| Philippe Muray,
L'envie du pénal
1992 - in Exorcismes
Spirituels I, Les Belles Lettres, 1997
De cette légifération
galopante, de cette peste justicière qui investit à toute
allure l'époque, comment se fait-il que personne ne s'effare? Comment
se fait-il que nul ne s'inquiète de ce désir de loi qui
monte sans cesse ? Ah! la Loi! La marche implacable de nos sociétés
au pas de Loi! Nul vivant de cette fin du siècle n'est plus censé
l'ignorer. Rien de ce qui est législatif ne doit nous être
étranger. "Il y a un vide juridique!" Ce n'est qu'un
cri sur les plateaux. De la bouillie de tous les débats n'émerge
qu'une voix, qu'une clameur "Il faut combler le vide juridique!"
Soixante millions d'hypnotisés tombent tous les soirs en extase.
La nature humaine contemporaine a horreur du vide juridique, c'est-à-dire
des zones de flou où risquerait de s'infiltrer encore un peu de
vie, donc d'inorganisation. Un tour d'écrou de plus chaque jour!
Projets! Commissions! Mises à l'étude! Propositions! Décisions!
Élaboration de décrets dans les cabinets! Il faut combler
le vide juridique! Tout ce que la France compte d'associations de familles
applaudit de ses pinces de crabe. Comblons! Comblons! Comblons encore!
Prenons des mesures! Légiférons!
... Saintes Lois, priez pour nous! Enseignez-nous la salutaire terreur
du vide juridique et l'envie perpétuelle de le colmater! Retenez-nous,
ligotez-nous au bord du précipice de l'inconnu! Le moindre espace
que vous ne contrôlez pas au nom de la néo-liberté
judiciairement garantie est devenu pour nous un trou noir invivable. Notre
monde est à la merci d'une lacune dans le Code! Nos plus sourdes
pensées, nos moindres gestes sont en danger de ne pas avoir été
prévus quelque part, dans un alinéa, protégés
par un appendice, surveillés par une jurisprudence. "Il faut
combler le vide juridique!" C'est le nouveau cri de guerre du vieux
monde rajeuni par transfert intégral de ses éléments
dans la poubelle-média définitive.
... Il en a fallu des efforts, et du temps, il en a fallu de la ténacité,
de l'habileté, des bons sentiments et des causes philanthropiques
pour incruster bien profond, dans tous les esprits, le clou du despotisme
légalitaire. Mais maintenant ça y est, c'est fait, tout
le monde en veut spontanément. L'actualité quotidienne est
devenue, pour une bonne part, le roman vrai des conquêtes de la
Loi et des enthousiasmes qu'elle suscite. De nouveaux chapitres de l'histoire
de la Servitude volontaire s'accumulent. L'orgie procédurière
ne se connaît plus aucune borne. Si je n'évoque pas ici les
affaires de magistrats vengeurs, les scandales de fausses factures, la
sombre "révolte" des juges en folie, c'est que tout le
monde en parle partout. Je préfère aller chercher mes anecdotes
en des coins moins visités. Il n'y a pas de petites illustrations.
En Suède, tout récemment, un type saute au plafond d'indignation
dans un film de Bergman qui passe à la télé, il vient
de voir un père donnant une gifle à son fils! Dans un film?
Oui, oui. Un film. À la télé. Pas en vrai. N'empêche
que ce geste est immoral. Profondément choquant, d'abord, et puis
surtout en infraction par rapport aux lois de son pays. Il va donc, de
ce pas, porter plainte. Poursuivre en justice. Qui n'approuverait cet
homme sensible? Le cinéma, d'ailleurs, regorge d'actes de violence,
de crimes, de viols, de vols, de trafics et de brutalités dont
il est urgent de le purger. On s'attaquera ensuite à la littérature.
... Dura lex, sed tex! Il y a des soirs où la télé,
pour qui la regarde avec la répugnance requise, ressemble à
une sorte de foire aux lois. C'est le marché des règlements.
Un lex-shop à ciel ouvert. Chacun s'amène avec son brouillon
de décret. Faire un débat sur quoi que ce soit, c'est découvrir
un vide juridique. La conclusion est trouvée d'avance. "Il
y a un vide juridique!" Vous pouvez fermer votre poste. Le rêve
consiste clairement à finir par interdire peu à peu, et
en douceur, tout ce qui n'est pas encore absolument mort. "Il faut
combler le vide juridique!" Maintenant, l'obsession pénaliste
se réattaque de front au plaisir. Ah! ça démangeait
tout le monde, de recriminaliser la sexualité! En Amérique,
on commence à diriger vers des cliniques spécialisées
ceux à qui on a réussi à faire croire qu'ils étaient
des addicts, des malades, des espèces d'accros du sexe. Ici, en
France, on a maintenant une loi qui va permettre de punir la séduction
sous ses habits neufs de "harcèlement". Encore un vide
de comblé! Dans la foulée, on épure le Minitel. Et
puis on boucle le bois de Boulogne. Tout ce qui se montre, il faut l'encercler,
le menotter de taxes et décrets. A Bruxelles, de sinistres inconnus
préparent l'Europe des règlements. Toutes les répressions
sont bonnes à prendre, depuis l'interdiction de fumer dans les
lieux publics jusqu'à la demande de rétablissement de la
peine de mort, en passant par la suppression de certains plaisirs qualifiés
de préhistoriques comme la corrida, les fromages au lait cru ou
la chasse à la palombe. Sera appelée préhistorique
n'importe quelle occupation qui ne retient pas ou ne ramène pas
le vivant, d'une façon ou d'une autre, à son écran
de télévision : le Spectacle a organisé un nombre
suffisant, et assez coûteux, de distractions pour que celles-ci,
désormais, puissent être décrétées obligatoires
sans que ce décret soit scandaleux. Tout autre genre de divertissement
est un irrédentisme à effacer, une perte de temps et d'audimat.
... Toutes les délations deviennent héroïques. Aux
Etats-Unis, pays des lawyers en délire, les homosexuels de pointe
inventent l'outing, forme originale de mouchardage qui consiste à
placarder à tour de bras des photos de types connus pour leur homosexualité
"honteuse", avec la mention "absolute queer" (parfait
pédé). On les fait sortir de leur secret parce que ce secret
porte tort, dit-on, à l'ensemble du groupe. On les confesse malgré
eux. Plus de vie privée, donc plus d'hypocrisie.
... Transparence! Le mot le plus dégoûtant en circulation
de nos jours! Mais voilà que ce mouvement d'outing commence à
prendre de l'ampleur. Les chauves s'y mettent, eux aussi ils affichent
à leur tour des portraits, des photos de célébrités
qu'ils accusent de porter des moumoutes (pardon, des "compléments
capillaires") ! On va démasquer les emperruqués qui
ne s'avouent pas! Et pourquoi pas, après ça, les porteurs
de fausses dents, les bonnes femmes liftées, les cardiaques à
pacemakers? L'ennemi héréditaire est partout depuis qu'on
ne peut plus le situer nulle part, massivement, à l'Est ou à
l'Ouest.
... "Le plus grand malheur des hommes, c'est d'avoir des lois et
un gouvernement", écrivait Chateaubriand. Je ne crois pas
qu'on puisse encore parler de malheur. Les jeux du cirque justicier sont
notre érotisme de remplacement. La police nouvelle patrouille sous
les acclamations, légitimant ses ingérences en les couvrant
des mots " solidarité ", "justice", "redistribution".
Toutes les propagandes vertueuses concourent à recréer un
type de citoyen bien dévot, bien abruti de l'ordre établi,
bien hébété d'admiration pour la société
telle qu'elle s'impose, bien décidé à ne plus jamais
poursuivre d'autres jouissances que celles qu'on lui indique. Le voilà,
le héros positif du totalitarisme d'aujourd'hui, le mannequin idéal
de la nouvelle tyrannie, le monstre de Frankenstein des savants fous de
la Bienfaisance, le bonhomme en kit qui ne baise qu'avec sa capote, qui
respecte toutes les minorités, qui réprouve le travail au
noir, la double vie, l'évasion fiscale, les disjonctages salutaires,
qui trouve la pornographie moins excitante que la tendresse, qui ne peut
plus juger un livre ou un film que pour ce qu'il n'est pas, par définition,
c'est-à-dire un manifeste, qui considère Céline comme
un salaud mais ne tolérera plus qu'on remette en cause, si peu
que ce soit, Sartre et Beauvoir, les célèbres Thénardier
des Lettres, qui s'épouvante enfin comme un vampire devant un crucifix
quand il aperçoit un rond de fumée de cigarette derrière
l'horizon.
... C'est l'ère du vide, mais juridique, la bacchanale des trous
sans fond. A toute vitesse, ce pseudo-monde en perdition est en train
de recréer de bric et de broc un principe de militantisme généralisé
qui marche dans toutes les situations. Il n'y a pas de nouvelle inquisition,
c'est un mouvement bien plus subtil, une montée qui sourd de partout,
et il serait vain de continuer à se gargariser du rappel des antiques
procès dont furent victimes Flaubert ou Baudelaire : leur persécution
révélait au moins une non-solidarité essentielle
entre le Code et l'écrivain, un abîme entre la morale publique
et la littérature. C'est cet abîme qui se comble chaque jour,
et personne n'a plus le droit de ne pas être volontaire pour les
grands travaux de terrassement. Qui racontera cette comédie? Quel
Racine osera, demain, composer les Néo-Plaideurs? Quel écrivain
s'échappera du zoo légalitaire pour en décrire les
turpitudes?
Note ajoutée
en avril 1997
Il va sans dire que le phénomène
étudié ici a connu dans tous les domaines, depuis 1992,
une extension prodigieuse qui ne semble pas près de s'interrompre.
Il va sans dire aussi que les exemples que j'avais choisis, a l'époque,
valaient pour bien d'autres qu'il était préférable
(qu'il est encore, qu'il est plus que jamais préférable)
de taire. Seul compte, en définitive, et comme toujours, le fait
d'avoir vu la question alors qu'elle n'en était qu'aux prodromes
de son sinistre développement. |