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Finkielkraut Alain, La corruption des âmes

in L’Arche n°562, février 2005

 

Les propos de Jean-Marie Le Pen au journal Rivarol révèlent d’abord la constance du personnage dans l’abjection. Mais soyons précis, puisqu’il s’agit de mémoire. Ce n’est pas le fait de dire que l’Occupation en France a été moins terrible qu’ailleurs qui est en lui-même scandaleux. Avez-vous lu Dans l’honneur et la dignité, un chef-d’œuvre d’exigence, de clairvoyance et de colère écrit par Vladimir Jankélévitch ? « Tout le paradoxe du désastre de 1940 tient dans ce contraste dérisoire entre un effondrement politico-militaire presque sans précédent et la clémence relative du destin envers une grande partie de la Nation. » Et Jankélévitch précise : « Si nombreuses qu’elles eussent été, les victimes du nazisme ne représentèrent jamais en France que des catégories : les Juifs, les combattants, les francs-maçons, etc. La masse bourgeoise n’était pas concernée. » Il va plus loin : « La France-croupion du Maréchal était viable. Les trains circulaient, les bourgeois allaient en vacances et aux sports d’hiver. Les conférences faisaient le plein. Paris avait ses événements littéraires, ses théâtres et tout ce qu’il faut à un grand pays pour tenir son rang. »

Ce n’est donc pas le constat qui est odieux chez Le Pen, mais la conclusion qu’il en tire. Alors que Jankélévitch dit son dégoût devant la France vichyste, Le Pen dit sa reconnaissance de Français envers le régime de Vichy. « Ce régime, écrit encore Jankélévitch, correspondait aux vœux d’une partie de la France, qui se reconnut en lui. Le mot gâtisme en résumerait assez bien l’essence. » Eh bien, Le Pen est l’héritier de ce gâtisme, le nostalgique de ce régime qui a fait de la honte un devoir et qui a rendu la capitulation normative. Il est le dévot, le « s’il n’en reste plus qu’un, je serai celui-là » de cette mystique de la défaite et de la démission.

Autrement dit, ce patriote étrange se réclame de ce que la France peut avoir de plus honteux, non de ce qu’elle a d’admirable et à quoi l’on voudrait faire honneur. Le Pen, c’est l’admirateur de la France minable. Son apologie de la collaboration le conduit aux bords du négationnisme quand il laisse entendre qu’il y aurait beaucoup à dire sur le massacre d’Oradour-sur-Glane ou encore quand il dit textuellement, pour justifier ses déclarations, que la déportation n’était qu’un emprisonnement.

Ce que dit Le Pen est répugnant, mais est-ce important ? Non. C’est répugnant et ce n’est pas important. Comme diraient les jeunes, c’est nul. À tous les points de vue. Parce que les mots que ressasse ce politicien fourbu relèvent d’une idéologie moribonde. Nul ne se reconnaît plus dans ce gâtisme-là.

Le Pen dit tout haut ce que presque plus personne ne pense tout bas. Pas même son propre parti. Ses cadres sont gênés et sa fille lui fait la tête. Beaucoup de gens au Front national veulent que ce parti prenne le même virage que l’Alliance nationale italienne, c’est-à-dire qu’il se débarrasse de ses casseroles collaborationnistes et qu’il fasse allégeance à la religion de l’humanité qui est la religion de tous.

Ce qui caractérise en effet notre temps, c’est la reconnaissance sensible de l’homme par l’homme. De là cette religion dont Durkheim a été le premier à parler et qui fait que « quiconque attente à une vie d’homme, à la liberté d’un homme, à l’honneur d’un homme, nous inspire un sentiment d’horreur analogue à celui qu’éprouve le croyant qui voit profaner son idole ».

La déferlante humanitaire en réaction au tsunami, dont nous avons parlé, relève précisément de cette religion. Et Le Pen, c’est l’ennemi qu’on adore détester car rien ne fait plus chaud au cœur que d’avoir à défendre cette religion contre ses adversaires, contre ses profanateurs. On fait bloc avec une espèce de délectation.

Seulement, le danger ne vient plus de là. Aujourd’hui, la vraie menace est intérieure. Il reste quelques adversaires marginaux de la religion de l’humanité, mais nous devrions savoir que celle-ci engendre ses propres monstres.

Jamel Debbouze est venu fêter sur la scène la dernière du spectacle de Dieudonné. Lors du sketch sur France 3, à l’émission On ne peut pas plaire à tout le monde, il avait tenu des propos très favorables. Puis il s’était rétracté, et le voici qui revient sur ses rétractations pour prononcer cette phrase lepéniste : « Dieudonné dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas ». C’est l’acte de naissance d’un lepénisme de gauche. Et que la gauche ne veut pas voir, comme en témoigne la non-réaction au rapport de l’Inspection générale de l’Éducation nationale mentionné plus haut.

La presse s’est mobilisée contre Le Pen. Le rapport, lui, n’intéresse personne. Il n’a fait l’objet d’aucun commentaire, d’aucune publication. Pourquoi ? La réponse est donnée par le philosophe Alain Badiou, dans un article ironique et violent paru il y a quelque temps sur l’affaire du foulard : « La religion musulmane ajoute aux tares des autres religions celle-ci, gravissime : elle est, dans ce pays, la religion des pauvres. » Pourquoi s’attaque-t-on aujourd’hui à l’islamisme ? Ce n’est pas, dit Badiou, parce qu’on est laïque, c’est parce que c’est l’islam est la religion des pauvres. Et le philosophe d’ultra-gauche n’est pas seul dans son combat, il y a aussi l’article consacré au foulard par le journal Télérama dans son bilan de l’année 2004. Cet article dénonce l’hallali provoqué par un tout petit accès de fièvre identitaire.

Autrement dit, on aura toujours des antifascistes dans ce pays. Mais les mêmes qui sortiront de l’anonymat relatif du journal Rivarol les propos gâteux de Le Pen mettront volontairement sous le boisseau le rapport que j’indique. Parce que précisément l’allégeance de ces gens-là à la religion de l’humanité s’est dégradée en idolâtrie des pauvres et des damnés de la terre. Ce qui les conduit à occulter toutes les manifestations non fascistes de racisme et de haine anti-juive.

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Depuis plus de quatre ans, depuis l’échec des négociations de Camp David et le déclenchement de l’Intifada dite des mosquées, l’actualité s’ingéniait à n’apporter que des mauvaises nouvelles. Ces nouvelles avaient ceci de particulièrement mauvais qu’elles n’étaient jamais nouvelles. On avait affaire à une actualité radoteuse, tragiquement radoteuse, à une logique inexorable où tout se répétait, tout s’enfonçait, tout s’enchaînait, où aucun événement ne faisait événement. Et voici que, soudain, quelque chose qu’on ne sait pas encore très bien qualifier semble faire exception à la loi du pire. C’est une trouée soudaine dans le régime continu de la mauvaise nouvelle. C’est un événement, ou plutôt une promesse d’événement, de l’événement qui interrompra le processus, qui brisera l’enchaînement fatal.

Tous les protagonistes - les Israéliens, les Palestiniens mais aussi les Égyptiens et peut-être les Syriens - semblent conscients qu’avec la mort d’Arafat quelque chose s’est mis à bouger. Une occasion est à saisir. On a le sentiment que l’esprit d’à-propos est en passe de l’emporter sur l’esprit de vengeance. C’est comme si la fatigue avait à nouveau droit de cité dans ce conflit, dans la politique.

Car, souvenons-nous, c’était la fatigue qui avait rassemblé Rabin, Pérès et Yasser Arafat. Or la fatigue est un lien très fragile ; on l’a vu. Mais c’est aussi, face au pseudo-messianisme et à l’extrémisme, une force. Peut-être est-ce justement la force de la fatigue qui a conduit les Palestiniens à choisir Mahmoud Abbas - et Marouan Barghouti à renoncer à sa candidature, car il représenterait l’Intifada face à celui qui en avait depuis longtemps condamné les méthodes. De même, c’est la fatigue qui va inciter le gouvernement israélien d’union nationale à procéder au désengagement de Gaza et à entamer des négociations avec la Syrie.

Un mot sur le gouvernement d’union nationale. On a connu des périodes où, quand ils exerçaient le pouvoir ensemble, les deux grands partis se tenaient par la barbichette, ils ne pouvaient rien faire d’autre que de perpétuer le statu quo. Ce n’est pas le cas aujourd’hui qu’ils ont un mandat. Ils sont là pour procéder au désengagement de Gaza. Et ce mandat est porteur d’une logique qui l’excède, qui l’entraînera sans doute plus loin.

Le chemin de la négociation est pavé de chausse-trappes, de pièges. Les chefs que les Palestiniens ont choisis restent attachés au « droit au retour ». Ils sont pour la négociation, mais ce ne sont pas des négociateurs faciles. De même, il y a en Israël des gens, peut-être Sharon lui-même, qui pensent comme son conseiller Weisglass qu’il faut prendre tout le monde de vitesse et désengager Israël de Gaza pour que rien ou peu de chose ne bouge en Cisjordanie. Sans compter le Hamas et le Djihad islamique qui risquent fort de réagir à la perspective du compromis par des attentats suicides ; ils l’ont déjà fait, et c’est ce pour quoi ils sont faits. D’un autre côté, cette nouvelle donne est la seule chance d’échapper à l’engrenage corrupteur de l’occupation. Je ne sais pas si la belle paix harmonieuse et sans nuage rêvée par La Paix Maintenant est à l’ordre du jour. Mais ce qui reste juste dans cette appellation, c’est l’adverbe : « maintenant ». Le temps presse.