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Alain Finkielkraut, Se mettre à la place de l’adversaire

in L’Arche n°570, octobre 2005

 

À propos du retrait de Gaza

Elias Canetti disait que « l’unité d’un peuple tient essentiellement au fait que, dans certaines circonstances, il est capable d’agir tout entier comme un unique paranoïaque ». Ces circonstances ont été très nombreuses pour le peuple juif, et la paranoïa, en ce qui le concerne, était l’autre nom de la lucidité. C’était le constat de la persécution et non le délire de persécution. Face à l’antisémitisme, il est arrivé aux Juifs de réagir comme un seul homme. Mais le spectacle offert par Israël lors du désengagement de Gaza est différent et plus impressionnant encore : l’unité d’un peuple s’attestant dans la division elle-même.

Il y a eu un affrontement, mais il n’y a pas eu de coups portés. Tout s’est passé dans les règles grâce à la patience des uns (la police et l’armée) et à une certaine auto-limitation des autres.

On peut considérer que c’est une victoire de la démocratie. Mais c’est aussi une victoire de la nation. Autrement dit, Israël n’est une démocratie vivante que parce que ce n’est pas une société post-nationale. On le lui reproche. Mais le lien social a tenu précisément parce que c’est un lien national.

L’unité, c’est aussi la capacité de se mettre à la place de l’adversaire tout en le combattant, comme en témoigne l’article publié par David Grossman, dans le quotidien israélien Haaretz (15 août 2005). Grossman qui a négocié les accords de Genève, plaide depuis toujours pour la création d’un État palestinien aux côtés d’Israël et le démantèlement d’un nombre important de colonies, et il continuera de le faire. Mais cela ne l’empêche pas de ressentir de l’empathie vis-à-vis des colons.

Il ne faut pas oublier que, comme Theodor Herzl l’avait si bien dit, Israël est un Altneuland, un pays vieux et neuf à la fois. Le sionisme est une invention et un retour. L’invention, c’est Tel-Aviv. Le retour, c’est Jéricho. On ne peut donc pas reprocher à ceux qui veulent revenir en Judée-Samarie de trahir l’idéal sioniste. D’une certaine manière, ils s’y conforment. Même si, une fois qu’on l’a compris, on décide de les combattre pour des raisons pratiques, politiques et morales.

Un autre article publié par Haaretz, mais hâtivement traduit en France celui-là, mérite d’être évoqué. C’est celui d’Avraham Burg intitulé « Désengagements » (Le Monde du 21 août 2005, traduction Sylvain Cypel). David Grossman n’a eu les honneurs d’aucune traduction. Pour Avraham Burg, c’est allé plus vite que le mouvement, car il parle comme un adversaire européen d’Israël a envie qu’on parle.

La comparaison de ces deux textes est d’autant plus intéressante qu’Abraham Burg et David Grossman militent pour la même cause. Mais en renonçant à son siège à la Knesset, Avraham Burg semble avoir abandonné aussi la lucidité et la morale de responsabilité pour le narcissisme de conviction. Il dénonce simultanément « la colonisation » et « l’escroquerie de Sharon », en oubliant - du moins dans ce texte - la question de la légitimité du Retour et la haine inexpiable du camp d’en face. Tout le mal vient des Israéliens. On efface le reste pour se parer des plumes du paon de l’autocritique, de l’expiation ostentatoire.

Il faut cependant aller un peu plus loin dans l’analyse. Je n’apprécie pas l’exhibitionnisme moral d’Avraham Burg, mais j’ai été, comme lui, agacé par une phrase qu’on a beaucoup entendue : « Un Juif ne peut pas expulser un autre Juif ». Dans cette vision familialiste d’Israël, je perçois une forme de kitsch, ou encore de schwarmerei. Kant désignait par ce mot, difficilement traduisible, l’enthousiasme incontrôlé, le fanatisme religieux et la sentimentalité débordante.

Il me semble qu’en Israël, à partir de 1967, il y a eu un basculement dans l’enthousiasme. Et ce sont des enthousiastes chantants et dansants qui ont manifesté contre le retrait de Gaza. J’ai compris, en voyant ces manifestations, que ce que j’aime en Israël c’est précisément le contraire - à savoir, de Ben Gourion à Appelfeld, la résistance à cette dictature du cœur, la sobriété, le dépouillement, le laconisme, même une certaine rudesse.

Pour moi, et je crois ne pas être seul dans ce cas, Israël a été un havre de prose, là où les Juifs pouvaient être tentés par une certaine complaisance, par un certain attendrissement folklorique et familial. J’ai entendu avec Benny Lévy, en 1981, le rabbin Steinsaltz nous dire : « Les Juifs ne forment pas exactement une nation, ils forment une méta-famille ». Cette phrase m’avait exalté à l’époque. Mais je ne m’y reconnais pas du tout aujourd’hui. Certes, la tentation de la méta-famille existe, mais Israël c’est autre chose. Au cours du désengagement de Gaza, la prose a repris la main et l’a emporté sur la schwarmerei.

 

À propos du saccage des synagogues à Gaza

Les Israéliens avaient envisagé de démolir eux-mêmes les synagogues de Gaza après les avoir dépouillées de leur caractère sacré en retirant les rouleaux de la Torah. C’est cela aussi, le judaïsme : sacralisation des textes, pas des lieux.

Certains religieux se sont opposés à cette mesure et ont fait reculer le gouvernement. Peut-être ont-ils agi ainsi parce qu’ils étaient convaincus que ces lieux étaient sacrés ; mais alors, cela ressemble à de l’idolâtrie. On peut aussi penser qu’ils avaient des arrière-pensées, et qu’ils se sont dit : « Les Palestiniens vont incendier ces synagogues ; ils tomberont dans ce piège et auront à nouveau le mauvais rôle ». Cette attitude est deux fois condamnable, d’un point de vue juif et d’un point de vue politique.

Il n’empêche : puisque le piège était avéré, les Palestiniens n’avaient qu’une chose à faire : l’éviter. Or ils sont tombés dedans avec une allégresse d’autant plus fanatique qu’il s’agissait pour eux de lieux sacrés. Ils se sont acharnés contre ces synagogues en tant que synagogues, et en disant à qui voulait l’entendre que la prochaine étape serait la conquête de Jérusalem. La conquête, pas le partage.

Depuis des années, le mouvement national palestinien est « le plus dorloté de la terre », pour reprendre l’expression de Shlomo Ben-Ami. Il est riche aussi, très riche. Or les Palestiniens n’ont rien montré. Ni sur le plan de la gestion, ni sur le plan de l’éducation, ni sur le plan culturel, ni sur le plan social. C’est toujours, et constamment, la corruption, la misère, la violence. Et ce qui est extrêmement grave, c’est qu’on ne leur demande rien. Leurs partisans n’ont aucune exigence.

Est-ce de la condescendance ? Non. Pour les défenseurs de la cause palestinienne, il faut et il suffit que les Palestiniens soient malheureux et puissent exciper de leur oppression. Ils n’ont pas de cahier des charges. Ils n’ont aucune obligation à remplir. Nul devoir de vertu politique ou morale ne pèse sur eux. La seule chose qui leur est demandée, c’est d’être malheureux et emplis de haine. Tel est le grand méfait de la « critique de la domination » : retourner contre celui qu’on appelle le « dominant » les faillites du « dominé », et ses crimes.

Je croyais naïvement, il y a quelques semaines encore, que la grande démonstration de maturité d’Israël au cours du désengagement allait impressionner l’opinion. Mais tel n’a pas été le cas. Pour la « critique de la domination » il n’y a pas de « dominant » civilisé ; si par hasard le « dominant » se conduit bien, c’est dans la barbarie du « dominé » qu’on ira chercher la preuve de sa turpitude. En dépit du vandalisme, en dépit du discours de Sharon se prononçant à la tribune de l’ONU pour la création d’un État palestinien, la mise en accusation d’Israël était sur toutes les chaînes, dans tous les journaux. « Qu’allez-vous faire maintenant ? », demandait-on aux responsables israéliens. « Allez-vous profiter du désengagement de Gaza pour poursuivre la colonisation en Cisjordanie ? » Et quand des représentants d’Israël osaient dire que c’était aux Palestiniens de faire leurs preuves, ils n’étaient pas entendus.

Lorsque la Cour suprême d’Israël a exigé une modification du tracé de la barrière de sécurité parce que ce trajet imposait des conditions insupportables à des villages palestiniens, personne ne s’est extasié ni même incliné. On s’est plutôt offusqué de voir les magistrats israéliens oser critiquer le jugement de la Cour internationale de justice de La Haye pour n’avoir pas pris en compte les exigences de sécurité d’Israël. Mais y a-t-il des précédents historiques à cette primauté du judiciaire sur le militaire en période de grand péril ?

Les Palestiniens ne seraient pas si décevants s’ils avaient une identité plus substantielle.

Nazmi Al-Jubeh, l’un des interlocuteurs du beau livre de David Chemla Bâtisseurs de paix (Liana Levi, septembre 2005), se réclame de ce qu’il appelle « les deux dômes » de Jérusalem. Ceci, dit-il, est notre « héritage culturel ». « Ce sont les deux dômes qui nous placent comme peuple palestinien sur la carte. » Mais ces deux monuments n’ont rien de spécifiquement palestinien. Il n’est pas question d’un État palestinien dans la charte du Hamas mais d’un émirat islamique. La violence anti-sioniste risque fort de se prolonger en violence anti-chrétienne dans un État indépendant, du fait de cette inconsistance nationale.

Pourtant, quels que soient ma déception et mon découragement, je reste aussi favorable que jamais au plan de Genève ou à l’initiative Nusseibeh-Ayalon. Et je rappelle à ceux qui se réjouissent de voir les foules palestiniennes tomber dans le piège du vandalisme que l’occupation est un mal et la colonisation de peuplement une impasse. Il n’y a pas d’autre solution que deux États et le retrait d’une grande partie de la Cisjordanie.

Mais ce n’est pas insulter les Palestiniens que de leur demander de faire leurs preuves. Au contraire, c’est aider les Palestiniens qui sont sensibles à cette détérioration générale, et il en existe. L’un d’entre eux se demandait récemment dans le journal Haaretz jusqu’à quand son peuple resterait convaincu que sa vocation est de jeter des pierres, et il enjoignait les siens à se retrousser les manches pour construire Gaza. On aimerait que les défenseurs de la cause palestinienne prennent exemple sur ces voix modérées et minoritaires, au lieu de romantiser la barbarie.