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Alain Finkielkraut, L’Europe n’est pas née à Auschwitz

in L’Arche n°563-564, mars-avril 2005

 

Max Gallo confiait récemment à France Culture avoir entendu une survivante des camps parler de « gavage médiatique » à propos des cérémonies qui ont connu leur point culminant le 27 janvier, à Auschwitz. Comme lui, je crois que ces inquiétudes sont infondées. Les médias et les hommes politiques ont été, pour la plupart d’entre eux, à la hauteur de l’événement et ont su donner de la substance à cette très solennelle communion collective.

Il était important que Gerhard Schröder parlât de « honte ». Il répondait ainsi à de nombreux historiens, en Allemagne notamment, qui en appellent à l’histoire pour noyer la culpabilité dans le contexte, dans la succession des causes et des effets. De même, quand le ministre allemand des affaires étrangères Joschka Fischer a dit que « la sécurité d’Israël était un principe non négociable de la politique allemande », il n’a pas instrumentalisé la Shoah, comme le pensent sans doute nos amis du Monde diplomatique, car la sécurité d’Israël n’implique pas l’agrandissement d’Israël. Il tirait les conséquences minimales d’une abomination à laquelle on peut rappeler que le Mufti de Jérusalem a prêté la main, sans pour autant remettre en cause l’urgente nécessité d’un État pour les Palestiniens.

Il était réconfortant d’entendre, à l’heure de la grande banalisation, le président de la République française dire : « Ici, des abîmes inconnus se sont révélés. La folie criminelle nazie est venue mettre en question l’essence même de l’humanité. Ici l’appareil d’État a conduit une politique d’extermination scientifique, systématique et méthodique qui ne souffre aucune comparaison, l’extermination de tout un peuple sur tout un continent. »

J’ai également été touché par les propos du nouveau président ukrainien qui a promis qu’il n’y aurait plus de question juive en Ukraine. On peut penser que cet engagement est un peu tardif. Mais, ce faisant, le président de l’Ukraine refusait de s’abriter derrière la double oppression successive du nazisme et du communisme pour occulter la réalité de l’antisémitisme dans son pays.

La seule fausse note de ce concert revient au président russe : il était proprement révoltant de l’entendre comparer le terrorisme d’aujourd’hui au nazisme d’hier. Justifier par Auschwitz la destruction de Grozny, c’est inexcusable ! J’en déduis que la Russie capitaliste a hérité de la Russie communiste et de la Russie tsariste le mépris olympien de la vérité. Et puisque devoir de mémoire il y a, il nous incombe de ne pas oublier ces propos d’autant plus choquants qu’ils étaient proférés au moment de la parution d’un texte signé par vingt membres de la Douma qui réclamaient l’interdiction de toutes les organisations juives. Ses signataires venaient de l’extrême droite et du parti communiste.

Une fois de plus, le parti communiste russe se recycle dans le nationalisme antisémite. Souvenons-nous de ce qui s’est passé après-guerre en Russie, de l’assassinat de Salomon Mikhoëls au procès des Blouses blanches. Poutine ferait mieux de prendre acte de ce qui se trame dans son propre pays. Certes, il y a des terroristes islamistes en Tchétchénie. Mais il était indécent d’aller chercher à Auschwitz un blanc-seing pour la guerre d’écrasement menée par la Russie contre les Tchétchènes.

Pour ce qui est des émissions de télévision et de radio, je crois aussi qu’elles ont été sérieuses et ont donné à percevoir ce que ce crime pouvait avoir d’unique et d’incommensurable. Ainsi les grands discours étaient-ils prolongés par une multitude de petits récits. Et la froideur des récits est bien plus apte que la chaleur des discours à convoyer l’horreur. Mon fils, par exemple, a été bouleversé par le documentaire de la BBC sur la Solution finale qui montre les problèmes que les techniciens zélés, les professionnels hyper-compétents, ont dû résoudre entre le moment où la décision d’exterminer a été prise et l’extermination effective. La réalité pratique du crime lui a été rendue sensible de cette manière. Ce type d’approche est plus fort que toutes les dénonciations.

Je me suis donc senti partie prenante de ces commémorations, même si je reste convaincu que l’antisémitisme contemporain est un antisémitisme du ressentiment qui se nourrit de la mémoire et non de l’oubli d’Auschwitz.

Néanmoins, une chose m’a gêné : la référence à l’Homme, à la folie de l’Homme. L’Homme, ça n’existe pas. Les hommes habitent la planète. Pas l’Homme. À force de parler de l’Homme, on occulte l’essentiel, c’est-à-dire : qui a fait quoi, à qui ? Et qui peut faire quoi, demain ? S’il n’y a plus que l’Homme, alors on en vient à dire : l’homme a promis « plus jamais ça » et puis il a rechuté de deux manières - celle du criminel (au Cambodge, au Rwanda, etc.) et celle du lâche (en ne faisant rien pour empêcher les crimes qui étaient en train de se produire). L’homme, s’il n’est pas Superman, devient un fieffé salaud et nous voici, par cette totalité vide, dotés d’un surmoi planétaire et, en fait, purement décoratif.

Gorki disait : « L’homme, cela sonne fier ». Je crois qu’il faut répondre, et de manière définitive : « L’homme, cela sonne creux ». Aucune morale politique un peu sérieuse ne peut se bâtir sur le déni de la finitude. Ne parlons pas de l’Homme mais des hommes, dans telles circonstances.

Mais, pire que la référence à l’Homme, il y a eu la référence constante aux droits de l’homme. Les droits de l’homme, je ne peux plus les voir en peinture. Cela ne veut pas dire que je pense qu’il faut les sacrifier. Je suis convaincu, au contraire, qu’il faut les défendre, les préserver contre tout empiétement du pouvoir. Mais il y a un danger à laisser les droits de l’homme tenir lieu de tout. Et c’est ce qui se passe quand on affirme avec Robert Badinter ou Bronislaw Geremek qu’il faut considérer Auschwitz « comme l’un des événements fondateurs de la communauté européenne ». Une telle formulation me met très mal à l’aise. Auschwitz, c’est l’abolition ultime de l’idée du semblable qui est au fondement des droits de l’homme. Mais dire que l’Europe est née à Auschwitz, c’est la vider d’elle-même au profit d’une universalité sans rivage.

« Si nous voulons exhumer la conscience originelle du cosmopolitisme au fondement du projet européen, la mémoire collective de l’Holocauste en constitue l’archive la plus évidente », écrit ainsi le philosophe allemand Ulrich Beck dans un article publié par Le Débat. La mémoire ainsi conçue prive l’Europe de son propre héritage. Et une communauté qui n’est rien se doit de tout accueillir. « L’envers de cette vacuité substantielle est la tolérance radicale et l’ouverture radicale. Tel est le secret de l’Europe », ajoute Ulrich Beck. D’où il ressort que la Turquie est européenne.

Voici donc répudiées, au nom de la mémoire, l’histoire de l’Europe et même la culture européenne. La culture, c’est l’idée d’un éclaircissement de la vie par les œuvres, d’une « action de la littérature sur les hommes », pour reprendre les mots de Lévinas dans Difficile liberté. L’idée que les textes antérieurs auront toujours quelque chose à nous dire n’a plus de place dans une Europe convaincue d’appliquer les droits de l’homme comme jamais aucune société ne l’avait fait avant elle.

Je voudrais rappeler à tous ceux qui s’expriment en ces termes un texte extraordinaire de Ruth Klüger, une rescapée qui a écrit l’un des textes les plus forts sur l’expérience concentrationnaire. Dans Refus de témoigner, publié chez Viviane Hamy dans les années 90, elle écrit : « Le nom d’Auschwitz a aujourd’hui un rayonnement, même négatif, tel qu’il détermine dans une large mesure la réflexion sur une personne à partir du moment où l’on sait qu’elle y a été. Mais moi, je ne viens pas d’Auschwitz. Je suis originaire de Vienne. On ne peut pas effacer Vienne. On l’entend à l’accent. Alors qu’Auschwitz m’était aussi fondamentalement étranger que la lune. Vienne fait partie intégrante des structures de mon cerveau et parle en moi, alors qu’Auschwitz a été le lieu le plus aberrant où j’aie pu me trouver. Auschwitz n’a jamais été qu’un épouvantable hasard. Je ne suis pas née à Auschwitz. »

Eh bien, l’Europe non plus n’est pas née à Auschwitz ! On ne doit pas faire ce cadeau à Hitler. Il ne faut pas que l’Europe sacrifie son histoire sur l’autel de la mémoire d’Auschwitz. Cette immolation est en train de la conduire, au nom du cosmopolitisme, à se dissoudre dans l’immensité et, au nom des droits de l’homme, à s’enfermer dans un patriotisme du présent totalement stérile. L’Europe n’est pas née à Auschwitz. Le rappeler ne retire rien à cet événement incommensurable dont nous ne pourrons jamais détourner nos yeux.