| Philippe Muray,
Les nouveaux actionnaires
Le Figaro, 16/11/02
C’est peu dire que
les nouveaux actionnaires ne sont pas contents. Ils sont enragés.
Et d’autant plus qu’au printemps dernier ils ont non seulement
été obligés de manger leur chapeau, mais encore d’ingurgiter
tous ceux qui se trouvaient dans la boutique du Chapelier fou. Depuis,
ça ne passe pas. Tous ces couvre-chefs leur restent sur l’entendement.
Ils en ont des embarras cogito-gastriques. De là à ce qu’ils
voient s’envoler aussi leurs titres de propriété sur
la société anonyme en commandite par actions Nouveau
Monde, il n’y a qu’un pas. Les nouveaux actionnaires
frémissent à cette perspective. Il faut qu’ils reprennent
la main, autrement dit le pouvoir.
Bien entendu, ces oligarques ne s’intitulent jamais eux-mêmes
nouveaux actionnaires. Ils s’attribuent des noms plus magnifiques
: ils sont progressistes, vigilants, partisans de la société
ouverte et uniques défenseurs de la démocratie. On se demande
ce que, sans eux, le Nouveau Monde deviendrait.
D’autant qu’ils ont aussi le monopole de sa critique, en plus
de s’en voir attribuer les dividendes. C’est d’ailleurs
par cette particularité inédite qu’on peut à
bon droit qualifier de nouveaux ces actionnaires. Veut-on de l’iconoclaste,
du transgressant ? Du ténébreux, du veuf, du révolté
? Ils ont cela en magasin. Pourquoi chercher ailleurs ?
C’est précisément ici que le bât blesse : on
va chercher ailleurs. On se détourne de leurs jugements estampillés.
On leur préfère des visions qui ne portent pas le label
NM. Si cette évolution se confirmait, leurs titres de
propriété ne vaudraient bientôt plus un clou. Il faut
arrêter ce naufrage. Que font alors les nouveaux actionnaires ?
En toute hâte, ils envoient un de leurs petits enquêteurs
sur le terrain. Chez l’ennemi.
Les nouveaux actionnaires déclarent la chasse aux nouveaux réactionnaires.
Le petit enquêteur, en l’occurrence, s’appelle Daniel
Lindenberg. Pourquoi le sort est-il tombé sur celui-là ?
Sans doute parce qu’ils n’en avaient pas sous la main de plus
compétent. Toujours est-il que le petit enquêteur part sur-le-champ
en expédition. Il a dans ses bagages quelques dossiers complets,
cinq ou six noms de criminels a priori, une imposante batterie de stéréotypes
et une mission : cerner un complot qui n’existe pas de manière
à éviter aux nouveaux actionnaires de se demander s’ils
existent encore.
Avec un sérieux gris et morne d’employé moyen à
la Police de la Pensée, le petit enquêteur enquête.
Ce commissaire du people a déjà un titre tout trouvé,
Le Rappel à l’ordre, qui vaut son pesant de dénégation,
et un sous-titre qui s’impose : Enquête sur les nouveaux réactionnaires.
Les nouveaux actionnaires l’ont chapitré : l’ennemi
se reconnaît à ce qu’il porte presque le même
nom qu’eux, mais avec un préfixe en plus qui change tout.
Le petit enquêteur va-t-il commencer par problématiser le
concept de réaction ? Pas un instant. Ce ré magique
l’en dispense. Est réactionnaire tout ce qui déplait
aux nouveaux actionnaires, c’est-à-dire tout ce qui élabore,
et dans quelque direction que ce soit, une critique non alignée
du meilleur des mondes tel qu’il va et de la modernité modernitaire
et modernisable à merci. Certes, le petit enquêteur, au début,
fait semblant de se tâter. Cette « nébuleuse »
a-t-elle un projet avoué ? Après s’être tâté,
le petit enquêteur règle l’affaire : une «
sensibilité collective » n’a pas besoin d’être
« voulue pour exister ». Pas davantage, en vérité,
qu’elle n’a besoin d’exister pour que lui la veuille.
Et qu’il en trouve, dès lors, sans difficulté «
le lieu géométrique » comme il dit pompeusement.
Ayant expédié à la va-vite ces tergiversations bouffonnes
(elles n’avaient d’autre objet que de conférer à
sa basse besogne une apparence d’équité), le petit
enquêteur sait déjà tellement de quoi et de qui il
va remplir son panier à salade qu’il n’a même
plus besoin d’y penser ; encore moins de définir le bric
et le broc qu’il doit désigner à la vindicte. Il lui
suffit de choisir quelques boucs émissaires hétéroclites,
Houellebecq, Finkielkraut, Dantec, Manent, Gauchet, etc., et de les déloger
de leurs univers respectifs (esthétiques ou cognitifs) pour leur
faire jouer le rôle d’épouvantails dans un débat
préfabriqué qui n’intéresse que les nouveaux
actionnaires et leur petit enquêteur. Lequel, alors, bâcle
cent pages d’insanités haineuses sur des individus coupables
de ne pas se réjouir des immenses saccages du tourisme de masse
ou de la barbarisation de l’école. Puis conclut avec un sérieux
de plomb : « La nouvelle pensée réactionnaire
existe. Nous l’avons rencontrée. » Et appelle
les belles âmes à la mobilisation « dans un espace
public intellectuel qui ne se porte pas si bien ».
Il se porte tellement mal, l’espace public intellectuel, que ce
livre nul en est le témoignage. Car l’enquête du petit
enquêteur est surtout et d’abord un travail de cochon. J’ai
pu le constater à propos d’un sujet sur lequel j’ai
de vagues lumières : moi-même. Pour ne pas lasser, je ne
m’en tiendrai qu’aux seules âneries de la page 20 où
je fais mon apparition. Elles sont indicatives de la méthode du
petit enquêteur. Et de sa conscience professionnelle.
Page 20, donc, j’apprends que ma « verve »
est « intarissable quand il s’agit de ridiculiser le «
festivisme » contemporain ». C’est, en réalité,
le festivisme contemporain qui est intarissable ; et le petit enquêteur
ne dit pas en quoi et pourquoi il ne faudrait pas le ridiculiser. «
Reprenant à Guy Debord l’idée du spectacle, poursuit-il,
l’auteur de On ferme ! décrit sous le nom évocateur
de Cordicopolis, de saveur orwelienne la Cité du cœur, l’univers
de cauchemar qui selon lui est le nôtre. » Je ne suis
pas l’auteur de On ferme ! mais de On ferme. Je
n’ai pas repris à Debord l’idée du spectacle,
dont j’ai écrit qu’elle n’éclairait plus
rien. Là-dessus, le petit embrouilleur propose une citation de
moi que j’ai eu d’abord du mal à reconnaître.
La raison en est simple. Pour commencer, il a recopié un bout de
phrase qui se trouve à la page 12 de la préface que j’ai
écrite en 1998 pour la réédition de L’Empire
du Bien, puis il est allé chercher un autre bout de phrase cinq
pages plus loin dans cette même préface, et il a agglutiné
le tout de manière à composer un bloc incohérent.
Continuant ses falsifications, il indique en note la source de son effronté
tripotage, mentionnant un Empire du bien qui serait de moi et
qui serait paru en 1990, mais la première édition de L’Empire
du Bien (avec une majuscule) date de 1991. Il prétend, en
outre, avoir puisé les morceaux disparates de sa citation aux pages
14 et 16 de cette édition inexistante, alors qu’on les trouve
aux pages 12 et 16 de la réédition de 1998 d’un livre
de 1991. Une autre note de cette même page 20 renvoie une fois encore
à On ferme !, livre que je n’ai pas écrit,
je le répète, pas davantage que Proust n’a écrit
A l’ombre des jeunes filles en fleurs ! ce qui serait un
appel à aller se planquer toutes affaires cessantes sous les jupes
desdites jeunes filles. Dans cette même note le petit enquêteur,
pressé de tromper une fois de plus son public, lui conseille ma
« description de l’homo festivus dans L’Empire
du bien, op, cit. ». Mais je n’ai jamais parlé
de l’homo festivus avec des italiques, et toujours d’Homo
festivus sans italiques et avec une majuscule parce qu’il s’agit
d’un personnage conceptuel (et je me suis expliqué aussi
à ce sujet). Par ailleurs, ce n’est pas dans L’Empire
du Bien, et pas même dans l’édition inexistante
de L’Empire du bien de 1990, op.cit., qu’Homo festivus
apparaît, mais dans Après l’Histoire I en
1999.
On peut considérer de telles erreurs comme des vétilles.
Mais leur accumulation, en une seule page de ce sinistre Rappel à
l’ordre qui n’est pas un rappel à l’exactitude,
a quelque chose d’extraordinaire. Surtout lorsque l’on voit
un peu plus loin le petit inquisiteur professer une pieuse admiration
pour certains penseurs « minoritaires car trop soucieux des
faits ». Moyennant quoi, le petit enquêteur soucieux
des faits décide par exemple que Marcel Gauchet, auteur de La
Démocratie contre elle-même, a écrit La Démocratie
par elle-même. Il trouve encore que la « référence
à Flaubert » est insistante chez moi et que j’
« oscille entre la réécriture du Dictionnaire
des idées reçues et celle de Pauvre Belgique ».
Par malchance le titre de ce dernier livre, contrairement à ce
que croit le petit enquêteur, mais à l’inverse de On
ferme, comporte un point d’exclamation, lui. De toute façon,
le petit épurateur ne devrait pas s’aventurer ainsi sur le
terrain des jugements esthétiques et des généalogies
littéraires. Il serait plus avisé de perdurer dans la catégorie
où il brille : celle de la délation à côté
de la plaque. C’est là qu’il est bon. Parce qu’il
y remplit sa mission : interdire toute pensée, tout rire, toute
lucidité. Les nouveaux actionnaires ne lui demandent rien d’autre.
Mais aujourd’hui, pour eux, c’est une question de vie ou de
mort. Surtout de mort. |