| Pierre-André
Taguieff, La criminalisation des «déclinologues»,
nouvelle illusion du progrès
Le Figaro, 03/07/2006
La France n'aime toujours
pas se regarder en face. Surtout la France d'en haut. Les belles âmes
d'aujourd'hui, qu'elles se disent de gauche ou de droite, s'indignent
qu'on puisse parler de «déclin» ou de «décadence».
Il n'est pas jusqu'au mot «crise» qui ne semble blesser leurs
tympans vertueux. Certains même s'affolent à entendre les
«déclinistes» ou «déclinologues»,
s'exaspèrent devant l'audience qu'ils trouvent, et, sortant leur
revolver, visent à liquider l'ennemi par l'inusable insulte : «Réactionnaires
!»
Étranges réactions d'indignation qui suggèrent que
le politiquement correct est porté par une nouvelle flambée
de foi progressiste. Un progressisme hâtivement réchauffé,
et tout velléitaire. Ses tenants font comme si la première
des vertus civiques était de professer publiquement un optimisme
sans réserves et de «faire partager» cette bonne disposition.
Les citoyens dignes de ce nom devraient accepter avec enthousiasme cette
nouvelle obligation politique et morale : l'obligation d'optimisme. Il
faudrait donc, une fois de plus, rêver l'avenir radieux.
Ce droit de rêver «positif» tend à se transformer
en un droit au rêve mélioriste : naissance d'un nouveau droit
de l'homme. C'est oublier que la politique fondée sur l'aspiration
au bonheur et à un «monde meilleur» a déjà
fait l'objet d'une expérimentation historique au XXe siècle
: l'utopie communiste a été réalisée, au prix
d'un terrible coût humain. À une époque d'hypermnésie
concernant le nazisme, le régime de Vichy, l'esclavage moderne
ou la colonisation, nos «progressistes» sont régulièrement
frappés d'amnésie face au totalitarisme communiste. La longue
marche illusoire vers «l'Homme nouveau» ne cesse d'être
reprise. Mais les passions militantes tournées vers l'avenir ne
sont plus monopolisées par la gauche communiste ou communisante.
Élites politiques et culturelles de tous bords communient désormais
dans le nouveau refrain du «goût de l'avenir», accompagné
des signes extérieurs de «dynamisme». Nombreux sont
ceux qui s'efforcent d'adapter les «lendemains qui chantent»
aux spécificités de l'«entreprise France» («une
équipe qui gagne») ou à celles de l'Europe «unie»,
laquelle fait renaître l'utopie de la paix perpétuelle, avec
les attraits additifs de la prospérité garantie et de la
puissance retrouvée. Promesses de grandeur mêlées
aux promesses de bonheur. Comme si l'on ne pouvait aimer la France sans
avoir la folie des grandeurs.
Ce jeu de promesses laisse entendre que non seulement la France n'est
pas sortie de l'Histoire, mais qu'elle y est vouée aux plus hautes
destinées. Il est pourtant loisible à chacun, sans être
un hégélien patenté, de faire un simple constat quant
au contexte international : l'histoire universelle ne passe plus par la
France ni même par l'Europe. Ce qui n'implique pas une disparition
de l'attachement national, renforcé au contraire par les réactions
face à la mondialisation perçue comme menace. Face aux nouveaux
grands enjeux mondiaux, l'influence de la France n'a cessé de décroître,
comme celle d'une Europe entravée dans sa construction, assoupie
dans son bien-être pourtant menacé, aveugle aux effets à
moyen et long terme de son vieillissement. Et, malgré l'optimisme
officiel des politiques et des intellectuels (à quelques exceptions
près), les experts analysent la conjoncture en termes de «crise»
: crises de l'autorité, de la natalité, de la famille, de
l'école, de la transmission, des banlieues, du lien social, de
l'État-nation, de l'État providence, du «modèle
républicain», de la construction européenne, de la
représentation (politique), de l'art contemporain, des ressources
naturelles, de l'environnement, etc. Si l'on peut interpréter une
crise comme un indice de renouvellement ou de métamorphose de l'ancien,
voire le signe d'une rupture salvatrice, la tentation est grande aujourd'hui
de lire dans le faisceau des crises reconnues l'annonce d'un processus
de «chute» initié par des «pertes» ou des
«décompositions».
La question devient : comment peut-on ne pas être «décliniste»
? Comment échapper aux mauvais rêves, voire aux cauchemars
d'avenir ? Les citoyens lucides ont de bonnes raisons d'être «déclinistes»
ou «décadentistes», quelles que puissent être
les modalités de leur diagnostic. Comment dès lors ne pas
trouver comique, chez les pourfendeurs des «déclinologues»,
le mariage d'une fierté arrogante et d'un optimisme forcé,
dont le rejeton est une autosatisfaction d'héritier ignorant qu'il
est ruiné ou en passe de l'être ? On est en droit de s'interroger
sur les raisons de cet aveuglement à demi volontaire. Une remarque
de Leszek Kolakowski fournit l'esquisse d'une réponse : «L'aveuglement
est un élément nécessaire de l'existence, tant pour
les individus que pour les nations. Il procure, à tous, la sécurité
morale.»
Les porte-voix de l'«anti-déclinisme» s'accordent sur
une affirmation douteuse faite pour rassurer et une promesse non crédible
faite pour forcer l'espoir, que résume un slogan : «Tout
va bien, et tout ira mieux encore demain.» Condensé de «religion
du progrès». Des tâches militantes en résultent
: faire taire les «grincheux» qui ne voient que le côté
négatif de la mondialisation supposée salvatrice, fustiger
les «sceptiques» qui refusent d'adhérer à la
vision enchantée du présent et du futur, moquer les «conservateurs»
frappés de la plus terrible des maladies modernes de l'âme
: la «crainte du changement». Et bien sûr fusiller symboliquement,
faute de mieux, les «pessimistes», soit les nouveaux «salauds»
au sens sartrien (révisé), incarnés par les disciples
de Schopenhauer ou de Cioran, lesquels sont trop radicalement pessimistes
pour formuler un diagnostic de déclin ou de décadence, qui
présuppose un âge d'or auquel ils ne croient pas.
Clarifions rapidement. Le déclin n'est pas la décadence.
La crainte de l'avenir n'a pas pour conclusion logique un diagnostic de
déclin ou une vision de la décadence. Elle peut justifier
une crispation sur le présent, quelque chose comme un présentisme
hargneux, un chauvinisme du présent : vouloir conserver à
tout prix ce qui semble s'envoler. Un «décliniste»
n'est pas nécessairement pessimiste : il peut n'être qu'un
progressiste provisoirement déçu, ou un optimiste traversant
une phase dépressive. Les illusions du progrès n'ont rien
à envier aux illusions du déclin, ce qui n'empêche
nullement de pouvoir évaluer, selon des critères explicites,
le progrès et le déclin. Mais l'idée d'un progrès
inéluctable est aussi douteuse que celle d'une décadence
inévitable. Le sentiment ou le constat d'une crise ne doit pas
être confondu avec un diagnostic de déclin. Encore moins
avec une théorie de la décadence, qui présuppose
une conception générale de l'Histoire.
Dans la France politico-intellectuelle d'aujourd'hui, juger qu'il y a
déclin n'est plus une opinion : c'est un crime. Le «déclinisme»
: voilà l'ennemi. C'est ainsi que pensent les derniers «progressistes»,
qui sont loin d'être minoritaires. Et c'est ainsi qu'ils protègent
leurs convictions idéologiques, leur confort intellectuel et moral
ou, s'ils sont des professionnels de la politique, leurs privilèges,
tant il est vrai que l'offre d'optimisme fait partie du bagage de tout
démagogue avisé. S'ils ont la bien-pensance pour eux, prenant
la paille des mots («L'avenir ! Le progrès !») pour
le grain des choses, ils se montrent aveugles à la dure réalité,
parce qu'elle ne va pas dans le sens souhaité. Ils n'ont pas la
lucidité, certes peu rassurante, des «déclinologues»
et des «crisologues», ni le courage de dire le vrai lorsqu'il
risque d'attrister.
«Nous traversons une basse époque», osait affirmer
Cornelius Castoriadis il y a une vingtaine d'années. Soutenir une
telle thèse, est-ce «réactionnaire» ? À
une époque où le pire ne cesse d'advenir, où la catastrophe
se confond avec le réel, le «catastrophisme éclairé»
(1) est un meilleur guide que le progressisme aveugle. Les prophètes
du pire, dans certaines situations, sont peut-être les véritables
maîtres de sagesse.
(1) Jean-Pierre Dupuy,
Pour un catastrophisme éclairé. Quand l'impossible est certain,
Paris, Le Seuil, 2002. |