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Quand un grand penseur meurt en France, il vaut mieux pour lui avoir été connu pour ses engagements. Car, dans le cas contraire, les médias ne savent que dire de lui. Ricœur était un grand penseur. Ce n’était pas tout à fait un grand lutteur - en tout cas, pas au même titre que Derrida ou que Foucault. Résultat : sa mort a été annoncée de manière gênée et discrète par une presse qui ne savait par quel bout le prendre, précisément parce que le « bout » c’était la pensée et non l’engagement. Ricœur n’est pas un penseur plus difficile à lire que Derrida, Foucault ou Deleuze. Simplement, le professeur et le penseur l’emportent en lui sur le militant. En premier lieu, il faut célébrer le professeur, qui s’est retrouvé à la tête de Nanterre en 1969. L’un des faits d’armes les plus honteux de 1968, ce fut la poubelle renversée par certains contestataires sur la tête de Ricœur. Dans l’un de ses ouvrages les plus accessibles, un livre de dialogue avec François Azouvi et Marc de Launay, La critique et la conviction, Paul Ricoeur évoque cette période : « Je me rappelle avoir une fois été traîné dans un grand amphi pour m’expliquer. “Qu’est-ce que vous avez de plus que nous ?” m’a-t-on demandé. J’ai répondu : “J’ai lu plus de livres que vous” ». C’est, en effet, la grande justification de l’autorité du professeur ; mais elle n’était pas audible à une époque où l’autorité était rabattue sur le pouvoir. Ricœur s’est opposé à la frénésie révolutionnaire mais aussi, d’une certaine manière, à la frénésie démocratique qui voulait que nous vivions dans un état de progrès continu et que les Modernes aient une supériorité définitive sur les Anciens : il y avait des esclaves naturels pour Aristote, nous au moins nous avons proclamé l’égalité de tous les hommes entre eux. Dans un entretien plus récent, Ricœur s’oppose à cette attitude : « Je résiste résolument à l’idée de ceux qui, dans les programmes de réforme universitaire, voudraient marquer une coupure entre les Modernes et les Anciens. Je suis beaucoup plus sensible à la très grande continuité culturelle. » Je crois qu’il faut également le créditer d’une grande capacité de résistance - et il en a payé les conséquences - au structuralisme, à cette idéologie de la fermeture des œuvres sur elles-mêmes ou du langage sur lui-même. Ricœur parlait de la « véhémence ontologique des œuvres » et notamment de la littérature, capable d’apporter à la connaissance des aspects de la réalité que le langage quotidien et le langage scientifique lui-même pouvaient manquer ou occulter. Et puis, il y a quelque chose qui m’émeut beaucoup chez Ricœur. Cet homme est mort très âgé, et ses plus belles œuvres ont été écrites à la fin de sa vie. Je pense notamment à Temps et récit, Soi-même comme un autre, ou encore La Mémoire, l’histoire et l’oubli, beau livre difficile qui a été très injustement attaqué. Dans un entretien publié dans les Cahiers de l’Herne, on lui demande : comment abordez-vous ce cap des 90 ans que vous allez franchir ? Paul Ricœur répond : « Je le vis tranquillement. La phrase qui m’accompagne toujours, c’est “être vivant jusqu’à la mort”. Les dangers du grand âge sont la tristesse et l’ennui. La tristesse est liée à l’obligation d’abandonner beaucoup de choses. Il y a un travail de dessaisissement à faire. La tristesse n’est pas maîtrisable mais ce qui peut être maîtrisé c’est le consentement à la tristesse, ce que les Pères de l’Église appelaient l’acédie. Il ne faut pas céder là-dessus. La réplique contre l’ennui, c’est d’être attentif et ouvert à tout ce qui arrive de nouveau. » Paul Ricœur a été capable de cela jusque dans les derniers mois de sa vie. C’est une leçon admirable. |
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