Alain Finkielkraut,
Fanatiques sans frontières
Libération,
09/02/2006
La communication immédiate
a vaincu l’espace et le temps. L’intervalle entre le proche
et le lointain s’est résorbé. Il y a quelques années
encore, ce phénomène nous mettait en joie. Nous nous enchantions
de notre morale devenue ubiquitaire. Nous voyions avec émotion
la technique se mettre au service de l’éthique. La concordance
entre le cosmopolitisme de la téléprésence et l’exigence
cosmopolitique tenait, pour nous, du miracle : au moment même où
la reconnaissance du semblable en tout homme nous enjoignait de dénoncer
le droit souverain des tyrans à massacrer leurs minorités
ou leurs opposants à l’abri de leurs frontières, l’image
indiscrètement démocratique perçait les plus épaisses
murailles. Et cette abolition des distances nous paraissait conduire tout
naturellement au rapprochement des peuples.
Nous voici maintenant confrontés à la planétarisation
de la haine. Un convive inattendu s’est invité au banquet
du sans-frontiérisme : après les médecins, les pharmaciens,
les infirmiers, les avocats et les reporters, le temps est venu des fanatiques
sans frontières.
Dans la société civile mondiale que nous appelions de nos
voeux, l’ingérence inhumanitaire se fait de plus en plus
péremptoire et stridente.
Une infime minorité de ceux qui, du Pakistan à l’Algérie,
protestent contre les dessins parus dans le quotidien de Copenhague Jyllands-Posten,
saurait situer le Danemark sur une carte de géographie. Mais qu’importe
la géographie ! A l’âge de l’Internet, tout le
monde est partout, nous sommes tous des anges. Et c’est l’horreur.
Quels sont les premiers responsables de cette crise ? «Les dessinateurs
et les journalistes qui n’ont pas su tempérer l’exercice
de la liberté d’expression par le respect des croyances»,
disent maintenant la plupart des chefs de gouvernement occidentaux et,
avec eux, nombre d’intellectuels. Ces sages oublient que le respect
des croyances et la liberté d’expression sont les deux faces
d’une même médaille.
Ceux qui combattent la liberté d’expression au nom du respect
de leur croyance, méprisent les croyances des autres et le font
très ostensiblement savoir.
Les journaux de Téhéran, de Damas ou du Caire regorgent
de caricatures vengeresses guignolisant sans vergogne les juifs orthodoxes
et diabolisant le Talmud. C’est le douloureux renoncement des convictions
à leur absolutisme qui fonde simultanément la liberté
d’expression et le respect des croyances. Et c’est à
ce renoncement que les élites et les masses islamistes opposent
leur sainte colère.
L’image qui a mis le feu aux poudres représente Mahomet coiffé
d’un turban en forme de bombe. Image injurieuse, nous dit-on. Lien
blessant, lien offensant, lien diffamatoire entre le Prophète et
le terrorisme. Sans doute. Mais ce lien, ce ne sont pas les caricaturistes
danois qui l’ont établi, ce sont les jihadistes.
Pourquoi n’y a-t-il jamais eu de manifestation dans le monde arabo-musulman
contre les attentats sanglants de New York, de Madrid, de Monbassa, de
Bali et d’ailleurs ?
De surcroît, les images des foules furieuses et vociférantes
qui saccagent les ambassades scandinaves sont infiniment plus obscènes,
infiniment plus caricaturales que les croquis venus de Scandinavie.
Les croyants qui s’estiment outragés et calomniés
par une telle représentation de Mahomet répondent en disant
: «Kill those who insult islam !» Et ceux qui insultent
l’islam, à leurs yeux, ce ne sont pas seulement les auteurs
des dessins incriminés, ce sont les gouvernements des pays où
ces dessins ont été publiés et les ressortissants
de ces pays eux-mêmes.
Cette indifférenciation, c’est l’esprit de la terreur.
On tue des innocents parce qu’il n’y a pas d’innocents,
il n’y a même pas d’individus, il n’y a que des
spécimens. L’anonymat règne : chacun est assigné
à son appartenance, chacun est une cible.
Ben Laden n’était-il qu’un hors-d’oeuvre ? Ajoutées
au bellicisme nucléaire de l’Iran et au succès électoral
des Frères musulmans aujourd’hui en Palestine et demain,
sans doute, en Egypte, ces manifestations délirantes nous contraignent
à poser la question. Il ne suffit pas, pour vivre dans un monde
pacifique, ni même d’ailleurs pour avoir la paix, d’abjurer
tout esprit de conquête, de confesser ses crimes et de proclamer
urbi et orbi qu’on n’a pas d’ennemis. La preuve
: nous faisons ardemment tout cela, et force est de reconnaître
que, malgré nos efforts, nous avons des ennemis déterminés
et redoutables.
Mais attention : ce «nous», ce n’est pas seulement «nous,
les Français», «nous, les Européens»,
ni même «nous, les Occidentaux». Il faut y englober
également les musulmans traditionalistes modérés,
les musulmans laïques, les femmes musulmanes émancipées
ou qui aspirent à l’être, les chrétiens vivant
en terre d’islam.
Thomas Mann avait coutume de dire que Hitler n’était pas
tombé comme un météore sur le sol germanique et que
l’Allemagne, par conséquent, ne pouvait se tenir quitte du
nazisme. Mais il ajoutait que l’Allemagne, c’était
aussi lui. Eh bien, plutôt que de chercher à amadouer les
fanatiques par de pieuses paroles déshonorantes sur l’Autre
et les égards qui lui sont dus, il nous incombe d’affirmer
notre solidarité sans faille avec tous les Thomas Mann du monde
musulman. |