« un Noir tellement antipathique qu’on dirait un Blanc »). Les videurs, contrôleurs, vigiles et gendarmes diversifiés n’ont de noir ou d’arabe que l’apparence ; leur comportement rigide et policier trahit leur blancheur intérieure. Autrement dit, l’intégration fonctionne et elle lave plus blanc que blanc. Une vision singulière (en ces temps de désintégration manifeste) dont le grotesque se dévoile pleinement lors d’une scène d’agression à laquelle Nabe assiste : on y voit une bande de jeunes « beurs » renverser avec mépris le gobelet d’un mendiant et clamer après coup leur fierté d’être français, tels des nervis d’extrême-droite, à l’inverse de ce que la logique aurait dû leur faire dire (« sale Français! »).

Loin de moi, cependant, la volonté de déconsidérer ce roman, incontestablement réussi, au prétexte de ce folklore idéologique que le lecteur accommodant, grisé par la non-écriture nabienne, pardonnera volontiers. D’autant plus que si le succès commercial se confirmait, il sera devenu indécent pour ce nouveau fortuné de continuer à geindre sur l’injustice de sa condition ; un serinage d’épigone bloyen multi-décénnal qu’il ne nous déplairait pas de voir cesser. Vous savez ce qu’il vous reste à faire.

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(1) Boîte de nuit et magasin « branchés ».
(2) On peut acheter L’homme qui arrêta d’écrire dans une véritable boucherie, à Paris.

Etats généraux du renouveau, Grenoble, 29 janvier 2011.

À noter qu’un journaliste farceur de Libération, pour rendre compte de cette conférence, fit dire à Finkielkraut l’exact contraire de ses positions (« Il n’y pas de peuple français »). Cette blague (ou malveillance, on ne saura ce qui se passa dans l’esprit du journaliste), fut reprise telle quelle sur Fdesouche où l’on vit rapidement affluer le lumpen-lectorat de ce site constitué de soraliens sionisto-vigilants. De véritables taureaux de Panurge, qui voyant le chiffon rouge Finkielkraut au fond d’un gouffre (mais pas la grosse main de Libération l’agitant) se ruèrent tête baissée, cerveau éteint et cornes pointées pour une chute mémorable.

Maurice Barrès revisité / avec Sarah Vajda et Michel Winnock

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Le regard politique / avec Pierre Manent

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