
Le philosophe Alain Badiou publie ces jours-ci un livre avec Eric Hazan intitulé « L’antisémitisme partout. Aujourdhui en France ». Qu’en pensez-vous?
Pierre-André Taguieff - Il s’agit d’un libelle reprenant laborieusement, dans un style de commissaire politique, tous les clichés et les slogans de la nouvelle propagande judéophobe, centrée sur la démonisation d’Israël et du « sionisme » dans une perspective néo-communiste. Les co-auteurs de ce libelle sont des représentants caricaturaux des intellectuels marxistes qui, au cours des vingt dernières années, ont substitué au mythe du Prolétariat exploité celui du Palestinien martyr. Après le verbiage marxisant autour de la « cause du peuple », la pensée-slogan autour de la « cause palestinienne », érigée en nouvelle cause universelle. Pour donner consistance au mythe victimaire qu’ils exploitent, l’un comme auteur, l’autre comme éditeur (et co-auteur), Badiou et Hazan doivent impérativement nier l’existence de la plus récente vague antijuive, celle qui a commencé en octobre 2000, peu après le lancement de la deuxième Intifada. Ils ne s’embarrassent pas de chiffres, de comparaisons internationales fondées sur des enquêtes d’opinion ou des statistiques portant sur les diverses formes de violences antijuives. Nos deux propagandistes « antisionistes » s’élèvent avec indignation contre la « traque » de « l’antisémitisme », qui selon eux « n’existe plus que comme résidu fantomatique dans la partie la plus arriérée et nostalgique de la bourgeoisie française ». Ils nous assurent qu’il n’existe pas dans « la jeunesse française noire et arabe » des « quartiers populaires ». Ils peuvent ainsi poursuivre leur causerie sur d’insignifiantes querelles médiatiques, en dénonçant les intellectuels qu’ils n’aiment pas, les « sionistes », comme les nouveaux « inquisiteurs » dont ils seraient les « victimes ». C’est là un nouveau topos de l’argumentation judéophobe, qu’on a vu surgir sur le Net ces dernières années, venant de milieux propalestiniens et islamistes, ou de sensibilité « Indigènes de la République » : la dénonciation de la « lutte contre l’antisémitisme » comme une forme de « chasse aux sorcières », et comme une tactique de diversion pour dissimuler le seul vrai racisme, celui qui touche les « Africains » et les « Arabes », ou « les musulmans » (« islamophobie », disent-ils). La plupart de ces dénonciateurs de l’anti-antisémitisme sont convaincus que la France est victime d’un « complot sioniste » qui l’a transformée en « zone d’occupation sioniste », où l’idéologie dominante – sioniste – serait imposée à travers l’action convergente et permanente d’« intellectuels communautaires » (Alain Finkielkraut, Alexandre Adler, etc.) bénéficiant de statuts privilégiés dans les médias. L’historien « antisioniste » Dieudonné a résumé leur pensée profonde dans Rivarol, le 11 mars 2011 : « On a eu pendant la guerre l’occupation allemande ; aujourd’hui c’est l’occupation sioniste. » Et le politologue alternatif Dieudonné a bouleversé les fondements de l’analyse politique en affirmant : « Je crois avoir saisi la ligne de fracture dans le paysage politique français : c’est le sionisme et l’antisionisme. » Dieudonné « résiste » à « l’occupation sioniste ». Si les « sionistes » gouvernent la France, les anti-antisémites peuvent dès lors se prendre eux-mêmes pour des Palestiniens (« Nous sommes tous des Palestiniens »), victimes, résistants et « martyrs ». Badiou et Hazan tiennent à se démarquer des négationnistes et de Dieudonné : ils ont en effet des raisons de le faire. Car ils suggèrent qu’en France sévirait ce que des polémistes d’extrême droite appellent une « judéocratie », dont les membres haïssables se serviraient de l’accusation injustifiée d’« antisémitisme » pour exercer leur tyrannie. Plutôt comique. Mais les idéologues et les propagandistes ne se soucient pas de la réalité sociohistorique, ils visent à imposer leur prêt-à-penser et leurs slogans. D’où ce méchant « Rebonds » déguisé en livre. Dans ce pamphlet gentiment haineux, les judéophobes convaincus n’apprendront rien. Les naïfs de bonne volonté et les demi-savants formés par les professionnels de la sous-culture médiatique seront impressionnés par la signature du lacano-maoïste pédant nommé Badiou, curiosité touristique parisienne qu’ils prennent pour un « grand philosophe » (comme disent les animateurs de débats télévisés). De nombreux journalistes « culturels » pressés seront ravis d’avoir à lire un pamphlet aussi bien-pensant mais surtout aussi court. [Source]
C’est un site d’excellente qualité….félicitations!
Pas si méchants que cela, au contraire, gentils avec Taguieff ces deux-là.
Si Taguieff avait rêvé un livre caricatural, sans surprise, transparent, en somme facile à démonter, il l’a eu sur un plateau!
Les noirs sont victimes du racisme datant de l’esclavage, les Français de souche sont victimes d’un racisme anti-blanc, les juifs sont victimes de l’antisémitisme, les musulmans sont victimes de de l’islamophobie, les Américains sont victimes de l’antiaméricanisme primaire. Personnellement je suis d’origine bretonne et je crois que je vais réclamer le statut de minorité ethnique victime du colonialisme français. A lire Taguieff on se rend compte que les réacs ont parfaitement assimilé la dialectique de lutte des classes. Alexandre Adler n’est-il pas un ancien stalinien repenti ?
L’auteur décrit dans toute sa complexité, et par le truchement d’un bon sens plein de verve et de rigueur, cette nouvelle judéophobie qui ne dit pas son nom, cette absurdité idéologique qui se nomme l’ « antisionisme », ou l’un des avatars les plus sournois de la détestation de l’Etat-nation et de l’obsession anti-juive.
C’est toujours un plaisir roboratif de lire ce P.A. Taguieff, personne de courage et de qualité, intellectuel engagé et honnête, sincère et de bonne foi.
J’en profite pour découvrir cet excellent site, que j’ajoute dans la liste des liens externes de mon site Internet (www.mai68reloaded.com).
Fraternellement à tous,
Benjamin
Taguieff a le sens de la formule et du néologisme assassin…