Alain Finkielkraut, La planétarisation de la haine in L’Arche n°575, mars 2006
Outreau : Justice déchaînée et presse complaisante Le Monde titrait : « Les acquittés d’Outreau accablent la justice ». Les témoignages de ces treize personnes et de la sœur de celui qui est mort en prison révèle l’étendue de ce fiasco judiciaire. Mais il ne faut pas se hâter de faire comparaître les grandes entités devant le tribunal de l’opinion. C’est la gloire, ou en tous cas la spécificité de la justice, de ne jamais avoir affaire à des fonctions, à des notions, à des généralités, mais toujours à des individus. Que fait le droit ? Il impute. Or ni les essences ni les dispositifs ne sont susceptibles d’imputation. Ce sont les sujets qui doivent rendre des comptes. Alors, puisque nous sommes amenés à juger, faisons comme le demande la justice et comme les acquittés d’Outreau, qui avant d’attaquer un système ont mis en cause le comportement d’un homme, le juge Burgaud. Il est, ce magistrat instructeur, le premier responsable de leur calvaire. Ils ont raconté ses confrontations effrayantes où ceux et celles qui niaient se trouvaient confronté à Myriam Badaoui et à d’autres accusateurs, derrière le juge. L’huissier de justice, Alain Marécaux, dit que le rocambolesque ce n’était pas le couple Myriam Badaoui-Thierry Delay, mais un autre couple, Badaoui-Burgaud. Le juge et la mythomane. Ils disent aussi les menaces qu’ils ont reçues : « Vous avez intérêt à parler parce que, pour vous, c’est vingt ans ». Ils racontent leurs arrestations : « La police et le juge sont arrivés chez moi, dit l’une, six heures du matin, on m’a demandé de préparer les enfants, et on m’a dit devant eux que j’étais mise en examen pour attouchements sexuels. Au commissariat, j’ai demandé une chaise ; elle m’a été refusée, j’ai dû m’asseoir par terre. L’inspecteur me dit : par terre ce n’est pas assez bas pour vous, vous êtes une sale pédophile. » Ils ont rappelé aussi leurs innombrables demandes de mise en liberté, toutes refusées par un magistrat glacial qui n’instruisait qu’à charge. Les droits de la défense ont été bafoués, la présomption d’innocence furieusement niée, par un juge, Fabrice Burgaud. Et que répond-il ? Qu’il a fait son devoir. « Il y avait à l’époque, dit-il dans l’Express, des indices graves et concordants prévus par le code de procédure pénal, qui m’ont amené à prendre les décisions de mise en examen et de mise en détention. » Des indices graves et concordants qui ont été taillés en pièces à l’audience. Pour caractériser ce mélange d’arrogance et de bonne conscience, l’anglais a un mot qui nous manque : selfrighteousness. On pense à cette phrase extraordinaire de Bernanos : « Il n’est pas d’instinct de l’homme qui ne soit capable de se retourner contre l’homme lui-même et de le détruire. L’instinct de justice peut être le plus destructeur de tous. En passant de la raison à l’instinct, l’idée de justice acquiert une prodigieuse capacité de destruction. Elle n’est d’ailleurs pas plus alors la justice que l’instinct sexuel n’est l’amour. Elle n’est même pas le désir de justice mais la concupiscence féroce, une des formes les plus efficaces de la haine de l’homme pour l’homme. » La question, c’est pourquoi l’idée de la justice chez Fabrice Burgaud est passée de la raison à l’instinct. Qu’est-il arrivé pour qu’il sombre ainsi dans la concupiscence ? Et c’est la réponse à cette question qui nous permettra de passer du particulier au général. Car cette violence froide n’est pas simplement affaire de caractère. L’instruction du juge Burgaud s’est déroulée à un moment où tout le monde avait en tête l’affaire Dutroux. Dutroux / Outreau, la proximité géographique et phonétique a joué. La France n’allait pas se laisser manipuler, elle allait en remontrer à la justice belge. Et c’est ainsi que le juge Burgaud est devenu une Marche Blanche à lui tout seul. Pas d’atermoiements, pas de complicités louches, mais le démantèlement immédiat du grand réseau pédophile. C’est donc pour avoir voulu tirer la leçon d’un passé encore chaud qu’il n’a pas pu faire face à l’événement. On répète souvent cette phrase de Santayana : « Une société, une civilisation qui oublie son passé est condamnée à le revivre ». Mais, en l’occurrence, c’est l’oubli du présent qui a conduit à la catastrophe. Cet oubli, et un mot magique : « notable ». Des notables, des bourgeois étaient, a-t-on dit, impliqués dans cette affaire. Alors, suivant une pente déjà ancienne, le juge s’est transformé en justicier. Ne fallait-il pas en finir avec une justice aux ordres des politiciens toujours véreux et de la bourgeoisie toujours vicieuse ? Ainsi des magistrats qui se croyaient dans un film de Claude Chabrol ont-ils dévasté la vie d’une boulangère, d’un huissier, d’un prêtre, d’un médecin et d’un chauffeur de taxi qu’ils prenaient pour des notables. On parle aujourd’hui de catastrophe judiciaire mais jamais de catastrophe médiatique. C’est encore un oubli, car il y eut une catastrophe médiatique. Les seuls à avoir mené une enquête sérieuse, documentée avant le procès, ce sont des journalistes de la télévision belge. Malgré le traumatisme de l’affaire Dutroux, ils ont fait apparaître les failles terribles de l’instruction. Pendant ce temps, les journaux les plus sérieux de la presse nationale ou régionale parlaient de « la cité de la honte », de « l’enfer des victimes de la Tour des Renards », du « réseau des abuseurs d’enfants ». Depuis longtemps déjà en France, les magistrats et les journalistes s’enivrent d’une sorte de grand récit de la vengeance des peuples. Ensemble, et au mépris du secret de l’instruction, ils font tomber les puissants. Mais les vrais puissants, ce sont eux désormais. Il y a un décalage funeste entre ce qu’ils font dans le monde où ils évoluent et ce qu’ils croient faire dans le monde où ils croient vivre. Justice déchaînée, presse complaisante : les accusés d’Outreau sont devenus des monstres. À la fois pour ceux qui ont peur des étrangers, de l’intrus, de l’autre, et pour ceux qui veulent la peau des notables. C’est la collusion terrifiante d’une fantasmatique fasciste et d’une fantasmatique gauchiste qui a fait de ce procès un désastre absolu. Alors, qu’est-ce que la justice ? Faut-il ou non supprimer le juge d’instruction ? La fonction est-elle définitivement discréditée par la fureur vindicative de certains de ceux qui l’exercent ? Je ne sais pas. Mais il y a quelque chose d’insupportable dans le contraste entre l’accroissement du champ de la responsabilité des hommes politiques, des industriels, des médecins, réclamé et obtenu par la justice, et le fait pour les magistrats de n’avoir jamais à répondre de leurs errements, de leurs divagations, de leur somnambulisme parfois fatal.
« Munich », ou l’irresponsabilité de l’artiste Spielberg Munich est un film esthétiquement désastreux, politiquement navrant, et moralement infâme. Le film retrace la traque, ordonnée par Golda Meïr, des responsables palestiniens de la prise d’otages meurtrière d’athlètes israéliens lors des Jeux Olympiques de Munich en 1972. Pendant deux heures cinquante, un torrent de clichés et d’invraisemblances déferle sur le spectateur captif. Et, comme l’a écrit Élie Barnavi dans Marianne : « En Hollande, les agents du Mossad se déplacent à vélo, à Londres il pleut, et à Paris, Louis, l’informateur des Israéliens, roule en DS et de sa radio de bord monte une chanson d’Édith Piaf. » J’ajoute ceci : le père de Louis, qui dirige une agence de renseignement familiale, est un cuisinier hors pair, et fait cadeau au chef de l’équipe du Mossad de délicieux fromages qui puent. Et heureusement qu’ils l’ont trouvée, cette improbable famille, car sans elle, les cinq branquignols triés sur le volet par le Mossad auraient fait chou blanc. Avner, le chef, est un homme de bureau qui n’a jamais fait de terrain. Son artificier a déjà désamorcé des bombes mais n’en a jamais fabriqué aucune. Et quand on s’étonne que Spielberg n’ait pas rencontré tous les agents secrets qui ont participé à cette mission, et qui sont encore vivants, ou quand le chef du Mossad à l’époque déclare qu’il n’a jamais rencontré l’homme dont les confidences ont nourri le livre adapté par Spielberg à l’écran, celui-ci répond impavide : c’est une fiction, pas un documentaire. Et plus impavide encore, son conseiller marketing pour Israël s’exclame : « Spielberg est un artiste, il a réalisé un thriller qui doit être jugé selon des critères esthétiques ». Autrement dit, le mot « art » est devenu le synonyme d’irresponsabilité. L’artiste ne cherche plus la vérité ; son œuvre n’est plus là pour nous rappeler que le vrai de la science n’est pas le seul vrai du réel. L’artiste incarne ce nouveau, cet ultime droit de l’homme : le droit de dire et de faire n’importe quoi. Pour que tout soit permis, pour que tout soit possible, il suffit désormais de brandir le label « artiste ». Arrivé au bout de sa course, l’art n’est plus rien d’autre que le Cheval de Troie du nihilisme. Et pour donner sa touche finale à ce grand effondrement, Eyal Arad, le fameux conseiller marketing du film en Israël, a été le consultant de Sharon pour le retrait de Gaza. That’s cabaret, Ladies and Gentlemen ! Bienvenue dans le monde post-moderne. Confronté à cette description apocalyptique, Spielberg, je pense, se récrierait et dirait que s’il a pris des libertés avec les faits c’est pour atteindre une vérité humaine fondamentale : la vengeance corrompt ; à lutter contre la terreur par la terreur on devient soi-même un terroriste ; les justiciers se transforment en bourreaux ; la barbarie contamine inexorablement ceux qui choisissent de placer leur riposte sous l’égide de la maxime « œil pour œil, dent pour dent ». On aurait pu penser que cette puissante méditation sur la vengeance, la violence et l’innocence était à la portée du réalisateur d’Indiana Jones. Mais tel n’est pas le cas. Le film ne trace nul signe d’équivalence entre les deux camps. Il déshumanise les uns pour mieux humaniser les autres. Par les bons soins ironiques de la petite PME française du renseignement et de son pater familias cordon-bleu, les agents du Mossad sont amenés à partager leur cache à Athènes avec des terroristes palestiniens. Auprès de ceux-ci, ils se font passer eux-mêmes pour des militants de l’ETA, et cela fonctionne. Lors d’une conversation entre Avner, le chef, et un des Palestiniens, jeune homme romantique, celui-ci lui fait cette confidence : « Ce que nous voulons c’est une maison, tout le monde a besoin d’une maison ». Et Spielberg, dans un entretien à Télérama, assène : « “home” est le mot clef de ce film, et d’ailleurs de tous ceux que j’ai réalisés, le plus représentatif étant E.T. ». Et ce jeune Palestinien, qui a le mal du pays, est plus tard assassiné par Avner. S’il est vrai que les images de la tuerie de Munich hantent Avner, et semblent expliquer ou du moins justifier son action, si ces images hantent aussi le spectateur par leur retour, il faut dire que les athlètes israéliens n’accèdent jamais au statut de personnages. Leurs corps se tordent sous les balles dans une musique d’enfer, mais l’image pour eux est muette. Elle n’en fait pas des individus. Ils forment une masse indistincte. Ils restent des inconnus, des anonymes, des êtres lointains, quasi abstraits. En revanche, les victimes de la traque du Mossad ont des noms, des visages, des destins singuliers. Ils ont tous, dans le film, le temps d’être quelqu’un. Le premier, à Rome, est un traducteur des Mille et une nuits. Il fait une conférence sur une terrasse, devant quelques personnes ; il va à l’épicerie et échange dans un très bel italien quelques mots avec la commerçante ; il achète quelques provisions et du lait, et il est assassiné dans le hall de son immeuble. Il y en a un autre qui a le temps de discuter avec Avner sur la terrasse de l’hôtel qu’ils partagent, qui lui propose des cigarettes, qui sourit, qui s’humanise, et qui ensuite va se coucher dans son lit piégé qui explose. Il y a aussi l’adorable Palestinien, père de famille, qui meurt dans son appartement après avoir répondu au téléphone. Il ne faut pas oublier non plus la Mata Hari hollandaise qui tue au lit l’un des membres du réseau israélien. Mais l’agent du Mossad qui, après avoir tiré sur elle, après avoir vu lentement son sang s’écouler de son cou et de sa poitrine, ouvre sa robe de chambre sur son corps sans vie artistement dénudé, cet homme comme les autres, devenu un monstre d’inhumanité, ajoute la profanation sadique à l’horreur du crime perpétré de sang froid. Le chef du réseau israélien, une fois sa mission accomplie, retourne « home », à la maison. Mais où ? À Brooklyn, New York. Son chef du Mossad le presse de revenir au pays, il dit non et l’invite à venir rompre le pain avec lui. Le chef refuse, ils se séparent. L’un va d’un côté, l’autre dans la direction inverse. Et puis, quand il fait l’amour à sa femme, il voit défiler les images du massacre de Munich. À chaque rafale correspond un coup de rein. Moralité de cet orgasme : mieux vaut donner sa semence que donner la mort. Moralité du film : si vous voulez rester humain, si vous voulez rester juif, il faut vivre ailleurs qu’à Tel-Aviv. C’est Woody Allen qui est juif, ce n’est pas Ariel Sharon. Pour défendre leur État juif, les Juifs se sont déjudaïsés, ils ont sacrifié l’inquiétude sur l’autel de la guerre et de la raison d’État. Je m’affole à l’idée que cette reconstitution puisse tenir lieu de mémoire et que ce monument de kitsch, de mauvais goût, soit le tombeau des athlètes israéliens assassinés. Un dernier mot sur les mots. Spielberg, dit-on, ne veut pas être un simple cinéaste de divertissement, il ne se contente pas d’attirer les adultes vers des films pour enfants. Il s’intéresse au monde, il le regarde, il se souvient... C’est vrai, mais tout cela, il le fait en anglais. C’est en anglais que Golda Meïr prononce des mots écrits dans la réalité par Hanna Arendt à propos d’Eichmann : « Puisqu’ils ne veulent pas partager la terre avec nous, nous ne pourrons pas partager la terre avec eux ». C’est en anglais que s’expriment les agents du Mossad tout au long du film. On va vers les autres donc, on s’intéresse à eux, à leur différence, on explore leur mentalité respective mais en les purgeant au préalable de leur altérité fondamentale : la langue. Personne ne s’inquiète de cette muflerie à l’heure, pourtant, du sous-titrage : elle est entrée dans les mœurs.
On peut caricaturer le Juif, mais pas Mahomet Il faut d’abord revenir aux faits. Un écrivain danois s’étant plaint que personne n’ose illustrer son livre sur Mahomet destiné aux enfants, le rédacteur en chef des pages « culture » d’un grand quotidien de Copenhague a demandé aux membres d’une association de dessinateurs et d’illustrateurs de prendre leur courage à deux mains et de dessiner le prophète de Médine comme ils le voyaient. Sur quarante membres de l’association, douze ont répondu. Le journal a publié leurs croquis le 30 septembre 2005. L’un d’entre eux montrait le visage de Mahomet surmonté d’un turban en forme de bombe avec une mèche allumée. Et voici que, plusieurs mois après, les foules musulmanes manifestent leur colère de la Malaisie au Maroc et vont, à Damas, jusqu’à incendier les ambassades de Norvège et du Danemark sous les yeux d’une police étrangement inerte. C’est l’ironique malédiction du sans-frontiérisme. Les murs ont disparu. Les rideaux ont été déchirés. La différence du proche et du lointain s’est estompée. Le monde est une maison de verre. Il y a quelques années, ce phénomène nous mettait en joie. Nous étions euphoriques. Nous célébrions la miraculeuse convergence de l’éthique et de la technique. L’idée d’humanité nous conduisait à remettre en cause le droit des tyrans à massacrer leur population à l’abri de leurs frontières. L’image indiscrète pénétrait partout, comme si l’exigence cosmopolitique trouvait un renfort dans le cosmopolitisme de la téléprésence. Le réel se pliait à l’idéal. L’unité humaine se vivait à la fois comme un impératif et comme une sorte d’éblouissement quotidien. De l’abolition des distances, nous attendions le rapprochement des peuples. Or nous voici maintenant confrontés à la planétarisation de la haine. L’interactivité promettait la paix. Le village global promettait la convivialité. Nous avons non seulement le commérage mais aussi la rage des commères déchaînées. Nous avions inscrit, après tant de désastres, le crime contre l’humanité dans le droit international. Nous sommes pris au dépourvu par la blague contre l’humanité. L’horreur avait pour noms génocide arménien, goulag, Auschwitz, génocide cambodgien, Srebrenica, Rwanda. À cette liste terrible, il faut maintenant ajouter Tintin. C’est Tintin contre l’humanité. Nous en sommes là. La péremption du principe de souveraineté nous a conduit à ce délire dérisoire. Je sais que j’exagère. Tintin, c’est une bande dessinée. Je suis d’autant plus conscient d’exagérer que je considère qu’il y a quelque chose de dégoûtant dans la caricature, même quand elle est bien faite. Les caricatures enlaidissent toujours. Elles prennent systématiquement le parti de la bassesse et de la trivialité. Elles instaurent entre les défauts de l’âme et les défauts du corps une correspondance rigoureuse qui n’est pas vraiment à l’honneur de l’humanité. Il y a des manières plus civiles, plus élégantes, plus justes et surtout plus drôles, de provoquer les pouvoirs, de défier les idées reçues ou de casser les idoles. Ce choix de la difformité physique a quelque chose de répugnant. Pour cette raison, tout en condamnant la folie de l’ingérence des foules syriennes dans les affaires danoises, j’aurais regardé d’un autre œil la grande protestation actuelle si elle avait pris pour cible le principe de la caricature. Je l’aurais même, en quelque sorte, admirée. Mais force est de constater que le monde arabe aime les caricatures. Il s’en repaît. Les journaux du Caire, de Tripoli ou de Téhéran sont remplis de dessins d’Américains obèses et de Juifs au nez crochu. Et leur verve satirique ne s’arrête pas devant le domaine sacro-saint des croyances religieuses. Ces caricatures ne peuvent ridiculiser Moïse ou telle ou telle figure de la Bible, car le Coran les revendique, mais elles s’en prennent volontiers aux textes du canon juif auquel l’Islam est totalement étranger. Ainsi le Talmud, sans cesse vilipendé. En fait, les foules enflammées ne sont pas hostiles à la caricature. Elles sont hostiles à la caricature de l’Islam. Autrement dit, elles se refusent à la règle d’or, énoncée précisément dans le Talmud : ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’il te fasse. Ou plutôt, elles n’appliquent cette règle qu’à l’intérieur de l’Islam. Pour qu’autrui soit autrui, il faut qu’il soit musulman. Il faut, pour finir, souligner le paradoxe d’une révolte contre la représentation de Mahomet en terroriste qui s’exprime par les mots « Kill those who insult Islam ». L’image contestée est confirmée par la protestation qu’elle suscite. D’autant plus confirmée, d’ailleurs, que la cible est indistincte. Ceux qui insultent l’Islam, ce ne sont pas seulement les dessinateurs, ce sont les gouvernements des pays où ces dessins sont parus mais aussi les habitants de ces pays. Cette indifférenciation, c’est la logique de la terreur. On tue des innocents parce qu’il n’y a pas d’innocents et que tout le monde est devenu une cible. Tous les Français, tous les Danois, tous les Norvégiens et bientôt tous les Européens, puisque les pays d’Europe continentale ont tous publié certains des dessins incriminés. Il y a là un mépris des séparations qui civilisent le monde : la séparation de la société civile et de l’État, la séparation des pouvoirs, la séparation de l’individu et de la communauté. Comme si on ne savait pas penser à la fois l’unité humaine et la pluralité humaine. |
|
|