Alain Finkielkraut, Toute humanité est particulière in L’Arche n°571, novembre 2005
À propos du référendum algérien Il faut rappeler d’abord que l’État moderne en Occident, c’est-à-dire l’État libéral, est né au XVIIe siècle du traumatisme des guerres civiles. Celles-ci, en effet, sont des guerres, par excellence, illimitées ; des guerres toujours barbares. S’il existe les lois fragiles de la guerre, il n’y a pas de loi de la guerre civile. Et peut-être ne peut-on en sortir que par l’amnistie. C’est ce que dit, en Occident toujours, une sagesse très ancienne et je voudrais ici en citer deux exemples qui me sont revenus en mémoire devant ce qui se passe aujourd’hui en Algérie. D’abord Victor Hugo, en 1876, qui justifie en ces termes les lois d’amnistie votées par la République pour les Communards : « Messieurs, la guerre civile est une sorte de faute universelle. Qui a commencé ? Tout le monde et personne. De là cette nécessité d’amnistie, mot profond qui consacre à la fois la défaillance de tous, la magnanimité de tous. L’amnistie est la suprême extinction des colères, elle est la fin des guerres civiles. » Et avant Victor Hugo, avant l’amnistie républicaine, il y a eu en France l’Édit de Nantes dont le préambule extraordinaire mérite d’être rappelé : « Que la mémoire de toute chose passée depuis mars 1585 ainsi que de tous les troubles précédents demeure éteinte et assoupie comme une chose non advenue. Qu’il ne soit loisible ni permis à nos procureurs généraux ni à toute personne publique ou privée d’en faire mention devant quelque juridiction. Pareillement, nous défendons à nos sujets d’en renouveler la mémoire, de s’attaquer, de s’injurier, de se provoquer l’un l’autre à propos de ce qui s’est passé mais de se contenir et de vivre ensemble comme frères, amis et concitoyens. » L’Édit de Nantes vient clore une période de violences inouïes. Il se trouve cependant que l’inhumanité sans précédent du XXe siècle a fait naître l’exigence d’imprescriptibilité. On a ainsi tendance à oublier la valeur positive de l’oubli, à traiter l’amnistie avec méfiance et même avec un certain dégoût : la figure de Simon Wiesenthal occulte la sagesse d’Henri IV. Mais il faut parfois délier le passé pour pouvoir passer à autre chose. Je comprends donc la démarche du pouvoir algérien qui cherche à sortir de ces dix années sanglantes. Il reste quand même que la guerre civile algérienne n’est pas, si j’ose dire, une Saint-Barthélémy comme les autres : elle bat tous les records de l’abomination. Souvenons-nous, les islamistes ont pris le maquis parce qu’ils ont été spoliés de leur victoire électorale. Mais ils ne se sont pas déchaînés contre l’État ni même contre la partie laïque du peuple. Non, ils se sont mis à tuer tout le monde et n’importe qui. Ils ont égorgé au hasard, de manière indiscriminée. Parce que leur ennemi, ce n’était pas la mauvaise partie du peuple mais le peuple en général, le peuple qui n’avait pas su se révolter, le peuple qui n’avait pas pris les armes après ce scandale électoral, le peuple coupable, le peuple apostat, le peuple renégat. Ces islamistes algériens ressemblent donc davantage aux Khmers rouges qu’aux Communards ou aux Ligueurs. Face à cette violence génocidaire, l’État lui-même a commis des exactions terribles. Et il est vrai, comme on l’a dit, que la loi de réconciliation permet à l’État d’enterrer tout cela, de ne pas avoir à répondre de ses propres forfaits. Mais les commentateurs français se polarisent majoritairement sur les agissements criminels de l’armée et des services secrets. C’est toujours le rousseauisme qui détermine les réactions : qu’une révolte puisse être plus injuste, plus cruelle, plus totalitaire encore que l’État qui l’a provoquée, voilà qui continue à passer l’entendement.
À propos de la position de l’Algérie vis-à-vis de la France Cette Algérie exténuée, convalescente, cherche à faire son unité sur le dos de la France. Les ennemis d’hier ont besoin d’un ennemi commun pour passer l’éponge, pour cimenter la réconciliation. Le colonialisme fait donc l’affaire. La loi du 23 février 2005 dont on a beaucoup parlé est une aubaine, une providence pour l’Algérie de Bouteflika. Cette loi, on s’en souvient, invite les programmes scolaires à reconnaître le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et à accorder « à l’histoire et au sacrifice des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit ». Dans le préambule, l’Assemblée nationale salue l’œuvre de ces hommes qui ont représenté pendant plus d’un siècle la France de l’autre côté de la Méditerranée. Loi déplacée, loi maladroite, loi stupide, mais qui a permis aux intellectuels de se livrer à leur sport favori : jouer à se faire peur, se raconter en tremblant qu’ils résistent courageusement à l’imposition d’un enseignement officiel. Alors que l’enseignement officiel, il suffit d’ouvrir les manuels, présente avec une extrême sévérité l’entreprise coloniale européenne. Voici ce qu’on lit dans un livre d’histoire de quatrième : « La politique impérialiste menée par les États européens à la fin du XIXe siècle parvient à briser les résistances des populations indigènes. Même si différents types de colonies sont mis en place, l’exploitation de leurs richesses par la métropole est systématique. Cette volonté de dominer une partie du monde toujours plus grande entraîne des affrontements entre européens. » On ne peut pas être plus dur. De là, d’ailleurs, la tentative de réhabiliter, par voie législative, les rapatriés et leurs ascendants. Pour ce qui est du régime algérien, il instrumentalise cette loi pour sortir du « tous contre tous » de la guerre civile et le remplacer par le « tous contre un » du mécanisme victimaire. Autrement dit, Bouteflika n’est pas Henri IV. Et, encore une fois, le masochisme moralisateur de l’Occident consolide le refus arabe de regarder sa réalité en face. Il dessert, ce masochisme moralisateur, ceux-là même qu’il prétend honorer.
À propos d’un article unilatéral Le Hamas organise une parade militaire pour célébrer le désengagement et pour s’en attribuer toute la gloire. Les gens défilent, mais aussi les armes. Une roquette tombe, explose, et c’est un carnage. Le Hamas ne peut pas assumer ce carnage. Il l’impute donc à un drone israélien. Et, ligoté par son mensonge, il décide de riposter. Des roquettes sont lancées sur la ville de Sdérot. Les Israéliens ne peuvent pas ne pas réagir. Ils réagissent. Et que lit-on dans Le Monde daté du vendredi 30 septembre ? Que le processus de paix est au point mort et que « l’unilatéralisme » de Sharon est seul responsable de cette situation. Rien sur le Hamas, rien sur ce qui a causé les raids israéliens, rien sur l’assassinat à l’irakienne d’un Israélien kidnappé par les djihadistes (on montre son image sur une vidéo, on le tue quelques heures après). On reprochait naguère aux Israéliens de répondre aux attentats du Hamas en frappant l’Autorité palestinienne. Aujourd’hui, ils frappent le Hamas et la condamnation reste aussi virulente. En lisant cet article unilatéral, je me suis dit que son auteur avait rongé son frein pendant plusieurs mois, obligé qu’il était de donner acte aux Israéliens de leur désengagement et des conditions dans lesquelles ce désengagement avait eu lieu. Il bridait sa propre nature. Avec les opérations contre le Hamas, ce correspondant pouvait se lâcher à nouveau, et il le faisait avec une sorte d’allégresse. Des correspondants engagés, cela existe et c’est inévitable. Cependant, je ne me souviens pas qu’un correspondant en Union soviétique, en Afrique du Sud ou dans l’Amérique de Bush ait été aussi violent que le sont certains correspondants en Israël. Israël, et Israël seul, suscite un personnage étrange : le correspondant viscéral. Il faut croire qu’à se retrouver dans une société juive, dans une nation juive, dans un État juif, certains esprits sont submergés par une antipathie venue du fond des âge. Résultat : ils pètent les plombs.
À propos de la Turquie et de la Croatie La majorité des éditorialistes se sont réjouis de voir l’Europe ouvrir in extremis ses portes à la Turquie. Certains, minoritaires mais encouragés par les prises de position de Valéry Giscard d’Estaing et surtout de l’impeccable Robert Badinter, ont exprimé leurs réserves, voire leur inquiétude. Mais tous, il me semble, ont ironisé sur l’arrivée des Croates au beau milieu de la négociation. Je me souviens notamment de la tête d’Yves Calvi lors de son émission « C dans l’air » consacrée au feuilleton de Bruxelles. La Croatie, disait son visage, avait surgi comme un lapin du chapeau des diplomates. Ce pays lui apparaissait comme le raton-laveur d’un inventaire absurde, le point d’orgue du n’importe quoi. Autrement dit, un pays européen de naissance et d’histoire, un pays à l’égard duquel nous devrions avoir un sentiment de dette parce qu’il a été abandonné en 1991 par la communauté européenne, semblait moins à sa place en Europe que la Turquie. D’ailleurs, l’humeur dominante attribuait cette irruption incongrue à l’entêtement des Autrichiens. La Croatie, c’était un caprice viennois et rien d’autre. Mais il ne faut pas accabler la France. L’Autriche, tout au long de ces négociations, a été laissée seule. Personne ne l’a soutenue. On voyait à la télévision la blonde ministre autrichienne qui affrontait non seulement l’Angleterre de Jack Straw, mais aussi l’hostilité générale des autres pays européens : un contre 24. Cela veut dire que ni la Hongrie, ni la Slovénie, ni la Pologne, ni la République tchèque, ni aucun de ces pays qui, au temps du soviétisme, rappelaient à l’Europe en construction que l’Europe était aussi un héritage, n’ont dit que la Croatie devait pouvoir commencer des négociations avec l’Union européenne. L’entrée des nations d’Europe centrale dans l’Union européenne aurait pu signifier la grande retrouvaille de l’héritage et de la construction, de la tradition et du projet. Tel n’a pas été le cas. Pour être de bons Européens, ces pays ont oublié qu’ils étaient européens. Ils ont joué à fond la carte de l’amnésie européenne. Ils ont entrepris à toute vitesse la rééducation de l’homo europeus en homo economicus. Bien sûr, les peuples résistent aujourd’hui à cette rééducation accélérée, même s’ils ne savent plus très bien ce qu’il en est de l’Europe centrale. Ils freinent, ils sont réfractaires à la dissolution de l’identité européenne dans l’Union européenne. On leur dit, notamment en France, que, par voie de référendum, le peuple aura le dernier mot. Il y aura des référendums pour décider de l’entrée ou non de la Turquie dans l’Union européenne. Mais admettons que les peuples, alors, votent non. L’Europe aura provoqué ce qu’elle prétend conjurer par ces négociations, c’est-à-dire la haine de l’Europe dans un pays musulman situé à ses frontières.
À propos de la « compétence universelle » C’est le droit de la mer qui a inventé cette étrange qualification. En cas de piraterie, tout État peut poursuivre et condamner les auteurs de l’infraction sur la base de la « compétence universelle ». La piraterie était un souci commun à tous les États du monde. Ce souci a quasiment disparu avec le progrès des techniques, mais au lendemain de la deuxième guerre mondiale on a voulu étendre ce principe au droit pénal international, en faisant obligation aux États de poursuivre les auteurs de crimes contre l’humanité, quelle que soit leur nationalité. La Belgique a revendiqué la « compétence universelle », mais elle est revenue sur cette revendication. Maintenant, les tribunaux belges ne se déclarent compétents que lorsque les victimes sont de nationalité belge. Mais voici que l’Espagne prend le relais et se déclare glorieusement compétente pour juger des faits de génocide et de crime contre l’humanité, même s’ils ont été commis hors d’Espagne et n’ont pas fait de victime espagnole. Ce principe de « compétence universelle » prime, disent les tribunaux espagnols, sur l’existence ou non d’intérêts nationaux. C’est ainsi que ces tribunaux ont fait droit à une plainte pour génocide, assassinat, torture et séquestration illégale commise au Guatemala entre 1978 et 1986, et déposée devant les tribunaux espagnols. L’Espagne est sortie du franquisme par l’amnistie. Elle aurait pu en être empêchée si certains pays limitrophes ou lointains s’étaient prévalus de la « compétence universelle » pour juger les crimes de Franco. L’Espagne a oublié, en revendiquant ce principe, sa propre histoire récente. Plus généralement, la « compétence universelle » est une insulte au sens commun. C’est parce qu’il n’y a pas de « compétence universelle » qu’il y a des compétences. Toute compétence est particulière. Toute humanité est particulière. « La particularité nationale, rappelle Régis Debray, est à compter au nombre des infortunes providentielles qui empêchent les humains de se prendre pour des dieux. Dieu est cause de soi, il ne tient que de lui-même ; il n’a de dette envers personne et ce qu’il sait, il ne l’a pas appris. Nous, nous sommes contraints, nous produisons du neuf, oui, mais à partir de ce que nous avons reçu. Nous sommes incapables de nous auto-fonder, de nous auto-organiser, de nous auto-engendrer. Le droit n’a pas par lui-même de pouvoir incarnateur. Il est impératif de plier le fait au droit mais l’ordre de la loi ne se soutient pas de soi... Il faut bien naître quelque part, entendre telle ou telle langue dans son berceau. Anyhow, somehow. Il y aura toujours cette idiotie, cette idiosyncrasie, en deçà de nos arguments, calculs, serments et décrets. Cela s’appelle la finitude, dont notre langue maternelle est une manifestation parmi d’autres. » La compétence universelle implique l’oubli de la finitude. Mais si les hommes sont tentés d’oublier la finitude, la finitude, elle, ne les oublie pas. C’était cela, l’expérience belge : dix-huit plaintes déposées contre Ariel Sharon à cause de sa responsabilité dans les massacres de Sabra et Chatila. Ariel Sharon, et non les Phalangistes. Et notamment ce leader phalangiste qui a siégé au gouvernement libanais pendant une vingtaine d’années en toute impunité. Sabra et Chatila, et non les massacres non moins abominables commis tout au long de la guerre civile au Liban par des Chrétiens contre des Palestiniens, par des Palestiniens contre des Chrétiens, par des Syriens contre des Palestiniens, etc. Tout cela n’existe plus. Les partisans de la « compétence universelle » s’enchantent d’un monde où la justice se confondra avec le Jugement dernier et où les dictateurs ne pourront plus dormir tranquilles. En réalité, ceux qui risquent de ne pas trouver le sommeil, ce sont moins les dictateurs que des hommes désignés à la vindicte des peuples par la téléprésence alliée aux préjugés du progressisme. Qui veut faire l’ange...
À propos de l’« affaire Dieudonné » Après avoir obtenu la condamnation en justice de Marc-Olivier Fogiel pour un SMS jugé injurieux, Dieudonné et avec lui un certain nombre d’associations africaines réclament sa démission. Qu’y avait-il dans ce SMS (dont on nous dit qu’il est une synthèse de plusieurs messages envoyés à l’émission) ? « Dieudonné, ça te ferait rire si on faisait des sketchs sur les odeurs des blacks ? T’es tellement bête que ça ne me choque même plus. » Un syllogisme se trouve concentré dans ce petit texte, alors déplions-le. Dieudonné, tu as fait un sketch antisémite ; or tu serais blessé par un sketch raciste ; donc tu n’aurais pas dû le faire, sauf à penser qu’il y a racisme et racisme. Mais visiblement ce raisonnement est trop logique pour toi, d’où cette conclusion en effet féroce : « T’es tellement bête que ça ne me choque même plus ». En d’autres termes, la condamnation de Marc-Oliver Fogiel repose sur un contresens énorme. Aux yeux des juges, il semblerait qu’il suffisse d’évoquer « l’odeur des blacks » dans quelque contexte que ce soit pour être raciste. Voilà ce que c’est que la France désertée par la culture, voilà l’un des symptômes du désastre scolaire. On est sourd à l’implicite, on ne comprend plus l’ironie, les connotations sont devenues inaudibles et inintelligibles. Il n’y a plus qu’un seul niveau de langage. C’est l’écrasement définitif du littéraire par le littéral. Certes, le texto en question n’était pas très littéraire, mais trop subtil encore pour les machines automatiques de la bien-pensance qu’on trouve maintenant partout, même dans les prétoires. Interrogé sur cette affaire par Michel Denisot, lors de son émission « Le grand journal » sur Canal Plus, un rappeur noir a dit son accord avec Dieudonné : le peuple noir, a-t-il affirmé, en a assez de se faire insulter. Ces mots ont été accueillis avec bienveillance. Or Canal Plus, ce n’est pas rien. C’est Canal Plus qui donne le « la » idéologique en France. C’est Canal Plus qui trace le cercle de l’intolérable. Et qu’est-ce qui est intolérable pour les branchés ? Ce n’est pas Dieudonné, c’est la prétendue insulte faite au peuple noir. Mais il n’y a pas de peuple noir. Il n’y a pas plus de peuple noir qu’il n’y a de peuple blanc, il y a des nations diverses. Et les seules organisations qui aujourd’hui parlent d’un peuple blanc sont la John Birch Society et le Ku Klux Klan. Ceux qui invoquent avec Dieudonné le réveil de la nation noire pour justifier l’invasion du plateau de Fogiel sont en train de créer un Ku Klux Klan noir. Et quel est leur ennemi principal ? Le Blanc ? Non. Le Juif. Le Juif à la fois rival et modèle. C’est sur le modèle du peuple juif exterminé que se constitue l’image d’un peuple noir esclavagisé puis colonisé. Un modèle à abattre et à supplanter. La mémoire qui se met en place là, ce n’est pas la pieuse remémoration des morts, c’est la mémoire venimeuse qui demande des comptes à l’Occident pour ses crimes, et aux Juifs coupables de perpétuer en Israël l’oppression occidentale et d’occuper en même temps (obscénité suprême) la place de la victime absolue. Mémoire de créancier, donc, et non mémoire de survivant ; mémoire qui dépose une plainte, et non mémoire qui acquitte une dette à l’égard des disparus. Mémoire pogromiste et non mémoire mélancolique. Je rappelle que le roman Pogrom, d’Éric Bénier-Bürckel, était dédié « aux Noirs et aux Arabes ». Son personnage principal disait qu’avec la Shoah les tenants de la race supérieure ont gagné dix mille ans d’impunité politique. Je rassure ce personnage et son auteur : on n’a même pas eu cinquante ans. Et ceux qui parlent maintenant au nom des Noirs et des Arabes réclament un droit à la Shoah. Le devoir de mémoire devient un droit à la Shoah. Ceux qui l’invoquent ne veulent pas que l’on enseigne mieux la colonisation et l’esclavage. Ils veulent en fait qu’on les enseigne moins bien, c’est-à-dire qu’on efface de ces événements tout ce qui n’entre pas dans le grand récit d’une Shoah continuée contre les Noirs et les Arabes. Pas de place pour d’autres traites que la traite occidentale, pas de place pour les crimes du FLN ; la colonisation doit être enseignée comme un crime contre l’humanité, exclusivement. Dans le louable dessein de soigner les blessures identitaires et d’arrêter la guerre des mémoires, on risque ainsi de simplifier voire de falsifier l’histoire. Il n’y a pas de concurrence des victimes. Les Juifs actuels ne sont pas plus les victimes de la Shoah que les Arabes les victimes de la colonisation, ou les Noirs les victimes de la traite. Nous sommes tous autres, par rapport aux victimes. C’est bien pour cela qu’il y a un devoir de mémoire. Mais il est peut-être temps de faire un bilan critique de ce fameux « devoir ». On a sans doute eu tort de créer un enseignement distinct de la Shoah. Ce faisant, on a constitué la Shoah en étalon-or du crime et de l’horreur. Et cette promotion est en train de nourrir toutes les haines. Il faudrait revenir à un enseignement plus modeste et plus historique des choses. Cette querelle intervenant dans le contexte de la discrimination positive, je rappellerai à ceux qui sont tentés de remplacer ou de contrebalancer la méritocratie par la victimocratie que l’intégration des Juifs s’est faite dans le respect des règles républicaines, et indépendamment de la reconnaissance par le président de la République que, le jour de la rafle du Vel d’Hiv, « la France accomplissait l’irréparable ».
À propos de la grippe aviaire L’Asie hier, maintenant la Turquie, la Roumanie, la Bulgarie et la Grèce. Je suis inquiet comme tout le monde devant la progression de la grippe aviaire et la perspective d’une mutation qui permettrait au virus de se transmettre d’homme à homme. C’est le moment ou jamais d’appliquer le principe de précaution. Cependant, quelque chose me choque et me heurte même très profondément : c’est la manière dont les oiseaux qui sont - ou qui peuvent être - porteurs du virus sont mis à mort. Cette négligence dans la violence. Cette désinvolture dans la cruauté. Cette barbarie nonchalante. Des hommes masqués, avec des espèces de bonnets de bain et des combinaisons vertes ou blanches, indifférents à leurs battements d’ailes, les jettent dans des poubelles ou les fourrent dans des sacs plastiques. Comme s’ils étaient déjà morts, comme s’ils avaient toujours été morts. Heidegger a eu cette phrase fameuse : « L’homme meurt, l’animal périt ». Mais, là, on n’a même pas l’impression qu’ils périssent. Tout se passe comme si le passage de vie à trépas se résumait pour ces bêtes à une évacuation, à un changement de lieu. Nous atteignons au comble de l’anthropocentrisme : ce n’est plus l’animal machine, c’est l’animal déchet. Toujours déjà déchet. Et devant ces images qui me serraient le cœur, j’ai pensé à cette phrase de l’Ecclésiaste : « Qui sait si l’âme des fils d’Adam va en haut et si l’âme des bêtes va en bas ». J’ai pensé aussi à Milan Kundera et à ce passage magnifique de L’insoutenable légèreté de l’être : « La vraie bonté de l’homme ne peut se manifester en toute pureté et en toute liberté qu’à l’égard de ceux qui ne représentent aucune force. Le véritable test moral de l’humanité, ce sont ses relations avec ceux qui sont à sa merci, les animaux. Et c’est ici que s’est produite la faillite fondamentale de l’homme, si fondamentale que toutes les autres en découlent. » Cette faillite nous est rapportée par des images insoutenables et qui ne suscitent pourtant aucune réaction. La même indifférence prévaut chez les éboueurs en bonnets de bain qui ramassent les bêtes, chez ceux qui commentent leur action et chez ceux qui la regardent. Tout le monde dort. Il ne s’agit pas, bien sûr, de laisser vivre les oiseaux et les volailles contaminés. Mais, à défaut de bonté, il faudrait au moins ne pas oublier qu’ils meurent quand on les tue. Nous devons combattre cet oubli. Il y va de notre salut, à tous les sens du terme. |
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