http://www.nouveau-reac.org/

Alain Finkielkraut, La dépolitisation humanitaire de la réalité

in L’Arche n°560, novembre-décembre 2004

 

À propos de l’affaire Ménargues

J’ai assisté récemment à une réunion avec Yossi Beilin qui rassemblait un certain nombre de ceux qui ont soutenu l’initiative de Genève. Il a énoncé les raisons pour lesquelles il allait soutenir le plan de désengagement de Gaza en dépit de son opposition à l’idée de retrait unilatéral. Il exprimait toutefois une crainte. Qu’après le désengagement, le chaos l’emporte et la violence continue, ce qui fournirait le prétexte rêvé aux habitants de Cisjordanie pour dire : « Nous ne pouvons pas céder davantage ». J’ai vu, à ce moment-là, se recréer devant mes yeux ce qui m’apparaît comme le vrai clivage israélien. Il y a d’un côté ceux qui espèrent de leurs adversaires une certaine maturité politique et, de l’autre, ceux qui tablent sur la barbarie et sur le pire pour, sinon perpétuer le statu quo, du moins sauver le maximum d’implantations. Je suis résolument du côté des premiers.

Quand je suis rentré chez moi, après cette réunion, j’ai vu un reportage sur France 3 consacré au redéploiement de l’armée israélienne. Ce reportage était caractérisé par la dépolitisation humaniaire de la réalité. Les Israéliens s’en vont. On nous montre les ruines qu’ils laissent derrière eux. Des habitants sont interrogés. Ils parlent de ce que « les Juifs » ont fait. Ensuite, on insiste beaucoup sur le caractère « artisanal » des roquettes Kassam, comme si c’étaient des lance-pierres et que des Thierry La Fronde palestiniens défiaient la surpuissance technique de Tsahal. Le reportage ajoute qu’à ces roquettes les Israéliens ont répondu par la punition collective, ce qui est interdit par les Conventions de Genève. Autrement dit : ils sont criminels. Aucune interrogation sur le choix palestinien de frapper Israël à quelques semaines de la mise en œuvre du plan de désengagement de Gaza.

Peu après, j’ai reçu par courriel ce « J’accuse » d’un auditeur de France-Culture : « La même image est restée dans ma mémoire pendant un demi-siècle quand j’entendais le mot “juif”. Les montagnes de corps martyrisés et desséchés me remplissaient la tête. Mais petit à petit, Monsieur Finkielkraut, depuis les années 90, une autre image est venue remplacer celle qui m’obsédait. Et maintenant, quand j’entends le mot “juif”, l’image qui s’impose immédiatement à mon esprit, c’est un énorme char d’assaut équipé d’un énorme canon pointé sur des enfants qui lancent des pierres. C’est trop. Depuis des années, tous les jours, toutes les semaines, tous les mois, on voit des chars monstrueux envahir les rues. Comme ça. Presque pour le plaisir d’humilier leurs habitants. Et pourquoi sinon pour assouvir la volonté de quelques extrémistes israéliens avides de construire le grand Israël ? » Puis il poursuit : « En France, vous avez monopolisé tout ce qui fabrique l’opinion publique : la publicité, les médias, le cinéma, les sciences, la médecine. Il manque à toutes ces intelligences-là la notion d’humilité et de mesure. Savoir où s’arrêter est souvent la seule condition de la survie. »

On voit à quoi peut mener la dépolitisation humanitaire de la réalité : à la recréation de l’antisémitisme. L’affaire Ménargues est exactement du même ordre. Dans Le mur de Sharon, un livre co-édité par France-Inter, ce journaliste de RFI met en cause de manière unilatérale la violence d’Israël et explique que le mur n’a strictement rien à faire avec quelque raison de sécurité que ce soit. Il persévère sur LCI, mais aussi sur Radio Courtoisie où il a dit : « Le mur - j’ai été voir des rabbins, des hommes politiques -, si vous regardez le Lévitique dans la Torah, qu’est-ce que c’est ? La séparation du pur et de l’impur ». À l’origine du mur, autrement dit : le judaïsme, rien de moins. Sharon est un petit Hitler qui a trouvé son inspiration dans l’Ancien Testament. Et si Alain Ménargues est contraint à la démission, mon auditeur de France Culture y verra la preuve que nous, les Juifs, avons monopolisé tout ce qui fabrique l’opinion publique...

 

« La Porte du soleil »

Parce qu’il a été diffusé sur Arte, patronné par Libération et célébré par Le Monde dans toutes sortes d’articles, nous devons prendre ce film très au sérieux. Avec La Porte du soleil, l’agression contre la vérité vient de recevoir l’agrément de l’opinion dominante.

Qu’est-ce à dire, sinon que l’espace public, en France, est en train de tomber en morceaux ? Le monde commun se défait et la liberté d’opinion devient une farce sinistre. Hannah Arendt nous le rappelle, il n’y a de pluralisme possible qu’à partir d’une même réalité. Si la distinction du vrai et du faux est brouillée, alors c’est, au sens littéral, la fin du monde.

Or, dans ce film, le faux triomphe. En 1947, nous dit-on, les fedayin se battent contre les Anglais et les féodaux qui vendent des terres aux Juifs. C’est faux : les Anglais soutiennent les combattants palestiniens. Ils souhaitent leur remettre la Palestine qu’ils vont quitter. 1947, c’est aussi la date d’un plan de partage que les Palestiniens refusent avant d’attaquer les villages, les kibboutz.

On nous dit que les armées arabes ont trahi les Palestiniens. C’est faux : dans les heures qui ont suivi la Déclaration d’Indépendance, les armées arabes ont attaqué Israël qui était un tout petit pays. Il y a eu 6 000 morts, un centième de la population, dont 2 000 civils, et les combats ont été extrêmement durs.

Le mensonge est aggravé par un certain nombre de récits particuliers. On apprend que l’enfant de l’héroïne, dans les années 50, alors qu’elle vit encore en Galilée mais sous un gouvernement militaire, a été tué à coups de pierre. On n’arrive pas à savoir si c’est dans le cadre d’un jeu ou non. En tout cas, c’est un enfant juif qui a lancé une pierre sur cet enfant palestinien. Mais le gouverneur militaire, qui veut connaître les lieux où se cache l’époux fedayin de cette femme, refuse de laisser l’enfant aller à l’hôpital et il meurt.

Puis on voit, en 1948, l’armée juive surpuissante chasser des Palestiniens. Elle les réunit dans un village. L’un d’entre eux se lève en disant : « Traitez-nous avec dignité, nous n’avons pas d’armes ». Il est tué à bout portant.

Enfin, troisième épisode marquant, lorsque le fedayin apprend la mort de son enfant, il veut commettre un attentat dans un kibboutz. Il rêve de l’incendier. Il place le détonateur. Mais au dernier moment, il renonce à le faire, parce qu’il est humain. C’est la manière qu’a le cinéaste de condamner le terrorisme, nous dit-on. En fait, c’est la manière qu’il a de présenter le conflit israélo-palestinien comme un face à face entre un peuple humanicide et des villageois sans défense.

Cela signifie que la critique courageuse entamée par des historiens israéliens pour mettre en cause la légende sioniste n’a eu qu’un effet : celui d’accréditer aux yeux de l’opinion dominante une légende palestinienne beaucoup plus fruste, beaucoup plus méchante. Si tous ces journalistes s’autorisent de ce film pour dire « On voit la cruauté sioniste à l’œuvre », c’est qu’ils ont eu vent du travail des « nouveaux historiens ». Objectivité chez les nouveaux historiens. Mythe et légende chez les cinéastes palestiniens.

Pourquoi cela est-il pris pour vérité d’Évangile ? Deux logiques sont à l’œuvre à Libération, au Monde et à Arte. La première, c’est la logique de la rétrospection. La vision de la réalité présente projette son ombre dans le passé - Sharon est un monstre, donc tous les sionistes ont toujours été des Sharon - de même qu’aux Guignols de l’Info les Américains ont tous la tête de Sylvester Stallone, de même voit-on dans ce film des soldats tous sharoniens se déchaîner contre de paisibles cueilleurs d’olives.

Deuxième logique : la logique de la compassion. Ils souffrent, donc ils ont tous les droits. Droit, comme l’a dit un chroniqueur de France-Culture, à une narration unilatérale, l’objectivité restant le privilège des riches. Moyennantquoi, nous débouchons sur une logique de guerre.

Cette partialité est très coûteuse. « La Porte du soleil », c’est cette grotte en Galilée où la femme et l’homme, héros du film, se sont rejoints tout au long de leur vie. Cette porte a été murée et il est dit qu’elle est la seule partie de Palestine que les colonisateurs, les sionistes, les « Juifs » n’ont pas foulée. Cette revendication de justice débouche sur le droit au retour, et nous nous retrouvons dans la situation décrite par Shlomo Ben-Ami dans Quel avenir pour Israël ? : « Ramener Israël à la situation de l’occupant cruel et de l’oppresseur violent en rendant aux Palestiniens leur image de victimes est devenu une alternative préférable au compromis de Camp David et même aux paramètres de Clinton qui étaient plus généreux. »

Le pire dans cette affaire, c’est que ce cinéaste n’est pas un islamiste, n’est pas un illuminé. Il vomit Al Qaïda. Il est laïque, comme le montrent les scènes érotiques qui ponctuent le film. Cela veut dire que nous devons nous préparer à quelque chose de terrible. L’Europe des Lumières s’est constituée sur le rejet de l’antisémitisme. Dans le monde arabo-musulman, ceux qui représentent les Lumières, les droits de l’homme, l’égalité entre les sexes, font de la haine de tout ce qui porte le nom d’Israël un élément constitutif de leur combat. Cela peut vouloir dire que l’alternative à l’islamisme, du point de vue juif, est tout aussi inquiétante que l’islamisme lui-même.

J’ajoute que s’il y a eu hélas de grands films de propagande, comme ceux d’Eisenstein ou de Leni Riefenstahl, celui-ci est nul et aussi laid qu’une sitcom. Une fois de plus on a abdiqué tout discernement, toute exigence esthétique, dès lors que ce sont les porteurs du sens de l’histoire ou du sens de la souffrance qui s’expriment.