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Alain Finkielkraut, La mort de Yasser Arafat

in L’Arche n°561, janvier 2005

 

Les funérailles de Yasser Arafat à Ramallah ont été le point d’orgue d’une semaine d’épouvante et de cauchemar. Épouvante devant le retour en force de l’idolâtrie politique et le spectacle de la foule surchauffée. Cauchemar de voir que cette épouvante n’était pas partagée. Plus l’idolâtrie se déployait, plus les commentaires en France, comme dans le reste de l’Europe, débordaient de compassion, de lyrisme et d’amour. On enterrait le père de la Palestine dans l’hystérie, la promiscuité, le bruit des coups de feu en l’air ; et la France célébrait cette « ferveur incomparable », comme si ni l’enterrement du Petit Père des peuples [Staline] ni les foules de la révolution iranienne ne s’étaient imprimées dans la mémoire collective. De l’État, on sait qu’il peut être le plus froid de tous les monstres froids. Mais que le peuple puisse être le plus chaud de tous les monstres chauds, on l’a complètement oublié. On ne sait plus ce que l’État totalitaire doit à la foule totalitaire. La prise de la Bastille continue à faire rêver les individus dispersés. Et donc, comme Sartre, ils chantent le groupe en fusion et dénoncent la pétrification institutionnelle, ce que Sartre appelle le « pratico-inerte ».

Dans un essai consacré à la Critique de la Raison dialectique, Raymond Aron disait de Sartre qu’il était le premier philosophe, en Occident, qui ait admiré sans réserve la foule révolutionnaire, « la tête d’un gouverneur d’une prison presque désaffectée au bout d’une pique ». Le premier qui ait salué dans le groupe en fusion l’accès de l’individu à l’authentique humanité. Le premier, mais pas le dernier. La France regorge de petits Sartre et de sans-culotte effervescents.

Cette foule, me dira-t-on, ne voulait s’emparer de rien. Elle n’était pas méchante, elle était malheureuse. Ce n’était pas une foule de lyncheurs, c’était une foule d’orphelins qui disait sa détresse, qui disait son désespoir et qui, autant que la mort de son guide suprême, pleurait le sur-place, le statu quo politique, les humiliations quotidiennes de l’occupation. Pas seulement, hélas.

Ce qu’on a entendu à Gaza et à Ramallah, c’étaient des Palestiniens qui disaient qu’Arafat avait été empoisonné, que cette mort était un assassinat, et qu’il fallait continuer la lutte révolutionnaire et venger Arafat. Que son rêve allait être réalisé et que ce rêve c’était un État palestinien avec Jérusalem pour capitale, tout Jérusalem. Mais ces propos ne troublent pas les journalistes. Tout à leur émotion, ils célèbrent ces hommes aux yeux rougis, même quand ils les prennent en flagrant délit de mensonge. Et je me suis dit que, dans notre pays, la diaspora des gens raisonnables se réduisait comme une peau de chagrin, qu’Israël faisait les frais d’un grand regain d’enthousiasme pour le peuple opprimé qui parle d’une seule voix.

Au palmarès de l’idolâtrie mondiale Yasser Arafat occupe, sans aucune contestation possible, la première place. Devant le pape, devant Mandela, devant Zinedine Zidane. Dans un accès de lucidité délirante, John Lennon avait dit des Beatles au milieu des années 60 ce qu’il adviendrait d’Arafat au début de notre siècle : « Il est plus célèbre que le Christ ». Aujourd’hui, Arafat fait l’objet d’une adulation sans frontières, sans précédent et sans équivalent.

Je crois que ce rayonnement, cette célébrité inouïe, sont pour beaucoup dans l’hésitation d’Arafat à sauter le pas à Camp David et à Taba, entre juillet et décembre 2000. Quand on occupe une position de combattant stratosphérique, il est difficile de redescendre sur terre, surtout quand cette terre a la taille d’un département français. La terre n’a que peu d’attrait pour les étoiles, et Arafat était une étoile. Il était même l’étoile parmi les étoiles, la superstar. Il a simplement eu du mal à passer d’une existence de révolutionnaire clandestin aux exigences de la construction d’un État. Du révolutionnaire à l’institutionnel, la translation ne s’est pas faite. Mais à qui la faute, au bout du compte ? Aux Israéliens qui ont empêché l’édification de cet État, répond-on. Rien ne doit écorner l’icône. Voilà le message global - il y a des exceptions, bien sûr - délivré par la presse à l’occasion de cette disparition.

Mais oublions la presse. Une chance historique s’ouvre. Il faut tout faire pour la saisir. Comment ? En montrant aux Palestiniens qu’ils ont quelque chose à gagner à abandonner leurs chimères. Chimère du droit au retour, chimère du « tout Jérusalem » comme capitale.

Il importe, pour le salut politique et spirituel d’Israël, qu’il y ait un gel des implantations. Et Israël se prépare au retrait de la plupart d’entre elles. Les implantations ne peuvent mener qu’à l’endurcissement des cœurs.

Quant aux Palestiniens, le grand test pour eux ne consistera pas à arrêter tout de suite le terrorisme mais à faire ce que n’a jamais pu faire Arafat. Celui qu’on appelle le Guide n’a pas été un guide. Il a été le suiveur de son peuple. L’homme qui l’affirme, c’est Robert Malley, ce négociateur américain, conseiller de Bill Clinton, qui a mis en cause la version Barak de Camp David et dont le témoignage est invoqué par tous ceux qui ne veulent pas voir que le refus de la paix par Arafat à Camp David a été à l’origine de la deuxième Intifada. Malley dit, dans une interview accordée au journal Le Monde, que la principale caractéristique d’Arafat, c’était le besoin d’être toujours en harmonie avec son peuple. Pour parvenir à la paix, il faut des leaders qui ne soient pas des suiveurs mais d’authentiques guides, qui prennent parfois le risque de prendre leur peuple à rebrousse-poil.