Finkielkraut Alain, Un processus de décivilisation in L’Arche n°576, avril 2006
Tribalité du mal Un jeune homme de 23 ans, enlevé, séquestré pendant trois semaines et retrouvé nu, bâillonné, calciné, menotté et agonisant sur une voie ferrée de l’Essonne. Impossible de ne pas parler de cet événement qui a eu lieu ici, maintenant. Et en même temps, on ne sait pas quoi dire. On est sans voix. Les mots manquent. Parler, c’est expliquer. Mais là, on se cogne à l’inexplicable. Les ravisseurs voulaient de l’argent, et vite. Mais alors, pourquoi ne se sont-ils pas rendus aux rendez-vous qu’ils avaient eux mêmes fixés afin de prendre la rançon ? Et surtout, pourquoi ces sévices ? Pourquoi cet acharnement ? Pourquoi cette violence ? On a vu des films. On a lu des livres. On n’est pas nés de la dernière pluie. On est, par la force de l’actualité et du cinéma, des familiers de l’horreur. Mais cette accoutumance ne nous apprend rien. Ce n’est pas un pervers ni un serial killer qui a opéré. C’est une bande de copains, dont certains se connaissent depuis le collège. Ces copains habitent pour la plupart une cité. Difficile, cependant, de jeter sur eux le regard du sociologue et d’introduire un lien de cause à effet entre l’acte commis et ce que, par exemple, Stéphane Beaud et Michel Pialoux appellent « l’expérience vécue de plus en plus tôt de la désespérance sociale ». Difficile mais, je m’en suis aperçu avec stupeur, pas impossible. Rien n’est impossible, décidément, aux travailleurs sociaux et aux compagnons de route de la plèbe opprimée. Un journaliste du Parisien a poussé les portes du centre social et culturel Jacques Prévert, à Bagneux. Il y a trouvé des animateurs qui connaissent celui qui se fait appeler « The brain of Barbarians ». Et voici ce que dit l’un des animateurs interrogés : « On a été surpris et choqués quand on a entendu la nouvelle ». Puis vient cette incroyable prétérition : « Je ne cautionne pas ce geste, mais franchement je trouve que l’État est tout aussi criminel en n’aidant pas tous ces gens en difficulté à se réinsérer. » Un autre animateur confirme : « Il se levait tôt, allait à l’ANPE et cherchait du boulot activement. Il voulait être autonome mais rien ne venait, alors il a pété les plombs. » Un brave type, en somme. Discipliné, plein de bonne volonté. Simplement, il a été découragé par le chômage et par l’exclusion. C’est donc cela, le travailleur social : un prestataire d’alibis, un fournisseur d’excuses, un distributeur automatique d’indulgences. Un victimisateur de la barbarie. Un alchimiste qui transforme la boue de l’abjection en or du désespoir. Une sorte d’adepte de la fanonisation des hommes au titre de « damnés de la terre ». Un prêtre, en quelque sorte. Le prêtre de cette religion compassionnelle qui, comme dit Philippe Raynaud, professe « le culte du mauvais larron » et qui, au lieu de faire honte à la haine, lui fait crédit, lui donne presque raison, s’incline devant la souffrance dont elle est porteuse. Alain Brossat, l’un des compagnons de route de la plèbe opprimée, abonde dans le même sens : « Confrontée à l’insupportable, la plèbe manifeste sa fureur sur un mode intempestif ». Dans un livre qui vient de paraître, La résistance infinie, cet auteur écrit : « Si la politique est amenée à revenir, ce ne sera que par le côté du sauvage et de l’imprésentable, là où s’élèvera cette sourde rumeur où se laisse distinguer le grondement “Nous plèbe, nous barbares” ». Pour progresser dans l’analyse, il faut s’interroger sur cette expression que la sociologie militante a prélevée dans la langue des cités : « Il a pété un plomb ». Cette métaphore électrique absout la violence, même la plus déchaînée, en la situant dans le registre, non de l’action, mais de la réaction, de la réponse à un tort subi (plus la réponse est abjecte, plus le tort est important), de la révolte contre l’ordre du monde, l’ordre patricien qui fabrique des déchets, des rebuts, des laissés-pour-compte. C’était déjà l’expression de Younès Amrani à propos des incendiaires de novembre : « Comment ne pas péter un câble, ne pas faire de conneries quand tu n’as pas de fric ». Cette absolution mécanique est scandaleuse et erronée. L’histoire du XXe siècle aurait dû, à cet égard, nous instruire. Les bourreaux, les grands tortionnaires n’étaient pas des « péteurs de plomb ». Ce qui les animait, c’est une combinaison de fanatisme et de conformisme, d’extase idéologique et d’esprit de camaraderie. Une bande a commis ce crime. C’est-à-dire un groupe affinitaire, une communauté émotionnelle, une tribu où le désir ardent d’être en accord avec le groupe prime sur toute autre considération. Ces gens sont-ils tombés dans la violence gratuite et illimitée parce qu’ils n’ont pas de conscience, ou parce qu’ils ont été poussés à bout par la violence d’État ? Ni l’un ni l’autre. Leur conscience, ce sont les camarades. Elle les absout de tout ce qu’ils font tant qu’ils font ce que font les autres. J’emprunte cette description à un livre absolument extraordinaire auquel j’ai été renvoyé par l’assassinat d’Ilan Halimi : Histoire d’un Allemand, de Sebastian Haffner (Actes Sud), qui décrit ce qu’était la vie des Allemands au moment de l’instauration du nazisme. Dans le dernier chapitre de ce journal, écrit en Angleterre en 1939 et retrouvé après sa mort, Sebastian Haffner évoque son expérience dans un camp d’éducation idéologique où il a été envoyé pour préparer l’ultime examen qui devait lui donner accès à la magistrature, dans le sud de la Marche du Brandebourg. Dans cette ville de garnison, il a découvert ce qu’il appelle le « piège fatal que peut être la camaraderie » : « Elle est douce et réconfortante, et c’est là précisément que réside le danger. Elle corrompt l’homme. Elle le déprave plus que ne le font l’alcool et l’opium. Elle le rend inapte à une vie personnelle et civilisée. Elle est proprement un instrument de décivilisation. La camaraderie dispense l’homme de toute responsabilité pour lui-même devant Dieu et sa conscience. Il fait ce que tous font. » Il y a dans l’homme un domaine qui ne se laisse pas si facilement réduire par la camaraderie : celui de l’amour. Mais contre lui, précise Haffner, la camaraderie dispose d’une arme : l’obscénité. « Chaque soir, après la dernière ronde, écrit-il, on lâchait des obscénités. C’était une sorte de rituel. » La conclusion de cette phénoménologie prodigieuse de l’être-avec : « On dit que les Allemands sont asservis. Ce n’est qu’une demi-vérité. Ils sont aussi quelque chose d’autre, quelque chose de pire, pour quoi il n’existe pas de mot. Ils sont encamaradés. » Le récit se situe en 1933. Le pire est à venir, mais il est déjà décrit par cette analyse de Haffner. Dix ans après, des membres du 101e bataillon de policiers de la police allemande abattent à bout portant 1500 femmes, enfants et vieillards. Sont-ils des SS ? Non. Ils appartiennent à la police de Hambourg. Ils n’ont pas été préparés à ce travail. Tellement peu préparés que leur commandant leur dit avant la tuerie annoncée : « Si vous ne voulez pas y participer, vous pouvez, faites un pas de côté ». Ils sont une douzaine à faire ce pas de côté. Dans un livre tout aussi extraordinaire que celui d’Haffner, intitulé Des hommes ordinaires (Les Belles Lettres), Christopher Browning s’interroge sur les raisons de l’attitude majoritaire. Pourquoi une douzaine d’hommes seulement a-t-elle réagi à la proposition du commandant ? Parce que les autres ne voulaient pas abandonner leurs camarades. Tous ou presque étaient horrifiés par ce qu’ils avaient à faire, mais rompre les rangs, adopter un comportement non conformiste, était tout simplement au-dessus de leurs forces. Il leur était plus facile de tirer. Dans la liste des pulsions que le mal déchaîne, on oublie trop souvent la pulsion grégaire. Ainsi, pendant les émeutes de novembre 2005, ce sont des jeunes encamaradés, c’est-à-dire soumis à la tyrannie de leurs pairs, qui ont mis le feu à des écoles et qui, ensuite, en guise de retour au calme, se sont réinstallés dans la répétition sans fin des insultes, des ricanements, des cris absurdes. Hannah Arendt, dans son article sur la crise de l’éducation, écrit : « L’enfant, dans ce groupe, est dans une situation pire qu’avant car l’autorité d’un groupe d’enfants est toujours beaucoup plus forte et beaucoup plus tyrannique que celle d’un individu, si sévère soit-il. Si l’on se place du point de vue de l’enfant pris individuellement, on voit qu’il n’a pratiquement aucune chance de se révolter ou de faire quelque chose de sa propre initiative. Il ne se trouve plus dans la situation d’une lutte inégale avec quelqu’un qui a une supériorité absolue sur lui - situation où il peut néanmoins compter sur la solidarité des autres enfants, c’est-à-dire de ses pairs, mais il se trouve bien plutôt dans la situation par définition sans espoir de quelqu’un appartenant à une minorité réduite à une personne face à l’absolue majorité de toutes les autres » (La crise de la culture, Gallimard). C’est cela, la bande. L’individu ne fait plus le poids. Le mal est banal au sens où il est tribal. Tribalité du mal. Ce qu’on prend pour une révolte contre l’ordre scolaire, l’ordre policier, l’ordre capitaliste, est une soumission à l’ordre dégradant de la horde.
Tous des cibles potentielles Il faut revenir sur l’échec de la manifestation après la mort d’Ilan Halimi. Il me semble que, face à la montée de la violence, l’opinion est divisée en deux. Il y a d’abord ceux qui croient en l’innocence originelle de l’homme et qui n’en démordent pas. Pour ceux-là, lorsque des jeunes de banlieue, ces innocents ontologiques et politiques, brûlent des bâtiments publics, tentent d’étrangler des professeurs ou commettent des délits, ils ne sont pas vraiment responsables de leurs actes. Leur férocité découle de la misère sociale. Les tenants de l’innocence originelle opposent leur connaissance humble et spécifique du terrain aux intellectuels irresponsables, généralistes, enfermés dans la tour d’ivoire de leurs privilèges et de leurs préjugés. Mais le terrain qu’ils brandissent à tout propos n’est pas la réalité concrète. Ils ne décrivent pas la violence qui a lieu, mais la violence cachée à laquelle cette violence visible est supposée répondre. Ils n’observent pas le monde, ils l’approprient à ce qu’ils croient. Ces fins limiers connaissent à l’avance le résultat de leurs enquêtes. Ces détectives savent toujours déjà le nom du coupable. Ils ne font jamais rien d’autre que de remonter du crime effectif au crime premier de l’inégalité entre les hommes. L’investigation n’est pour eux qu’une confirmation. Bref, le terrain, c’est le nom dont, par antiphrase, on désigne l’a priori de l’innocence originelle. Les chercheurs, les militants et les sympathisants de cette gauche pastorale se sont tenus à l’écart du défilé pour ne pas contribuer à la stigmatisation de jeunes qui souffrent déjà assez comme ça. Il y a ensuite ceux qui ne croient plus au dogme progressiste de l’innocence originelle. Si être innocent, c’est ne pas nuire, pensent-ils, l’innocence est seconde. Elle n’est pas le déploiement spontané de l’être mais sa mise en question. Elle naît du scrupule, de la peur d’empiéter sur autrui. Elle n’est pas au commencement mais au terme du processus de civilisation. La « nocence » est première, l’« in-nocence », comme l’écrit Renaud Camus, vient après. Ceux qui pensent ainsi ont le sentiment d’être confrontés aujourd’hui à une sorte de grande émeute, de grande libération de la « nocence », à un processus de décivilisation. Pourquoi les agresseurs de Bagneux ont-ils puisé leurs surnoms dans le vivier de la culture américaine ? Pourquoi leur chef se faisait-il appeler le « boss » et son acolyte « Smiler » ou « agent Murphy » comme dans le film Matrix ? Parce que, tels le rappeur « Fifty cents », les membres du « Gang of Barbarians » avaient pour programme déclaré : « Get rich or dy trying », devenir riche ou mourir en essayant. Cette violence n’est pas la négation de notre monde mais sa caricature, son exagération, sa montée aux extrêmes. Un tel miroir fait peur, et certains se sont sentis dépossédés de leur inquiétude par la réduction de cet assassinat à un acte exclusivement antisémite. Ils n’ont pas complètement tort : ceux qui s’en prennent à un Juif parce qu’il a de l’argent et non à l’argent à travers le Juif, ceux-là sont prêts à s’abattre sur n’importe quelle proie. On ne peut pas dire « Nous sommes tous des Ilan Halimi » au sens où l’on disait « Nous sommes tous des Juifs allemands » mais au sens où « Nous sommes tous des cibles potentielles ». Je pense que c’est ce que la manifestation n’a pas su dire assez clairement. C’est peut-être la raison pour laquelle elle n’a pas mobilisé des gens qui sont pourtant prêts à partager l’inquiétude.
La Turquie et l’Europe Un film, La vallée des loups, connaît en Turquie un succès phénoménal. 3 500 000 personnes l’ont vu depuis sa sortie début février et son succès est, en quelque sorte, officialisé par le gouvernement et le parti au pouvoir. Ce blockbuster étant à l’affiche à Paris dans un cinéma des Grands boulevards, j’ai décidé d’aller me rendre compte par moi-même. J’en ai eu pour mon argent. « Rambo turc », dit-on. N’insultons pas le simplisme de Sylvester Stallone. Si Rambo il y a, c’est Rambo version Gœbbels. La vérité est saccagée, la subtilité frappée à mort, la complexité réduite à néant. Par quoi ? Par la propagande. Et ce que nous révèlent ce film et son incroyable triomphe, c’est que la propagande, avant d’être imposée aux hommes par un pouvoir dictatorial, comble un appétit humain de cohérence fictive et de gratification narcissique. Narcissisme collectif en l’occurrence, mais plus forcené, plus délirant et bien plus dangereux que le narcissisme individuel. Hannah Arendt a raison : le totalitarisme est un mouvement social avant d’être un régime politique. De quoi s’agit-il ? Une équipe d’agents spéciaux turcs s’infiltre en Irak pour venger l’affront fait à leur pays : des soldats turcs ont été humiliés, recouverts de sacs, pour être ensuite torturés et emprisonnés par des soldats américains qui avaient investi une garnison en territoire kurde. L’un d’entre eux se suicide après avoir écrit une lettre à son frère. Ce dernier est le Jack Bauer du film. Il prend la tête d’une équipe d’agents spéciaux qui s’infiltre en Irak pour venger l’honneur turc et, tel le héros de 24h chrono, il vient à bout de son ennemi Sam Marshall, le grand inspirateur de la politique de la Maison Blanche en Irak. Entre-temps, on voit les horreurs commises dans la prison d’Abou Ghraib : hommes humiliés, torturés, dénudés par des gardiens sadiques. Et l’on assiste à la confrontation édifiante entre le médecin d’Abou Ghraib et le garde du corps du dénommé Sam Marshall. Le médecin est fatigué et même indigné de recevoir des prisonniers à moitié morts, criblés de balles par ce psychopathe. Il lui dit : « ça suffit ». Il va même jusqu’à le menacer. S’agit-il d’une espèce de confrontation entre Hippocrate et Rambo ? Non, pas du tout. Le médecin a besoin de prisonniers en bonne santé pour prélever sur eux des organes. On le voit faire et envoyer ses précieux fragments dans des bocaux, des Tupperware hermétiquement fermés, à Londres, à New York ou à Tel-Aviv. Ce médecin est juif. Il nous l’apprend lui-même, dans une discussion tout à fait invraisemblable avec Sam Marshall. Ce dernier confesse sa foi en Jésus-Christ et le médecin a le temps de lui répondre qu’il appartient à une race qui a une relation directe avec Dieu. La Turquie, qui a choisi stratégiquement l’Occident, se défoule dans un film où une poignée de patriotes héroïques tiennent la dragée haute à l’alliance des Juifs et des Croisés. Il est dit d’ailleurs, dans le film, que le seul moment où l’Irak a bénéficié d’un pouvoir juste, c’est sous l’Empire ottoman. En regardant ce colossal navet, j’ai pensé à Auschwitz et à l’Europe. Et je me suis dit : non, l’Europe n’est pas née à Auschwitz. Auschwitz n’est pas l’événement qui sépare l’Europe d’elle-même et la contraint à se définir non par ce qu’elle a d’exclusif, son identité, mais par l’inclusionnisme, l’universalisme, le cosmopolitisme de ses normes et de ses valeurs. Auschwitz ne désolidarise pas l’Europe de son passé, de son enracinement historique. Auschwitz est arrivé en Europe, à l’Europe. L’Europe est traumatisée. Mais ce traumatisme n’est pas universel. La Turquie n’est pas traumatisée. Le monde arabo-musulman non plus. Il n’est pas sûr, malgré les émigrations, que ce traumatisme ait touché l’Amérique centrale et l’Amérique latine. Il y a certes en Europe des fanatiques, des nostalgiques du national-socialisme, des idéologues timbrés, des négationnistes éperdus ; mais un médecin juif mengelisé dans un film populaire, ce n’est tout simplement pas possible en Europe. Autrement dit, Auschwitz n’est pas ce qui interdit à l’Europe de se replier sur son patrimoine européen. Auschwitz fait partie du patrimoine de l’Europe. Cet événement insondable appartient à l’identité narrative de l’Europe. Habermas définit l’Europe par ses valeurs incorporelles. Valéry, pour sa part, définissait admirablement l’Europe par la succession de ses exploits, par l’empilement de ses prouesses spirituelles : « Partout où les noms de César, de Gaius, de Trajan et de Virgile, partout où les noms de Moïse et de saint Paul, partout où les noms d’Aristote, de Platon et d’Euclide ont eu une signification et une autorité simultanée, là est l’Europe ». À égale distance de Habermas et de Valéry, je crois qu’il nous faut tout simplement définir l’Europe par l’addition de ses expériences. Partout où les noms d’Auschwitz, de Belzec, de Maidanek, de Sobibor ont une force transperçante et une autorité négative, là est l’Europe. Ni suffisance donc, ni pénitence. Expérience. Qui est européen ? C’est en racontant une histoire qui inclut Auschwitz qu’on peut répondre à cette question. L’unité de l’Europe est tissée de ce qu’elle a fait et de ce qui lui est arrivé. Il y a sans doute une morale à cette histoire. Des conclusions impératives que l’on doit en tirer. Mais la preuve nous est administrée tous les jours que la morale ne dispense pas de l’histoire et qu’on ne saute pas à pieds joints dans le royaume des principes et des valeurs. La spécificité est tenace. Voilà quelques-unes des réflexions mélancoliques que m’a inspirées ce film terrifiant.
Post-scriptum sur l’affaire des caricatures Face aux défenseurs rustiques des Droits de l’homme et de la liberté d’expression, certains dans le monde intellectuel se prévalent de leur délicatesse morale et de leur subtilité par rapport aux défenseurs bruts de décoffrage des droits de l’homme, de la liberté d’expression. Ils disent que nous ne croyons plus en rien, que nos sociétés ont tout profané. C’est la raison pour laquelle nous ne comprenons pas le sacré. Si cette notion nous était encore familière, nous aurions empêché la publication des caricatures. Le respect nous aurait rappelé à l’ordre. Mais, en devenant incrédules, nous sommes devenus insensibles, bêtes, grossiers, et nous en payons le prix. Un autre discours, peut-être encore plus répandu, consiste à affirmer que nous nous croyons libérés du sacré mais que nous avons tort. Nous ne faisons que sacraliser autre chose. Que sacralisons-nous ? La liberté de l’artiste, par exemple, ou bien, deuxième exemple très souvent évoqué, la Shoah. Ce raisonnement est notamment suivi par Régis Debray dans un livre intitulé Les communions humaines, pour en finir avec la religion (Fayard). Il faut en finir avec la religion, dit-il en substance. Ce mot nous laisse croire que parce que nous ne croyons pas, nous ne sommes plus religieux. Or c’est moins simple que cela. Parlons de communion, et nous prendrons en compte un certain nombre d’invariants anthropologiques. Il poursuit : « Ce que nous avons en commun, nous les hommes laïques, avec les hommes dits religieux, c’est le respect que nous ressentons chaque fois que nous nous approchons d’un site, d’un objet ou d’une personne tenus pour sacrés ou numineux (disons le portail d’Auschwitz, le suaire de Turin et le Dalaï Lama). » Et il récidive, dans le même petit ouvrage : « Le blasphème contre le nom de Dieu a disparu du Code civil. En revanche, le couperet tombera spontanément, et heureusement, sur qui parlera de la Shoah, crime sans pareil, comme d’un génocide entre plusieurs autres, ou qui invoquera l’inégalité des races, ou encore qui dira que l’homosexualité est un péché ». Régis Debray conclut : « Quand les églises se sont vidées, les musées se sont remplis et sacralisés. Ce sont, paraît-il, les Juifs les plus désacralisés de la pratique traditionnelle qui ont accueilli le plus scrupuleusement les archives de la Shoah. La communion des non-religieux a renouvelé la mémoire collective avec ses prières spéciales, sa journée annuelle, en Israël depuis 1957, et ces grands médiateurs dotés d’une aura proprement sacrale que sont les ultimes survivants rescapés de l’indicible et, à ce titre, dépositaires de la fidélité et porte-parole des disparus. » Ils ont le Coran. Nous avons la Shoah. À chacun ses tabous. Puisque nous respectons le nôtre, respectons le leur. Autrement dit, la souffrance que nous cause le négationnisme devrait nous aider à mesurer le désespoir que provoque chez les musulmans la représentation caricaturale du Prophète. Et d’ailleurs, si nous ne le mesurons pas spontanément, ce désespoir, des islamistes se chargent de nous en faire prendre conscience. La Ligue arabe européenne, un groupe d’activistes islamistes basé à Anvers, a publié sur son site un dessin représentant Hitler au lit avec Anne Frank, avec cette légende : « J’espère que tu mettras cela dans ton journal ». Le commentaire du fondateur de cette organisation : « L’Europe a ses vaches sacrées, même si ce ne sont pas des vaches sacrées religieuses ». On voit là ce qu’il en coûte de donner congé au concept de religion. On en arrive, par la voie du fanatisme ou encore par celle de la philosophie qui, ici, se rejoignent, à des confusions pénibles. Selon Rémi Brague, la foi est la décision d’une volonté en faveur d’une vérité qui n’est pas évidente. La vérité de la Shoah, en revanche, est une vérité factuelle. C’est une évidence. C’est de l’advenu. Que cet événement soit l’objet de méditations incessantes, de remémoration et de recueillement n’en fait pas une réalité du même ordre que la révélation. Il y a les faits et il y a l’invisible. Quant au négationnisme, ce n’est pas un juron, ce n’est pas un blasphème, ce n’est pas une insulte au Dieu transcendant que nous nous sommes choisi. Contrairement à ce que dit Régis Debray, qui réduit la Loi Gayssot à un totem, au moment même où il prétend lui apporter son soutien, la justice en France ne punit pas ceux qui parlent de la Shoah comme d’un génocide entre plusieurs autres, elle ne touche pas à la liberté d’interprétation ; elle monte la garde devant la barrière qui sépare les faits dans leur vérité concrète, factuelle, matérielle, immanente, et les interprétations. Quand l’islamisme affiche sa différence, l’intelligence française fait des efforts pathétiques et sophistiqués pour prouver sa ressemblance. Ainsi justifie-t-elle l’autocensure par la dénégation des valeurs propres de notre civilisation. Il faut sans doute être prudent. Mais pas au prix de l’oubli de ce que nous sommes. |
|
|