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ÊTRE DANS LES NUAGES

Aimer autre chose que ce qui est ignoble, puant et bête ; convoiter la Beauté, la Splendeur, la Béatitude ; préférer une œuvre d’art à une saleté et le Jugement dernier de Michel-Ange à un inventaire de fin d’année ; avoir plus besoin du rassasiement de l’âme que de la plénitude des intestins ; croire enfin à la Poésie, à l’Héroïsme, à la Sainteté, voilà ce que le Bourgeois appelle « être dans les nuages ».
[...] Un notaire ivre d’amour qui fait un quatrième enfant à sa notairesse, oubliant qu’il a déjà procréé un hydrocéphale et deux avortons, est autant dans les nuages qu’on puisse y être, c’est certain, et il faudrait quelque chose comme la monstruosité d’un pharmacien faisant des vers pour y être d’une manière plus inquiétante.

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ON NE SAURAIT PENSER A TOUT

Soyons raisonnables, n’est-ce pas ? Je suis forcé de penser à mes affaires, d’abord ; ensuite aux affaires des autres, pour les fourrer dedans, s’il est possible ; enfin à mes plaisirs. Où diable voulez-vous que je prenne le temps de penser à autre chose ?
Vous me parlez de Dieu, c’est bien gentil de votre part ; mais sérieusement, qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse de votre bon Dieu ? Jamais je n’y pense, jamais je n’y ai pensé et quand je serai sur le point de crever, je vous prie de croire que je n’y penserai pas davantage. Les prêtres le disent aux-mêmes, on est poussière et on retourne en poussière. Alors pourquoi s’embarrasser de toutes ces blagues ?
Vous êtes vraiment bien rigolo de vous intéresser à mon âme, comme si je m’intéressais à la vôtre, moi ! Oh ! là ! là ! on voit bien que vous n’êtes pas dans le commerce. Si vous y étiez, vous sauriez que, loin de pouvoir penser à tout, on a bien assez et même trop, quelquefois, de penser à son livre de caisse. Tenez, mon cher monsieur, voulez-vous que je vous dise ? Je demande un bon Dieu qui soit dans les affaires. Alors on pourrait s’entendre. Il n’aurait pas le temps, lui non plus, de penser à tout. Il ouvrirait le dimanche, pour sûr, et il nous ficherait la paix, je vous en réponds…

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JE NE SUIS PAS PLUS BÊTE QU’UN AUTRE

Donc je possède une intelligence au moins égale à celle de n’importe qui. Cette conséquence ne parait pas rigoureuse, mais il en est de la logique des bourgeois comme de certaines lois grammaticales que l’usage seul détermine.
[...] Vous faîtes lire à votre médecin, à votre dentiste, à votre entrepreneur de pompes funèbres, à votre notaire, une phrase magnifique de Barbey d’Aurevilly, de Villiers de l’Isle-Adam, une pensée ingénieuse d’Ernest Hello, une vivante strophe de Paul Verlaine. Que répondront ces hommes ? Simplement ceci : « Nous ne comprenons pas. Cependant nous ne sommes pas plus bêtes que d’autres. » Et, à l’instant, sans qu’un ange même pût dire pourquoi, Verlaine, Hello, Villiers, Barbey et même, si vous voulez, Napoléon et tous les grands personnages seront aperçus sous leurs pieds…
L’universelle supériorité de l’homme qui n’est pas plus bête qu’un autre est ce que je connais de plus écrasant.

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ENTRE DEUX MAUX, IL FAUT CHOISIR LE MOINDRE

Là-dessus, pas d’incertitude. Les personnes les plus charitables reconnaissent que le mal du prochain est toujours le moindre et que c’est bien celui-là qu’il faut choisir. Les moralistes ont remarqué depuis longtemps qu’on a toujours assez de force pour supporter les peines d’autrui.

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LES ENFANTS SONT CE QU’ON LES FAIT

Consolante maxime, et quel avenir elle nous entrouve ! C’est, sans doute, l’intention de la nature que les petits des bourgeois soient des bourgeois. Quelquefois, pourtant, cela rate. Alors le malheureux boutiquier endure l’opprobre d’avoir un enfant poète. Le cas, heureusement, est trop rare pour être pris en considération. La nature, généralement, est obéie. Il y aura donc toujours des bourgeois.
Mais les fait-on, aujourd’hui, comme on les faisait il y a trente ans ? De la réponse à cette question tout dépend. Eh bien! l’oserai-je dire ? Il me semble que le Bourgeois se gâte. Certes, il n’oublie pas les grands principes. On peut même affirmer qu’il adore, plus qu’autrefois, l’argent et qu’il écarte Dieu d’une main plus ferme. A ces égards, Il ne mérite que la louange et même l’apothéose. Seulement la Bourgeoisie, comme tout ce qui est grand, doit s’allaiter de la tradition et il me semble qu’elle déraille, depuis quelque temps, vers les nouveautés.
La bicyclette et l’automobile sont furieusement artistes, savez-vous ? et on ignore où cela s’arrêtera. Le courant est si impétueux qu’on peut craindre que, dans une ou deux générations, les fils des bourgeois ne soient tous des Albert Durer, des Shakespeare ou des Beethoven et que la bourgeosie ne périsse étouffée par l’Art. Je signale patriotiquement le danger.

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ON…

Au fait, qu’est-ce que On pour le Bourgeois ? Cet abstrait sans cesse invoqué par lui ne serait-il pas le Dieu inconnu ? On ne connaît pas cet homme, On ne l’aime pas, On ne l’a jamais vu, On l’a assez vu. Savez-vous des formules de réprobation plus certaines, plus efficaces ? C’est On qui tient la foudre et c’est On qui donne la vie. On vous connait bien, On sait qui vous êtes, On vous fait crédit.

Léon Bloy, Exégèse des lieux communs, première série, 1901

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