Alain Finkielkraut, Dossier : Balkans [ Documents connexes : André Glucksmann , Un Pearl-Harbor moral -- Pasca Bruckner, Dossier : Balkans ] |
Les mots et la guerre Le Monde, 4/10/1991
La Croatie n'est pas le théâtre d'une guerre civile comme on la répète à l'envi, mais d'une invasion militaire. La marine, les Mig, les chars, la puissance de feu sont d'un seul côté : l'armée "fédérale". Cette armée n'est pas fédérale mais communiste dans ce qui lui reste d'idéologie et serbe dans son encadrement. Elle ne combat pas la renaissance du fascisme oustachi, mais la décision prise démocratiquement par les Croates d'être maîtres de leur propre destinée, de ne plus subventionner un gouvernement ennemi et de constituer un État souverain à l'intérieur de l'Europe communautaire. Elle ne cherche pas à protéger la minorité serbe de Croatie, mais à punir les Croates en traitant leurs monuments comme des ennemis, et à gagner des territoires pour le compte de la Serbie. L'antifascisme cautionne ici la volonté de puissance et sert de prétexte à l'écrasement d'un peuple coupable du crime d'autodétermination. Quant aux "autonomistes" serbes de Krajina ou de Slavonie, ils sont sans doute légitimement inquiets do leur avenir, mais ce n'est pas pour l'autonomie qu'ils luttent ni pour le respect ou le renforcement de leurs droits politiques et culturels : c'est pour que tous les Serbes; où qu'ils vivent, soient citoyens d'un seul et même État. L'idée yougoslave n'a désormais plus d'autre sens. Ce ne sont pas deux nationalismes archaïques et barbares qui s'affrontent aujourd'hui dans les Balkans, mais un pouvoir impérialiste et une volonté d'émancipation, comme à Budapest en 1956 et à Prague en 1968. En renvoyant dos à dos les adversaires, les médias n'informent pas l'opinion, mais l'endorment. Si, cependant, l'Europe avalise cette guerre de conquête et se donne bonne conscience demain en reconnaissant la Croatie dans les limites inviables que lui aura fixées l'envahisseur, cela voudra dire que, après quarante-cinq ans d'interdiction, il est à nouveau possible et licite de s'agrandir par la force sur le Vieux Continent. On peut être sûr, dans ce cas, que d'autres suivront tôt ou tard l'exemple de la Serbie. |
La fiction Le Monde, 23/11/1991
J'ai lu avec colère et consternation l'appel de onze intellectuels illustres à nos "frères yougoslaves". Depuis l'accession de Milosevic au pouvoir à Belgrade, la Yougoslavie, en effet, ce n'est plus rien d'autre que la Grande Serbie. Cet impérialisme a déjà privé la Voïvodine de son autonomie, soumis le Kosovo a un véritable régime d'apartheid, et placé progressivement toutes les instances fédérales sous contrôle serbe. En suivant une procédure démocratique et constitutionnelle, la Croatie qui n'est pas un département, qui n'est pas une province, mais une nation et même une très vieille nation, a dit "non" à cet hégémonisme. Elle a rejeté la meurtrière fraternité de Big Brother. Où est le crime ? Où est la vendetta ? Les Slovènes qui n'ont aucun contentieux historique avec la Serbie, n'ont-ils pas fait la même chose ? Quant à l'extrémisme des dirigeants croates, il s'est traduit depuis le début des hostilités, c'est-à-dire depuis l'invasion et l'occupation de leur pays, par une recherche effrénée du compromis. Ils ont accepté de surseoir de trois mois à leur déclaration d'indépendance, ils ont levé le blocus des casernes, ils ont réaffirmé solennellement les droits des Serbes de Croatie et demandé à l'Europe d'en surveiller l'application ; ils ont refusé de mener des opérations militaires sur le territoire de la Serbie, malgré la pression de l'extrême droite. Chaque geste a été payé par une extension et une intensification de la guerre, et ce sont, entre autres, des soldats récemment libérés des casernes avec leurs armes lourdes qui encerclent aujourd'hui Dubrovnik (ville où il n'y a ni caserne fédérale ni importante minorité serbe). Le refus de désigner
clairement l'agresseur sert évidemment les intérêts
de celui-ci et ne peut que renforcer sa détermination belliqueuse.
Une telle attitude consacre la faillite morale aussi bien que politique
d'une partie non négligeable de l'intelligentsia antitotalitaire.
Qu'aurait-on pensé hier d'un appel lancé aux Lituaniens
et aux Russes, frères en slavitude, pour qu'ils fassent taire leurs
haines nationalistes et poursuivent sagement la vie commune ? |
| Crime parfait Le Monde, 14/10/1992
Il y a un an, on accusait les Croates de casser l'Etat yougoslave. Au moment du siège de Vukovar, on les jugeait coupables d'exposer cette ville et son peuple en choisissant de combattre sans avoir aucune chance de l'emporter. Aujourd'hui on leur reproche de s'entendre comme larrons en foire avec les Serbes en Bosnie-Herzégovine et d'y mener la même politique d'expansion qu'eux. Ils étaient séparatistes puis jusqu'au-boutistes, les voici maintenant colonialistes. Les médias français accordant une très large place aux tensions entre Croates et Musulmans, l'idée fait son chemin que, depuis le début du conflit, les Serbes et les Croates sont de mèche pour défaire la Yougoslavie, dépecer la Bosnie et bâtir, aux dépens de leurs Algériens ou de leurs Palestiniens à eux, deux petits empires appelés l'un Grande Serbie, l'autre Grande Croatie. Grief on ne peut plus utile car il permet aux Français, qui ont horreur du dépaysement, d'aborder le nouveau avec leurs catégories habituelles et de justifier leur partialité initiale. Mais grief absurde : ce n'est par parce que l'agresseur a su diviser ses victimes et jouer l'intérêt des uns _ qui ne sont pas, loin s'en faut, tous les Croates (1) _ à trouver un accord, contre celui des autres à poursuivre le combat, qu'il n'y a pas deux victimes et une agression. Sous d'identiques prétextes, la même guerre dévastatrice et conquérante s'est étendue de la Croatie à la Bosnie-Herzégovine, le même incendie a été allumé, la même tragédie a eu lieu. Si, en outre, les Croates de Bosnie et d'Herzégovine _ région où ils constituent 95 % de la population _ s'en étaient remis à l'armée bosniaque pour assurer leur défense, ils auraient été anéantis par les forces serbes. Enfin, la décision de laisser mourir, à peine née, la République de Bosnie-Herzégovine, n'est pas imputable à la Croatie mais à l'Occident qui, fait unique dans l'histoire des relations internationales, a consacré le droit à l'existence de cet Etat et, dans le même temps, lui a refusé, par l'embargo sur les armes, la possibilité de défendre son existence menacée. Aussi compliqué (ou naïf) que soit, à Genève, le jeu diplomatique des uns et des autres, à Jajce, les bombes ne choisissent pas leurs cibles, tandis qu'à Bosanski-Brod, Croates et Musulmans se font massacrer, piller ou expulser sans discrimination après avoir résisté ensemble et tenté désespérément d'empêcher l'ennemi de s'assurer, en prenant la ville, le contrôle définitif de la région qui relie la Serbie à la Krajina. Les journalistes et les hommes politiques qui dénoncent les visées croates se trompent de guerre et déchargent l'Occident de son écrasante responsabilité. Que demain, une fois l'agression entérinée et enterré l'Etat bosniaque, les Croates d'Herzégovine finissent par demander leur rattachement à Zagreb, les mêmes proclameront sur l'air triomphal du "je vous l'avais bien dit !" que la Croatie a montré là son vrai visage. Aussi, grand progrès sur Munich, la honte de sa conduite honteuse sera, cette fois, épargnée à l'Occident. Les Anglais appellent cela
une self-fulfilling prophecy : en laissant l'impérialisme grand-serbe
se donner libre carrière, on aura tout fait pour qu'advienne l'événement
qui transforme l'abdication en prémonition et qui, du même
coup, ferme à jamais l'accès à la vérité. |
L'inavouable frontière Le Monde, 18/03/1993
Si Séville ou Venise étaient bombardées et non Sibenik ou Zadar, si Vienne ou Bruxelles connaissaient le sort abominable de Sarajevo, si l'on "nettoyait" aujourd'hui des villages français, allemands, hollandais et non la bourgade de Czerska, les Européens passeraient sans hésiter à l'action militaire "pour la sauvegarde des valeurs communes, des intérêts fondamentaux et de l'indépendance de l'union" et les Américains ne se contenteraient pas de larguer sur les zones sinistrées des médicaments et des vivres. Le malheur de la Croatie et de la Bosnie, c'est d'être situées de l'autre côté d'une ligne dont, il y a un peu plus de trois ans, tous les habitants du Vieux Monde célébraient avec ferveur la disparition. L'Europe de l'Ouest, en effet, se réjouit que l'Europe ne soit plus partagée, mais elle décline les responsabilités qu'implique cette nouvelle donne. Le soviétisme est tombé, Yalta demeure. Pour dénoncer l'immobilisme ou l'embarras des Douze, on a évoqué Munich. Cette comparaison est encore trop flatteuse. Les "munichois", au moins, avaient l'excuse de la peur. Or Slobodan Milosevic ne menace aucun des pays de la Communauté. Son projet expansionniste conduit la Serbie jusqu'à l'Adriatique, mais pas au-delà. Ce n'est donc pas la peur qui anime nos dirigeants, c'est tout simplement l'égoïsme. Seulement voilà : le temps n'est plus au sacro egoismo. Cette attitude bafoue les principes humanistes et universalistes dont l'Europe se réclame à longueur de discours. Que faire pour sortir de la contradiction ? Comment justifier une application aussi cruelle de la préférence nationale ? La France, qui n'a pas de pétrole mais qui a des idées, a résolu le problème. Après avoir inventé le droit d'ingérence humanitaire pour camoufler la démission politique devant l'invasion d'Etats reconnus et l'élimination de peuples indésirables, elle a fait voter par l'Assemblée générale des Nations unies la création d'un tribunal international qui réunira le double prodige de ne juger personne puisqu'il se refuse les moyens d'arrêter les coupables, et de juger tout le monde _ victimes aussi bien qu'agresseurs, _ puisque, à la différence du tribunal de Nuremberg, il n'aura pas à se prononcer sur les agissements d'un Etat criminel mais beaucoup plus vaguement, et à seule fin de donner à l'amalgame la caution du droit, sur les violations des droits de l'homme pendant la guerre dans l'ancienne Yougoslavie. C'est ainsi que l'Europe des Douze peut maintenir et consolider son inavouable frontière tout en se flattant de faire entrer le monde dans l'ère du sans-frontiérisme, de la justice planétaire et de la solidarité. |
Révisionnisme Le Monde, 15/01/1993
Les partisans et les détracteurs de l'intervention militaire en Bosnie, qui s'affrontent ces jours-ci dans les médias, semblent s'accorder sur un point : l'Europe, disent-ils, a fait éclater la fédération yougoslave en reconnaissant trop tôt la Slovénie et la Croatie. C'est oublier qu'en juin 1991, lorsque l'Allemagne a adjuré la France et ses autres partenaires européens d'accueillir dans la Société des nations les deux Républiques qui venaient de proclamer leur indépendance après avoir échoué, du fait de l'intransigeance de Belgrade, à réformer la Yougoslavie, l'Europe a dit non. La France, avec sa volonté de préserver coûte que coûte le statu quo et sa diplomatie de l'apaisement, l'a emporté sur l'Allemagne. Les Allemands ont dû céder à la pression française, et non le contraire. Certes la reconnaissance a fini par avoir lieu, mais sept mois plus tard, une fois terminée la campagne de Croatie. Si l'on s'était alors mobilisé pour Vukovar comme on le fait enfin pour Sarajevo, on aurait pu éviter le siège de Sarajevo et sauver les Musulmans de Bosnie-Herzégovine de la guerre d'anéantissement explicitement programmée à leur encontre par les Serbes. A aucun moment, l'Europe
ne peut donc être accusée d'avoir agi à la hâte.
De la reconnaissance des Républiques à la pression sur la
Serbie, elle s'est toujours décidée trop tard, quand le
mal de la conquête et du nettoyage ethnique était fait. Voilà
la vérité. Elle est insoutenable. Mais tout le reste est
révisionnisme. |
L'injonction de Buchenwald Le Monde, 15/12/1993
La guerre en ex-Yougoslavie bafoue toutes les lois de la guerre et réintroduit ce que l'Europe née d'Auschwitz et de Buchenwald avait fait le serment de ne plus jamais tolérer sur son sol. Dans un opuscule intitulé Sur l'expression courante : il se peut que ce soit juste une théorie, mais en pratique, cela ne vaut rien, Emmanuel Kant écrit que le drame de l'histoire humaine doit recéler un sens pour que l'on s'y intéresse durablement. Faute d'enjeu clair, de direction assignable, ou de solution visible, les acteurs continuent de se passionner car, dit Kant, ils sont fous, c'est-à-dire prisonniers de leurs visions partielles, mais le spectateur même le mieux intentionné, lui, se lasse immanquablement : " Il en a assez d'un acte ou de l'autre dès qu'il a des raisons d'admettre que la pièce qui n'en finit jamais est la même indéfiniment. " Le spectateur du conflit en Croatie et en Bosnie-Herzégovine est aujourd'hui très exactement dans l'état décrit par Kant.
La lassitude du spectateur Depuis que la guerre s'est dégradée là-bas en mêlée indistincte et interminable, depuis que tout le monde se bat contre tout le monde _ les Serbes contre les Croates et les Musulmans, les Croates contre les Musulmans, les Musulmans contre les Croates, les Musulmans entre eux, les Serbes avec les Croates contre les Musulmans, les Musulmans contre les Croates avec un armement gracieusement fourni par les Serbes _ et depuis que les agressés recourent dans les combats qui les opposent aux méthodes de leur agresseur, l'opinion éclairée baisse les bras. Elle n'est pas aujourd'hui plus misanthrope ou moins cosmopolite qu'hier. Simplement, la confusion généralisée et le radotage de l'horreur ont eu raison de sa curiosité. " Contempler un temps cette tragédie, dit encore Kant, est peut-être émouvant et instructif. Mais il faut bien qu'enfin le rideau tombe. " Et malgré l'entrée de Sarajevo dans un deuxième hiver sans chauffage, sans eau et sans armes pour riposter aux bombardements serbes, le rideau est en train de tomber. Aussi forte, en d'autres termes, que soit notre tentation de dénoncer une fois encore la frivolité moderne et cette vitesse de l'actualité qui fait de tous les spectateurs du monde des sujets à la fois émotifs et inconséquents, compatissants et oublieux, débordants de sentimentalité et totalement insensibles, nous ne pouvons, dans le cas présent, en rester à cette explication. Kant nous contraint de donner statut à la lassitude actuelle du spectateur. Mais le même Kant, dans le même texte, nous permet de ne pas laisser le dernier mot à cette démobilisation. Tirant de son constat la conclusion que l'histoire humaine doit avoir un sens, il découvre ce que Hegel appellera plus tard le travail du négatif : " La misère, écrit-il, qui naît des guerres incessantes, dans lesquelles des Etats recherchent l'abaissement et la soumission des autres, doit finalement les amener, même contre leur volonté à en venir à une constitution cosmopolite : ou bien si un tel état de paix universelle (...) est d'un autre côté encore plus dangereux pour la liberté, puisqu'il conduit au plus terrible despotisme, cette misère n'en doit pas moins les contraindre à une condition qui, pour n'être pas une république cosmopolite sous un chef, est cependant une condition juridique de fédération, selon un droit des gens concerté en commun. " Ce scénario imaginé par Kant en 1793 s'est réalisé en Europe à partir de 1945 : au lendemain de la capitulation nazie, l'Europe s'est engagée dans la construction non de l'Etat fédéré (Vlkerstaat) mais bien, selon la prévision de Kant, de la Fédération d'Etats (Vlkerbund) pour éviter à la fois l'instauration du despotisme et le retour de la guerre. Et c'est ce modèle d'alliance ou sa variante scandinave que les Républiques de Slovénie et de Croatie ont essayé sans succès d'opposer à la brutale mainmise de la Serbie sur la fédération yougoslave. Lors du référendum organisé en Croatie le 19 mai 1991, soit après le massacre par des séparatistes serbes d'une dizaine de policiers croates à Borovo Selo (et après que leurs cadavres préalablement découpés et recomposés différemment eurent été renvoyés dans des colis au ministère de la défense croate), les électeurs ont répondu massivement oui à une proposition ainsi libellée : " La Croatie en tant que pays souverain et indépendant garantissant l'autonomie culturelle et tous les droits civiques aux Serbes et aux membres des autres nationalités vivant en Croatie, peut avec d'autres républiques se joindre à une confédération d'Etats souverains. " La riposte à ce choix fut la guerre. Non la guerre civile comme on l'a dit négligemment et comme on le ressasse machinalement, mais une guerre contre les populations civiles " prises comme ennemies en tant que telles et attaquées avec les moyens militaires qui seraient adéquats contre une autre armée " (Véronique Nahoum-Grappe).
La peur de la puissance allemande Cette guerre bafouait toutes les lois de la guerre et réintroduisait en Europe cela même que l'Europe née d'Auschwitz et de Buchenwald avait fait le serment de ne plus jamais tolérer sur son sol. A ce défi, les assermentés du Nie Wieder (" Plus jamais ça ") ont réagi en disant que les vrais ennemis de l'Europe n'étaient pas les agresseurs mais les sécessionnistes, car ils choisissaient la voie du morcellement contre celle de la fédération et la régression tribale contre le progrès de l'humanité vers un " droit des gens concerté en commun ". Ainsi s'est notamment exprimé le président de la République française. Confondant, en très mauvais héritiers de Kant, l'exigence cosmopolitique avec le mépris des nations, beaucoup d'intellectuels lui ont emboîté le pas. Mais ce serait faire injure à la culture de François Mitterrand et à son intelligence que de l'accuser, lui, de croire à ce qu'il disait. N'affirmait-il pas tout récemment à Andorre que l'" existence des petits Etats indépendants " était " l'une des richesses de l'Europe " ? Ce n'est pas la peur de l'émiettement qui a conduit la France et l'Angleterre à laisser le plus longtemps possible les mains libres à la Serbie, c'est la peur de la puissance allemande. Mieux vaut, estimait-on dans nos chancelleries, une grande Serbie construite les armes à la main qu'une Allemagne étendant encore sa zone mark et sa sphère d'influence mitteleuropéenne à la faveur du démantèlement de la Yougoslavie. Une Allemagne affaiblie pour une Europe affermie : tel fut le calcul de nos dirigeants. L'actuelle Union européenne était censée prendre acte de l'échec définitif de la politique de l'équilibre des puissances dont Kant disait déjà, dans le même opuscule, qu'elle ressemblait à " la maison de Swift qu'un architecte avait si parfaitement construite selon toutes les lois de l'équilibre qu'elle s'écroula dès qu'un moineau vint s'y poser ". En fait, cette politique n'a pas été répudiée par l'Europe de Maastricht, elle s'est perpétuée en son sein. Résultat : l'Europe qui ne s'est pas donné les moyens de punir la conquête est en train de l'avaliser. La force fait le droit et comme là où la seule loi qui règne est la loi du crime, tout le monde devient criminel, nous assistons aujourd'hui au spectacle décourageant de la contamination des agressés par l'agresseur. Certes, la métaphore épidémique ne doit pas être conduite jusqu'à la disculpation des politiciens musulmans ou surtout croates. Tout en proclamant son attachement à une Bosnie des citoyens, le parti du président Izetbegovic mobilisait, lors du recensement de 1991, la population musulmane autour du slogan " De notre nombre dépendent nos intérêts ", slogan difficilement compatible avec la définition classique de la citoyenneté. Quant au président Tudjman, il éprouvait sans doute une réelle inquiétude pour le sort de la minorité croate dans un Etat à majorité musulmane, mais les mobiles déterminants de son hostilité envers la cause bosniaque sont ailleurs : il a cru, en réaliste candide, que l'acceptation des conquêtes serbes en Bosnie lui vaudrait la restitution des territoires occupés de Croatie. Il a donc joué, d'entrée de jeu, la carte du partage et ce choix ne pouvait que mener à la constitution par la violence de trois territoires ethniquement purs en Bosnie.
Le réalisme et la force brute Les responsabilités locales sont donc accablantes, à tous les sens du mot et la destruction du pont de Mostar par les forces du HVO est un attentat contre la beauté du monde aussi criminel que les bombardements serbes de Dubrovnik. Il reste que les uns n'auraient pas été tentés de rassasier le fauve ni les autres amenés à s'emparer de la Bosnie centrale et à vouloir se frayer par la force un débouché sur l'Adriatique si l'Europe n'avait elle-même indiqué le chemin en faisant clairement savoir aux belligérants qu'elle ne défendrait pas l'intégrité de la Bosnie, en dépit de sa reconnaissance internationale, et que chacun recevrait autant de territoires qu'il peut en conquérir. Cette Europe dénonce maintenant un jeu dont elle a fixé les règles. Elle impute à leur délire une libanisation qui est, en fait, sa jurisprudence et elle réussit ainsi le prodige de justifier par ses conséquences mêmes la politique d'abandon qu'elle a suivie depuis le début de la guerre. " Vous voyez bien, laisse-t-elle entendre à une opinion désorientée et fatiguée par l'imbroglio bosniaque, que les Balkans ne valent pas les os d'un seul grenadier européen ! " Cependant, si les assiégeants de Sarajevo se voient offrir un deuxième hiver de siège et si l'Allemagne et la France (désormais réconciliées autour de la théorie et de la pratique de l'apaisement) réussissent à convaincre la communauté internationale de lever l'embargo sur la Serbie moyennant la restitution de 3 % de ses conquêtes, cela voudra dire que dans l'Europe du Nie Wieder et à l'abri de la commémoration du génocide, le réalisme qu'on ne voulait plus jamais revoir impose à nouveau le règne sans partage de son esprit de concession aux arguments de la force brute. On ne peut imaginer plus parfaite imposture ni démenti plus cinglant au pari kantien sur le sens de l'histoire humaine. Face à ce spectacle-là, pourtant, la lassitude nous est interdite. Car nous ne sommes pas spectateurs, nous sommes européens, c'est-à-dire impliqués dans les décisions des Douze, et dans leur actuelle tentative " de la dernière chance " de faire plier les agresseurs pour mettre fin à la guerre. C'est la raison pour laquelle, avec Marek Edelman et Vitas Landsbergis, j'ai participé le 14 novembre à la réunion pour la Bosnie qui a eu lieu dans le camp de Buchenwald à l'initiative d'une organisation humanitaire allemande : l'Association pour les peuples menacés. Certes, il ne se passe pas
la même chose à Sarajevo qu'à Buchenwald. Mais les
différences n'excusent rien car Buchenwald n'est pas seulement
un lieu de mémoire, c'est une injonction et, il faut le répéter
inlassablement même si les chances d'être entendu s'amenuisent
chaque jour, l'obéissance à cette injonction est pour l'Europe
une question de vie ou de mort spirituelle. |
L'affaire de tous Le Monde, 29/11/1994
Les chancelleries européennes, qui se veulent à la fois réalistes et humaines, préconisent une solution politique du conflit en Croatie et en Bosnie. D'où leur fureur lorsque le président Clinton, au lendemain de sa défaite législative et pour satisfaire une nouvelle majorité tout à la fois isolationniste et pro-bosniaque, décide _ unilatéralement _ d'abandonner la surveillance de l'embargo sur les armes dans l'ex-Yougoslavie. Cette indignation a été complaisamment relayée, approuvée et argumentée par la majorité des éditorialistes français. En effet, les médias de ce pays si fier de son universalisme sont, à quelques exceptions près, trop captivés par les affaires purement hexagonales pour faire durablement et sérieusement leur affaire du scandale historique que constitue la politique yougoslave conjointement menée par l'Elysée et par le Quai d'Orsay. Car il s'agit bien d'un scandale. Et la guerre n'a pas repris en Bosnie à cause du geste symbolique des Américains ou des encouragements qu'ils auraient prodigués aux plus faibles, mais du fait des tergiversations calculées et de l'implacable volonté d'impuissance dont a fait preuve la communauté internationale. Reportons-nous quelques mois en arrière. Juillet 1994 : le groupe de contact réunissant les Etats-Unis, la Russie et l'Union européenne, représentée par la France, l'Angleterre et l'Allemagne, propose une formule de partage de la Bosnie. Cette formule prévoit 51 % des territoires pour la Fédération croato-musulmane et 49 % pour la "république" serbe. Elle est à prendre ou à laisser. Milosevic prend, Karadzic laisse. Milosevic est aussitôt récompensé par un allégement substantiel de sanctions contre Belgrade. Karadzic est récompensé aussi puisque nos diplomates ne se contentent pas de fermer les yeux sur l'approvisionnement en hommes, en munitions, en carburant et en vivres de l'armée de Pale. Oubliant leur ultimatum, sabotant leur propre plan, reniant une fois de plus leurs engagements solennels, de peur d'avoir à les mettre à exécution, les mêmes diplomates annoncent aux Serbes de Bosnie qu'ils pourront se rattacher à la Serbie et laissent entendre qu'il faudra remanier la carte non-négociable qu'ils avaient présentée aux belligérants, pour que la partie serbe soit viable, c'est-à-dire compacte. Le 17 octobre, le ministre français des affaires étrangères déclare : "Nous savons que les autorités de Belgrade conseilleraient d'abandonner toute revendication sur Sarajevo en échange des enclaves de Bosnie orientale." Et M. Juppé ajoute : "Plusieurs responsables musulmans envisageraient également cette hypothèse, quoique à regret."
Renverser le rapport de forces En reprenant l'offensive, l'armée bosniaque et les forces croates de Bosnie n'ont fait que tirer les conséquences de cette nouvelle démission. Traîtres à leurs promesses, les gouvernements français et britannique ont, au nom du groupe de contact, crié à la trahison. Ils ont ensuite laissé les Serbes punir ce déloyal effort de libération. Ils n'ont demandé et obtenu des raids de l'OTAN contre certaines positions serbes de Krajina que pour empêcher la Croatie d'entrer dans la bataille et ils ont attendu la chute de Bihac pour faire les gros yeux à l'agresseur. L'évidente morale de cette tragédie, c'est que le conflit ne peut être résolu que par des moyens militaires. Nulle solution politique ne peut faire l'économie d'un renversement du rapport de forces, car, tant qu'elle n'y est pas contrainte, la partie serbe ne négocie pas, elle impose au monde ses conditions, c'est-à-dire l'édification par le fer et par le feu, par les camps et par le napalm, d'une Grande Serbie ethniquement pure et culturellement nettoyée de toute trace non serbe, à Banja-Luka comme à Vukovar, conquise et entièrement détruite il y a tout juste trois ans. Aujourd'hui, ce que le groupe de contact défend, ce n'est donc pas la logique de paix contre la logique de guerre, ou la voie du dialogue contre la spirale de la violence, c'est d'abord son maintien contre une éventuelle défection de la Russie, c'est ensuite la conquête serbe contre la mauvaise volonté de ses victimes, voire, sporadiquement et précautionneusement, contre les Serbes eux-mêmes quand ils semblent oublier jusqu'où ils peuvent aller trop loin. Et le grief qu'on doit adresser aux États-Unis, ce n'est pas d'avoir cherché à nous dicter leurs lois en plantant leur bannière étoilée au cœur de l'Europe, comme l'affirment ces ombrageux défenseurs de l'indépendance nationale qui font remonter au débarquement le début de l'occupation de la France, ce n'est pas non plus d'avoir fait cavalier seul et déserté leur camp : c'est, bien plutôt, de n'avoir jamais déserté le terrain du symbole. "On ? Qui est ce "on" qui fait ainsi des reproches à tout le monde ?" demandent, intriguées, les chancelleries. Et elles ne voient que des militants et des intellectuels, c'est-à-dire, à leurs yeux, personne. "L'affaire d'un seul est devenue l'affaire de tous", a dit Clemenceau à propos de Dreyfus. Si l'affaire bosniaque ne devient pas l'affaire de tous, rien ne sera fait pour une véritable solution politique du conflit. |
Les intellectuels, la politique et la guerre Le Monde, 16/09/1994
Quitte à lasser, il nous faut exiger inlassablement la justice et la liberté pour la Bosnie-Herzégovine, pour la Croatie et pour le Kosovo. Mais, préalablement à toute nouvelle action des intellectuels, il nous faut remettre chaque chose à sa place : la nation à son rang de réalité charnelle, le cosmopolitisme à son rang de valeur et de travail sur soi des nations. Dans un entretien publié au printemps 1992 par la revue française Commentaire, l'historien et ancien dissident polonais Bronislaw Geremek nous adjurait, nous Européens de l'Ouest, de montrer un peu de compréhension pour le phénomène national. Inquiet de voir le mur du malentendu survivre au mur de Berlin, il nous criait : " N'ayez pas peur des nations ! " Rappelant que la victoire de la communauté civile sur le pouvoir totalitaire s'était accompagnée dans l'autre Europe d'une victoire de la nation sur l'empire, il demandait à tous les démocrates de ne pas abandonner " la défense de ce fort et légitime sentiment d'appartenance à une communauté naturelle aux courants extrémistes de type national-populiste ". Il va sans dire (mais sans doute encore mieux en le disant) que, pour Geremek, communauté " naturelle " ne signifie pas communauté de sang. Nul biologisme dans cette référence à la nature, nul organicisme, nul naturalisme même, mais ce simple constat : nous ne décidons pas plus de notre appartenance que de la langue que nous parlons, et ces créations humaines -la langue, la nation -ne sont pas pour autant des produits de l'homme car elles ne relèvent pas de l'ordre des choses fabriquées. Tous nos commencements sont marqués d'une passivité et d'une opacité qui nous échappent. Vivre c'est être déjà né dans une condition que nous n'avons pas choisie. " Le langage a été donné à l'homme afin qu'il témoigne avolr hérité ce qu'il est ", dit magnifiquement Hiderlin. Dans sa version rouge comme dans sa version brune, la passion révolutionnaire au XX siècle s'est insurgée contre une telle définition de l'humain. Affirmant que tout est politique, c'est-à-dire que tout est possible car l'être est volonté, elle a lancé la liberté de l'homme à l'assaut de sa condition. En parlant de communauté " naturelle ", c'est à redonner au donné une place sur la terre, et c'est à réconcilier la liberté de l'homme avec sa condition que nous invitait Bronislaw Geremek, rescapé du totalitarisme. Peut-être parce que la critique des régimes totalitaires en Europe de l'Ouest s'est arrêtée avant la mise en examen de leur ambition fondamentale, l'appel de Geremek n'a pas été entendu. Et comme il était lui-même, avec les autres anciens dissidents, trop accaparé par les problèmes de la transition démocratique dans son propre pays pour se lancer corps et âme dans la bataille idéologique autour de la Yougoslavie, ce sont les premières victimes de l'agression serbe qui ont fait les frais de cette désastreuse surdité.
Un étrange racisme inversé Désastreuse, en effet, car au lieu de défendre le fait national contre le nationalisme, qui est la promotion de ce fait au rang de valeur ultime et absolue, on a dénoncé, sans relâche, le fait lui-même. Au lieu de condamner la destruction systématique des identités, c'est dans leur perpétuation même qu'on a vu la source de tous les maux, pour le plus grand bénéfice du ou des purificateurs. Enfin, au lieu d'ériger le cosmopolitisme en valeur, en exigence qui s'impose à tous les Etats, quelle que soit leur composition, de résoudre ou du moins d'adoucir dans le sens d'une politique selon l'humanité la contradiction entre le particularisme de la cité et l'universalité du genre humain, on a défini le cosmopolitisme comme un fait, comme le privilège ou la supériorité de nature, de naissance et d'essence des Etats mélangés sur les Etats plus homogènes. Chassez la nature, le naturalisme revient au galop et, avec lui, un étrange racisme inversé. Etre cosmopolite, c'est d'abord savoir que le cosmopolitisme n'est pas de l'ordre de l'être, que ce n'est pas un prédicat, mais un horizon, que ce n'est pas un donné, mais une idéalité. On a oublié cela au profit d'un cosmopolitisme identitaire, la plus inconsistante, la plus intolérante, la plus stupide de toutes les identités. C'est ainsi que s'est nouée, pendant la première année de la guerre pour la grande Serbie, l'alliance fatale du réalisme et de l'idéalisme, des calculs et des principes, des amis de la force et des ennemis des tribus, bref, des politiques et des intellectuels. Ce mariage est aujourd'hui définitivement rompu. Mais le simple fait qu'il ait pu avoir lieu demande, préalablement à toute nouvelle action des intellectuels, que chaque chose soit remise à sa place : la nation à son rang de réalité charnelle, le cosmopolitisme à son rang de valeur et de travail sur soi des nations. Une fois cette tâche accomplie, les intellectuels pourront se tourner vers les politiques et leur demander des comptes. Leur demander, par exemple, ce que sont devenus tous les engagements qu'ils ont pris depuis le début de la guerre pour la grande Serbie. Qu'ont-ils fait pour le retour des réfugiés croates dans leur foyer, et pour la restitution à la Croatie des Krajinas, prévue dans le plan Vance qui a été signé le 2 janvier 1992 ? Comment ont-ils réagi au rejet par le pseudo-Parlement serbe de Pale du plan Vance-Owen pour la Bosnie-Herzégovine ? Quel a été le sort des zones de sécurité créées en mai 1993 pour compenser l'enterrement de ce plan ? Que feront-ils demain pour obtenir le retrait effectif de l'occupant serbe des régions accordées à la Fédération croato-musulmane par le dernier plan en vigueur sinon, sur sa bonne mine, lever les sanctions contre l'instigateur de la guerre ? L'attitude de l'Europe et de la communauté internationale en Croatie et en Bosnie-Herzégovine se résume à une suite ininterrompue de promesses trahies. La volonté de gêner l'Allemagne et celle de ménager la Russie ont bien évidemment leur part dans cette politique de la parole non tenue. Mais l'essentiel est ailleurs. Ceux qu'on appelle les responsables sont tiraillés entre deux responsabilités contradictoires : assumer leur participation à l'humanité, s'occuper du monde comme il va et comme il ne va pas, d'une part ; donner, d'autre part, une traduction politique à la promotion moderne de la vie, et non plus du monde, au rang de valeur suprême ou de souverain bien. Bref, ils veulent faire de l'Europe à la fois une puissance mondiale et un " bio-pouvoir ". Au nom de la première exigence - prendre en charge le monde -, ils interviennent en Yougoslavie.
Le progrès de l'inhumain Au nom de la seconde - gérer la vie, c'est-à-dire d'abord la vie de leurs commettants, le processus vital de la société qu'ils représentent et qu'ils administrent -, ils interviennent à blanc. Ils deviennent ainsi des arbitres sans sifflet, voués à s'incliner devant la force, à entériner le fait accompli et à fuir dans les demi-mesures, dans la cosmétique humanitaire et dans la mauvaise foi, leurs démissions successives. Notre rôle, à nous autres intellectuels européens, n'est donc pas seulement d'honorer les grands principes, il nous appartient de rétablir les faits dans leur matérialité et les belligérants dans leurs différences ; il nous incombe de ne pas laisser traiter de menteurs ou de provocateurs les victimes du mensonge européen ; à nous d'exiger inlassablement, c'est-à-dire au risque de lasser les médias, la justice et la liberté pour la Bosnie-Herzégovine, pour la Croatie, pour le Kosovo abandonné de tous et pour la Macédoine. A nous, enfin, de rappeler qu'il y avait deux millions et demi de réfugiés dans le monde en 1970, onze millions en 1983, dix-huit millions en 1993. Devant un tel progrès de l'inhumain, la politique ne peut pas se réduire à une pure gestion de la vie, sauf à accepter la transformation du monde en séjour inhabitable pour tous les hommes. |
L'inutilité du XXe siècle Le Monde, 18/03/1993
En ex-Yougoslavie, le roi est nu : la froide raison des experts cache une abdication devant la force brute. On n'avait pas toujours raison naguère de se révolter. Du moins la révolte et l'indignation pouvaient-elles parfois déranger ou perturber l'ordre des choses. Désormais tout fonctionne en vase clos, tout se passe entre gens du même monde : l'image, le commentaire, l'invective. La révolte elle-même fait partie du spectacle. La posture morale est intégrée dans le circuit de la communication. Elle en est l'un des ingrédients obligés et se trouve placée sous la juridiction quasi exclusive d'un club d'atrabilaires tous terrains dont le nom de code est "intellectuels". Ces préposés à l'emportement accompagnent les nouvelles d'Algérie, de Kigali, du Bangladesh ou de la Bosnie d'une sorte de cri primal ou de vocifération continue qui tend à devenir comme la musak de l'actualité planétaire. Devant cette véhémence indifférenciée, le prince, ses experts et ses ministres oscillent entre la condescendance et l'énervement. Mais, dans tous les cas, elle leur sert de repoussoir. Ensemble, ils forment le duo de la Raison et de la Colère. Lors même qu'ils rendent hommage à la chaleur de l'émotion, les responsables s'enorgueillissent de savoir, quant à eux, garder la tête froide. S'ils saluent ou reconnaissent la sincérité des ardeurs justicières, c'est pour s'applaudir aussitôt de rester sobres, impavides et clairvoyants. L'intensité de l'affect fait valoir, par contraste, leurs capacités intactes d'analyse et d'anticipation. Aux réflexes généreux qu'ils respectent, ils opposent le dur labeur de la réflexion, moins immédiatement sympathique mais infiniment plus méritoire. Aux coups de coeur lyriques et aux coups de gueule furieux qu'engendre le téléspectacle chaotique d'un monde en convulsion, ils répondent par la nécessité de maintenir le cap, de bien distinguer les maux qui dépendent de nous de ceux qui n'en dépendent pas et, surtout, de voir l'impossible, c'est-à-dire de prendre en compte tout ce que ne montre pas l'image : le passé et le possible, les causes et les conséquences, la profondeur historique et les retombées de l'action. C'est précisément de cette hauteur de vue que Robert Schneider crédite le président de la République française dans le chapitre de son livre sur les dernières années du règne, consacré au drame yougoslave : "L'histoire lui saura sans doute gré d'avoir eu le courage - oui, le courage ! - de résister aux pressions, fussent-elles sympathiques, et d'avoir eu la sagesse de ne pas prendre les mesures qui lui auraient valu, sur le moment, une belle popularité". La confiscation de la citoyenneté internationale par quelques imprécateurs polyvalents est donc deux fois déplorable : si l'on excepte la question algérienne, ultime bastion, en France, de l'engagement classique, elle renforce l'apathie de l'opinion en réduisant l'action publique à une gesticulation olympienne et dérisoire. Elle conforte ceux que Hannah Arendt appelait "les spécialistes de la solution des problèmes" dans l'idée que moins on est ému, plus on est intelligent et que ce n'est pas la résistance à l'agression, à l'occupation et à la purification ethnique qui fait les grands hommes, mais la résistance au désir de résister.
Défendre les vérités de fait S'il est sans doute trop tard pour soustraire l'engagement politique à la logique du spectacle et à l'inexorable guignolisation de toutes choses, on peut encore essayer de dire que le roi est nu et que la raison des experts est, pour ce qui concerne l'ex-Yougoslavie, la rationalisation d'un effroyable fiasco. Il y a quelque temps déjà que Pascal avait prévenu : "La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu'il y a toujours des méchants ; la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force." On a fait exactement le contraire depuis l'invasion de la Croatie. On a soigneusement séparé ce qu'il aurait fallu impérativement mettre ensemble. Résultat : la force s'est moquée du droit et il ne reste plus au droit qu'à homologuer les conquêtes de la force. Comment échapper à la honte de cette abdication ? En accusant non plus le fauve mais la proie ; en traitant de jusqu'au-boutistes insensés ceux-là mêmes qui ont accepté tous les compromis et signé tous les plans de paix successivement proposés par la communauté internationale ; bref, en transférant la culpabilité de la force vers ses cibles. Les stratèges et les politologues qui affirment aujourd'hui que tout le mal est venu d'une reconnaissance prématurée de la Slovénie et de la Croatie attentent à la chronologie pour conjurer ou pour atténuer notre débâcle. Et quand ils imputent la responsabilité des récents combats aux troupes bosniaques ou au mauvais génie extérieur qui les aurait jetées dans la gueule du loup, ils ajoutent la diffamation à l'abandon où ont été laissées les victimes. A défaut de pouvoir sauver les hommes, la terre et les pierres, il faut au moins défendre les vérités de fait contre la manipulation des compétents et des officiels. Ce n'est pas la sécession de la Slovénie et de la Croatie qui a engendré la violence, c'est la mainmise violente de la Serbie sur la Yougoslavie qui a provoqué la sécession. Les déclarations d'indépendance n'ont pas précédé mais suivi le Memorandum de l'Académie des sciences et des arts de Belgrade dénonçant (à l'instar des grands programmes paranoïaques du siècle) une conjuration contre le peuple serbe, puis l'écrasement du Kosovo et le boycott des produits slovènes pour faire échec à cette conjuration, et enfin la fin de non-recevoir systématiquement opposée par Slobodan Milosevic à toute réforme de l'Etat fédéral. La reconnaissance européenne est intervenue après la destruction de Vukovar et la fin de la guerre en Croatie. De même, la décision américaine de ne plus participer à la surveillance de l'embargo a été prise plusieurs semaines après le début de l'offensive bosniaque à Bihac. Celle-ci a-t-elle été une terrible erreur stratégique ? Peut-être, mais il ne faut pas oublier que, depuis le mois de mai de cette année, sur 138 convois humanitaires à destination de cette zone de sécurité, 132 ont dû rebrousser chemin. Comme le dit Haris Siladjdzic, le premier ministre bosniaque : "A l'approche de l'hiver, le cinquième corps a tenté une ouverture pour permettre le ravitaillement d'une population assiégée depuis trois ans. Peut-on vraiment qualifier d'offensive téméraire une tentative de survie pour briser un encerclement ?" Et cette tentative n'aurait pas été condamnée à l'échec si les Serbes de Bosnie n'avaient reçu le renfort de leurs "frères" de Krajina, censés être désarmés d'après l'accord qui a été signé le 2 janvier 1992 sous l'égide des Nations unies et que les "casques bleu" avaient pour mandat de faire appliquer.
Un parallèle inévitable et criant Quant à dire de la guerre qui se déroule sous nos yeux qu'elle est un conflit entre "les communautés bosniaques" selon les termes longuement étudiés et diplomatiquement choisis du communiqué publié le 25 novembre par la présidence de la République et les services du premier ministre, c'est aussi pertinent que de décrire la révolte du ghetto de Varsovie comme un conflit de la communauté juive et de la communauté allemande. Le 6 avril 1992 - jour de la reconnaissance internationale de la Bosnie-Herzégovine -, les manifestants qui défilaient pacifiquement dans les rues de Sarajevo appartenaient à toutes les communautés bosniaques. Les tireurs qui les ont alors mitraillés agissaient sur ordre de Belgrade et ne faisaient aucun mystère de leur objectif final : conquérir un maximum de territoire pour l'annexer à la Serbie. Il est vrai qu'à force de reculades, l'instigateur de la guerre et du nettoyage a été promu, depuis lors, à la dignité de recours suprême et d'arbitre de la paix sans rien offrir de substantiel en contrepartie. Mais - j'entends déjà l'objection - n'est-ce pas remplacer l'analyse par l'amalgame et la critique par le cri que de comparer ainsi des choses incomparables ? Pourquoi cette référence à Hitler ? Pourquoi ne pas accepter cette guerre dans sa spécificité balkanique, voire dans sa nouveauté post-totalitaire ?
Geste raciste, slogan impérial Parce que cet apparent scrupule témoigne du souci, non de comprendre l'horreur, mais d'échapper à son injonction. Parce qu'à chasser ainsi les réminiscences, on n'affronte pas la vérité du moment actuel, on s'en protège. Parce que, de l'obsession du complot à la guerre totale, le parallèle est inévitable et criant. Parce que, si la tragédie de l'époque avait affecté l'esprit de l'époque, on ne pourrait pas dire, comme l'a fait encore récemment Bernard Kouchner, qu'étant donné la résolution des Serbes il ne fallait pas reconnaître la Slovénie et la Croatie. Si, au-delà des commémorations incessantes et de l'unanime rhétorique antitotalitaire, les noms de Munich, d'Hitler, de Staline évoquaient vraiment quelque chose, si les événements dont ces noms sont porteurs avaient fait événement, il n'aurait tout simplement pas été possible d'ériger la résolution de la force brute et la pure volonté de puissance en argument pour la force brute, en raison de céder à la puissance. Le jour où le gouvernement français lançait son appel à "un règlement de paix négocié, seule solution durable du conflit des communautés bosniaques", une image faisait le tour du monde. Elle montrait un soldat des forces serbes de Bihac qui obligeait un prisonnier musulman à porter le fez et à chanter "La Bosnie appartient à la Serbie comme Moscou appartient à la Russie" : geste raciste, slogan impérial, humiliation absolue. La coïncidence entre
ce texte feutré et cette insupportable image est accablante. Elle
prouve que le XX siècle qui s'est terminé, dit-on, le 9
novembre 1989 avec la fin du communisme et la fin de la guerre froide,
a été un siècle pour rien. A voir le succès
grandissant de la pensée du complot dans la société
russe en décomposition, on peut donc tout craindre du post-scriptum
commencé, voilà plus de trois ans, en Croatie et en Bosnie. |
Des anges et des hommes Le Monde, 21/08/1995
Il aura donc suffi d'une offensive victorieuse de la Croatie pour que, dans les Balkans compliqués, triomphe à nouveau cette idée simple : tous horribles, tous putrides, tous les mêmes ! Les journaux proclament la fin du noir et blanc ; les observateurs, les médiateurs internationaux et les commentateurs les plus illustres de la grande presse reviennent à leur aversion originelle pour tous les protagonistes de ce qu'ils se remettent à appeler l'imbroglio yougoslave. Leur sévérité qui n'épargne personne se déchaîne cependant avec une virulence particulière contre les Croates, ces bourreaux qui nous ont menés en bateau, ces purificateurs perfides, ces assassins malins, ces conquérants trop longtemps déguisés en victimes. Aux "belles âmes" qui les ont soutenus ou qui ont simplement dénoncé sans varier la volonté serbe de résoudre tous les problèmes politiques par la violence, un éditorialiste soupe au lait va même jusqu'à promettre la vengeance du peuple abusé : "Un jour, écrit Jean-François Kahn menaçant, l'opinion publique demandera des comptes" (L'Événement du jeudi, numéro du 10 août) Si, plutôt que de plaider coupable ou de vous terrer en attendant des jours meilleurs, vous vous risquez à braver les foudres de cette justice médiatico-populaire en rappelant que la Croatie n'a pas conquis mais libéré des territoires vitaux pour son économie comme pour sa sécurité, et situés à l'intérieur de ses propres frontières ; si vous ajoutez que les Croates n'ont choisi la solution militaire qu'après trois infructueuses années d'efforts diplomatiques déployés auprès des Serbes et des Nations unies pour obtenir une réintégration pacifique de la Slavonie et de la Krajina de Knin, on vous regardera avec cette stupeur courroucée qui, dans les années 70, se peignait sur tous les visages progressistes du monde quand, tout en défendant le droit à l'indépendance des Palestiniens, vous osiez évoquer la fragilité d'Israël et le danger de mort qui pesait sur ce pays. Si vous précisez que les Croates ont répondu à l'appel pressant du gouvernement de Bosnie et sauvé, avec les troupes bosniaques, l'enclave musulmane de Bihac encerclée par les Serbes et sacrifiée, comme les autres zones de sécurité, par la communauté internationale, on se gaussera de votre imbécillité et l'on vous objectera, de l'air fatigué du Bogart qui a roulé sa bosse et qui ne s'en laisse pas conter, que cette opération n'aurait pas pu se faire sans l'aval de Slobodan Milosevic. On avancera même, en sortant comme un lapin de son chapeau la carte providentiellement dessinée par Franjo Tudjman à Londres sur une table de banquet, que la prise de Knin n'est que le prélude au grand dépeçage de la Bosnie-Herzégovine entre la Croatie et la Serbie. Autrement dit, les Croates ont beau changer ostensiblement de politique, clandestinement ils poursuivent toujours la même. Ils peuvent bien signer et appliquer des accords militaires avec les autorités de Sarajevo, c'est Belgrade qui demeure leur interlocuteur privilégié et leur complice immuable. Quand les apparences accablent les Croates comme lors du conflit dont l'ignominieuse destruction du pont de Mostar restera l'éternel symbole, on ne va pas chercher plus loin. En revanche, quand les apparences jouent en faveur de la Croatie, on se rabat pour les destituer sur la théorie du complot et sur les ressources inépuisables de la diplomatie secrète. Dans ce jeu ou l'on retrouve toujours sa mise, la réalité sensible est vraie lorsqu'elle confirme la thèse initiale et mensongère lorsqu'elle semble l'invalider. Ce qui veut dire que les Croates sont voués à la haine comme les juifs aux affaires, les Mexicains à la sieste et les Noirs au sport. Dans son indignation vengeresse, la presse internationale se paie même le luxe de reprocher au président de ce peuple indécrottable de vouloir horresco referens ! diviser la Bosnie. A-t-on déjà oublié que tous les plans de paix proposés depuis trois ans sont malheureusement des plans de partage ? N'a-t-on plus d'yeux pour voir qu'une fois la libération totale exclue par le cynisme du monde, la division en une fédération croato-musulmane et une entité serbe vaut mieux que le découpage en trois blocs longtemps préconisé par les grandes puissances alors même qu'il poussait tout le monde au crime et livrait à l'intégrisme ce qui demeurerait de la Bosnie ? Si, enfin, vous affirmez que l'exode serbe de Krajina ne relève pas d'une politique systématique de nettoyage ethnique, on vous rétorquera qu'un réfugié est un réfugié et que, système ou pas, il n'y a que le résultat qui compte : la Krajina s'est vidée en quelques jours de presque tous ses habitants serbes. Un nettoyage ethnique de fait vient d'avoir lieu en Croatie. "Nettoyage ethnique de fait" : cette innovation lexicale des observateurs internationaux mérite de faire date dans l'histoire de l'imputation criminelle. La mystique de la race ayant fait main basse en Serbie sur l'idée de la nation, les chefs de guerre serbes ont eux-mêmes donné le nom de nettoyage ethnique aux massacres, à l'expulsion de tous les non-Serbes et à l'arasement des traces culturelles de leur présence sur le sol dévolu à la Grande Serbie. Quatre années durant, ce vandalisme méthodique s'est donné libre cours dans la Krajina de Knin. A Drnish, village à 80 % croate, les habitants ont été chassés, les églises catholiques saccagées, et sur le sol des maisons détruites pousse maintenant de la mauvaise herbe. A Otavica, le mausolée du sculpteur Ivan Mestrovic, le Rodin croate, a été dévasté, son tombeau ouvert, et ses ossements dispersés. Aussi répugnantes que soient, d'autre part, les exactions commises à l'encontre des réfugiés serbes par une partie de la soldatesque croate ou par certains civils, la procession motorisée qui se dirige vers Belgrade n'a rien de comparable avec la horde de vieillards, de femmes et d'enfants sans bagages qui, après la prise de Srebrenica, sont arrivés à Sarajevo ou à Tuzla. Le départ de ces derniers a été organisé par l'armée serbe, après sélection et emprisonnement ou massacre de tous les hommes et adolescents valides. Les premiers sont partis, avant l'entrée de l'armée croate, sur l'ordre de leurs propres leaders. Et quand bien même on considérerait avec circonspection les appels au retour constamment réitérés par les autorités politiques et religieuses de Croatie, il reste que parler de nettoyage ethnique de fait, c'est mépriser le droit dans le langage même du droit. Mais d'ou vient qu'il soit si difficile, face à cette guerre, de respecter les distinctions, les gradations subtiles et les hiérarchies criminelles que nous a léguées la tradition et que le XXe siècle aurait du nous contraindre à affiner encore ? J'ai paradoxalement trouvé un début de réponse dans le best-seller international de Nicholas Negroponte L'Homme numérique. Enthousiaste champion des autoroutes de l'information et autres miracles de la vidéosphère, l'auteur n'a certes que faire du conflit dans l'ex-Yougoslavie. Mais il est amené à écrire ceci en réponse à tous les technophobes qu'inquiètent les progrès conjugués de l'ordinateur et de l'ignorance : "La plupart des enfants américains ne font pas la différence entre la Baltique et les Balkans, ne savent pas qui étaient les Wisigoths et ignorent ou habitait Louis XIV. Et alors ! Pourquoi serait-ce si important ? Saviez-vous que Reno est à l'ouest de Los Angeles ?" Cet ouvrage, écrit alors que le conflit dans les Balkans déjà faisait rage, a le mérite de jouer cartes sur table. L'ignorance ici est non seulement revendiquée mais fondée en raison. A quoi bon, en effet, faire acception de dates et de lieux, pourquoi s'encombrer de l'inutile question du ou ? et du quand ? à l'ère de l'adresse électronique et de l'abolition par la téléprésence du temps comme de l'espace ? L'homme était vernaculaire, il est maintenant planétaire ; il était enraciné, il est branché ; il était situé, il est léger ; il était de quelque part, il peut être de partout à la fois grâce à la communication instantanée et universelle ; il était inscrit dans un monde, le monde désormais s'inscrit sur son écran ; il était géographique et historique, le voici numérique, c'est-à-dire angélique, pourvu comme les anges du don d'ubiquité et de celui d'apesanteur. Et, pour cet habitant de l'immatériel, la lourdeur est à l'origine de toutes les barbaries. Pour cet ange technologique, l'épuration ethnique procède naturellement et directement de l'engluement dans une réalité particulière. Pour ce citoyen de la mondovision, la violence naît de l'appartenance, la guerre découle de l'opposition prénumérique entre l'ici et l'ailleurs. Bref, le Mal, c'est l'esprit qui, au lieu de s'éclater, s'écrase et se fait chair ; le Mal, c'est l'incarnation. L'humanité angélique
s'est éloignée de l'humanité terrestre avec une vitesse
tellement folle qu'elle impute aujourd'hui l'humanité dont l'ex-Yougoslavie
est le théâtre à l'incarnation, c'est-à-dire
à la condition humaine. Les Croates sont les actuelles victimes
de ce monstrueux amalgame ontologique. Mais l'histoire n'étant
pas près de s'achever, on peut parier que le moralisme aura bien
d'autres occasions d'assassiner la morale et que la colère des
anges est destinée à commettre encore d'effroyables dégâts. |
L'amour selon Slobodan Milosevic (avec Antoine Garapon) Le Monde, 04/08/1998
Le 19 novembre 1988, le président de la Ligue communiste de Serbie déclare devant une foule enthousiaste : « Chaque nation a un amour qui réchauffe éternellement son coeur. Pour la Serbie, c'est le Kosovo. » Les actes ne tardent pas à suivre ces paroles amoureuses. Après avoir supprimé l'autonomie de la province, Milosevic met en place une politique officielle de ségrégation. Les Albanais sont massivement licenciés du secteur public, des hôpitaux et des entreprises. Dans les rares écoles où tous les enfants sont admis, on installe des toilettes séparées pour les Serbes et les Albanais. Afin de prévenir ce que les intellectuels de l'Académie des sciences de Belgrade appellent « le génocide de la culture serbe », l'Institut albanologique est fermé et les salles de lecture de la Bibliothèque nationale sont données à une école orthodoxe serbe. Effrayées par tant d'amour, la Slovénie et les autres républiques de Yougoslavie empruntent le chemin de la sécession. Pendant la guerre qui s'ensuit, les Albanais du Kosovo, qui ont réussi à mettre sur pied une véritable cité parallèle, choisissent, sous la direction d'Ibrahim Rugova, la voie de la non-violence. Ils en sont chaleureusement félicités par la communauté internationale. Félicités mais non récompensés. La retenue dont ils ont su faire preuve leur vaut d'être oubliés par les accords de Dayton. Et Milosevic, aussi fin manoeuvrier qu'il est grand amoureux, achève de discréditer Rugova auprès des siens en le compromettant dans des négociations infructueuses. Dès lors, ce qui devait arriver arrive. Le scénario annoncé par tous les protagonistes de la crise yougoslave se déroule inexorablement. Car c'est bien Milosevic qui a pris la responsabilité de déclencher un conflit armé en lançant les premières opérations de la police spéciale contre des villages de la Drenica à la fin du mois de février de cette année. Ce qui poussa l'armée de libération du Kosovo (UCK), à l'existence jusqu'alors incertaine, à entrer en scène. L'objectif de Belgrade est à vrai dire double : écraser cette armée, faiblement équipée et très inexpérimentée, mais surtout réaliser le vieux rêve de vider la région de sa composante albanaise. Quels dangereux terroristes pouvaient bien se cacher dans ces quatorze fusillés sur le seuil de leur maison le 28 juillet à Junik ? Les quinze mille habitants d'Orahovac ont dû fuir et deux cent soixante mille Kosovars, soit plus de 10 % de la population, jetés sur les routes, se préparent à un long hiver. On estime à plus de dix mille les habitations et bâtiments agricoles détruits, depuis les opérations de nettoyage. Le drame de l'ex-Yougoslavie touche à sa fin. La guerre qui a commencé au Kosovo s'achève au Kosovo. La « police » yougoslave affronte les « séparatistes » albanais. Malgré les fermes incendiées, les villages rasés, les massacres de civils et l'exode de plus en plus massif des populations terrorisées, malgré le déchaînement et le déjà-vu de la cruauté extrême, l'opinion, distraite, compte les points tandis que le groupe de contact, préoccupé mais peu soucieux d'honorer ses engagements, adresse aux deux camps des conseils de modération, se gardant bien de mettre à exécution ses diverses mises en garde solennelles. Frappés d'oubli pour avoir refusé de prendre les armes, les Albanais du Kosovo risquent maintenant d'être punis pour y avoir été contraints. Les contraintes géopolitiques ne permettent peut-être pas de faire droit à toutes leurs revendications. Mais ce qu'aurait dû nous apprendre l'interminable guerre en Bosnie, c'est que l'option diplomatique et l'option militaire ne se contredisent pas : la seconde est la condition de la première. Il n'y aura pas de compromis possible tant que Milosevic restera convaincu qu'il peut imposer par la force la loi de son inextinguible amour. Certes, les Albanais du Kosovo forment une nation ethniquement homogène, ce qui est beaucoup moins conforme à l'esprit du temps que les United Colors de Benetton ou l'équipe de France de football. Est-ce une raison pour les abandonner, sans coup férir, à l'étreinte mortelle de la Serbie ? |
| Mgr Stepinac et les deux douleurs de l'Europe Le Monde, 7/10/1998
Ah, qu'il est doux d'être juif en cette fin de XXe siècle ! Nous ne sommes plus les accusés de l'Histoire, nous en sommes les chouchous. L'esprit du monde nous aime, nous honore, nous défend, prend en charge nos intérêts; il a même besoin de notre imprimatur. Les journalistes dressent des réquisitoires sans merci contre tout ce que l'Europe compte encore de collaborateurs ou de nostalgiques de la période nazie. Les Églises se repentent, les États font pénitence, la Suisse ne sait plus où se mettre et les Serbes nous dédient la destruction de la ville de Vukovar comme si nous étions leur belle et qu'ils avaient toréé pour nous. Suis-je un mauvais coucheur ? Malgré l'émotion que ne peuvent manquer de provoquer certains actes de contrition authentiques et courageux, je n'éprouve pas une joie sans mélange à être aussi universellement courtisé. Je souhaiterais, par exemple, que ces nouveaux amis si démonstratifs soient tous également des amis scrupuleux de la vérité. La colère médiatique suscitée par la béatification du cardinal Stepinac m'irait droit au cœur s'il avait servilement soutenu le régime oustachi. Or tel n'est pas le cas. Il suffit de se renseigner pour le savoir. Auprès des autorités de Zagreb ? Non. Auprès des historiens anglo-saxons (comme le fait remarquer Georges-Marie Chenu, les recherches sur la Yougoslavie sont peu développées en France) et auprès des juifs de Croatie. Une telle enquête apprend que, dès avril 1941, l'archevêque de Zagreb a protesté contre la législation antiserbe et antijuive promulguée par le régime, qu'il a organisé la fuite d'enfants juifs vers la Hongrie et vers la Palestine, qu'il en a caché beaucoup d'autres et que ses homélies étaient suffisamment tranchantes pour être reprises par les partisans et diffusées par la radio de Londres. Voici ce qu'il déclarait en chaire lors de la fête du Christ-Roi, le 24 octobre 1942 : "Tous les hommes de toutes les races sont les enfants de Dieu ; tous sans distinction, qu'ils soient tziganes, noirs, européens civilisés, juifs ou fiers aryens, ont le même droit de dire : « Notre Père qui êtes aux cieux ». Pour cette raison, l'Église catholique a toujours condamné, et continue de le faire, toute injustice et toute violence commises au nom des théories de classe, de race ou de nationalité. On ne peut exterminer les tziganes ou les juifs parce qu'on considère qu'ils sont une race inférieure." Pourquoi les actuels avocats de la cause juive, si nombreux et si fervents, n'ont-ils pas songé à s'informer en s'adressant aux juifs qu'ils prétendaient défendre ? Parce que ce ne sont pas les juifs qui les intéressent, surtout lorsqu'ils habitent l'arrière-cour de l'Europe. Ce qui les intéresse, c'est de se trouver beaux dans le miroir de l'antifascisme. En 1941, l'évêque de Mostar s'appelait Alojzije Misic. Épouvanté par la violence des oustachis dans son diocèse, il interdit à son clergé de donner l'absolution à quiconque avait participé à des massacres de Serbes et, dès l'arrivée de Pavelic au pouvoir, il dénonça à Stepinac "le règne du carnage" qui venait de s'instaurer en Croatie. "Les hommes sont égorgés, assassinés, jetés vivants du haut des falaises, écrivait-il. Dans la ville de Mostar elle-même, ils ont été attachés par centaines, emmenés dans des wagons et tués comme des bêtes." En 1948, la justice de Tito s'abattit sur l'évêque Misic comme elle l'avait fait sur le cardinal Stepinac deux ans auparavant : il fut condamné à onze ans de prison pour collaboration avec l'État oustachi. Ce n'est pas un des moindres crimes du communisme, en effet, que d'avoir manipulé l'enfer et transformé l'antifascisme en instrument d'oppression. Le fascisme, c'est le mal ; or tous nos ennemis sont mauvais ; donc tous nos ennemis sont fascistes : c'est parce qu'ils ont vécu cinquante ans sous la férule de ce syllogisme implacable que les Croates ont tant de difficultés aujourd'hui à faire la part des choses et à distinguer l'indispensable mémoire du mensonge déconcertant. Croit-on qu'on les y aide en redonnant vie et crédit au discours des manipulateurs ? Mais qui se préoccupe d'aider réellement la Croatie, au besoin contre son gouvernement, à affronter son passé, à examiner sans complaisance la part d'ombre et même d'horreur de son histoire au lieu de ne connaître que ses griefs et de toujours se plaindre ? Qui pense à unifier l'Europe autrement que par l'économie, c'est-à-dire à faire en sorte que les deux grands malheurs du siècle cessent d'être exclusifs l'un de l'autre ? Notre époque est trop appliquée à prendre la pose pour se soucier de répondre aux vrais défis de la mémoire et du présent. |