Alain Finkielkraut, C’est comme Juif et comme Français que je souffre de ce qui se passe in L’Arche n°558, septembre 2004
« Sarcelles First » Deux mots me viennent à l’esprit pour qualifier le comportement de l’Agence Juive dans cette affaire. L’un en hébreu : houtzpa. L’autre en français : toupet. Ce toupet m’énerve mais ne m’étonne pas. Il est consubstantiel au sionisme. Souvenez-vous de vos premiers voyages en Israël et de cette question que tout le monde vous posait : « Alors, quand est-ce que tu fais ton alyah ? » Si vous répondiez franchement que ce n’était pas votre intention, que vous étiez Juif français ou Juive française, on vous jaugeait avec une condescendance apitoyée. Certes, depuis la deuxième Intifada, cet apitoiement n’était plus de mise. Mais maintenant que l’antisémitisme redémarre en Europe, le discours sioniste retrouve ses couleurs, sa vigueur, sa superbe. Le sionisme repose sur la certitude qu’il y a un peuple juif, malheureusement dispersé. Ce qui signifie que « juif » est en nous la qualité principale. Les autres appartenances, les autres loyautés, les autres tendresses, sont secondaires, accessoires, aléatoires. Dans « Juif français », « Juif » est l’essence, « français » l’accident. Et, selon le sionisme officiel, si d’aventure nous oublions cette hiérarchie, l’antisémitisme se charge de nous la rappeler. D’où le plan « Sarcelles First », d’où le refus de prendre des gants et d’en passer par les institutions juives françaises. Aussi fort que soit mon attachement à Israël, je ne me reconnais pas dans un tel partage. Non pas que je sois un Israélite français tenté de renverser la hiérarchie en faveur de mon passeport. Mais si je suis honnête, je ne peux pas me dire français par hasard. Je ne peux pas affirmer que ce prédicat n’est pas constitutif du sujet que je suis. Je suis français par Montaigne, par Diderot, par Proust, par Péguy, par Camus, par de Gaulle, par Jacques Anquetil, par les cafés, par les marchés de Provence, par la rue Champollion, par le Mont Ventoux. Je suis français par trop de choses pour ranger cette épithète dans la rubrique « contingence » ou « accident ». Et quand je dis « français par Péguy », je pense évidemment au rôle qu’a joué dans la constitution même de l’identité française moderne le combat contre l’antisémitisme. Dans Notre jeunesse, Péguy écrit : « Ce que nous défendons dans l’affaire Dreyfus, ce n’est pas seulement notre honneur, ce n’est pas seulement l’honneur de tout notre peuple dans le présent, c’est l’honneur historique de notre peuple, l’honneur de nos aïeux, l’honneur de nos enfants. Plus nous avons de passé, plus nous avons de mémoire, plus nous devons la défendre. Plus nous avons de passé derrière nous, plus, justement, il nous faut le défendre et le garder pur. Je rendrai mon sang pur comme je l’ai reçu. C’était la règle et l’honneur de la poussée cornélienne, la vieille poussée cornélienne. C’était la règle et l’honneur de la poussée chrétienne. Une seule tache entache toute une famille. Elle entache aussi tout un peuple. » Il se trouve en effet que la condamnation du Juif Dreyfus entachait la France. Voilà en tout cas comment pensait Péguy. Au moment de répondre à la question « Que suis-je ? », je ne peux pas, moi juif, oublier ces paroles. Je ne suis donc pas français au sens où l’Agence juive voudrait que je le sois. Mais je ne suis pas bêtement optimiste non plus. La France a su mobiliser les meilleurs des siens contre l’antisémitisme anti-démocratique, c’est-à-dire contre une vision du monde fondée sur la division de l’humanité en races insurmontablement antagonistes, en identités, en nations mutuellement exclusives. Saura-t-elle faire face à l’antisémitisme démocratique, c’est-à-dire à la condamnation des Juifs au nom de l’égalité, de l’humanité, du principe de similitude ? Rien n’est moins sûr. L’antisémitisme démocratique, l’antisémitisme imbibé du discours des droits de l’homme, l’antisémitisme nourri de la haine d’Israël, État d’apartheid, c’est l’avenir de l’antisémitisme. Ses porte-parole ne sont pas des hobereaux ou des déclassés mais des intellectuels, et ils n’ont pas fini de nous en faire voir. Alors, peut-être faudra-t-il un jour imaginer un « Jussieu First », un « Paris-VIII First », un « Collège de Philosophie First », parce que nous avons cru à tort que le triomphe de la démocratie sur le totalitarisme, c’était la fin de l’histoire. L’histoire continue et ce que nous réserve l’idéologie de la démocratie radicale n’a rien de radieux. Mais ce « nous », renvoie aussi bien aux Juifs qu’aux Français. Le monde qui vient n’est pas moins hostile à la France selon Péguy qu’aux Juifs de France. Pour ma part, c’est comme Juif et comme Français que je souffre de ce qui se passe. Autrement dit, je me bats pour la France et pour les Juifs contre l’extrémisme de l’antisémitisme démocratique. Si je perds la bataille, j’aurai deux raisons de pleurer.
La police républicaine contre les sortilèges de la bien-pensance À propos d’une rencontre avec les policiers des Hauts-de-Seine. Cette rencontre a été pour moi un moment de très grande émotion. C’était une situation inédite. J’ai parlé, dans ma vie de professeur et d’intellectuel, devant toute sorte d’auditoires. Là, je parlais devant des policiers en uniforme -, ils étaient en chemisettes, mais c’était des chemisettes d’uniforme - des commissaires de police, des officiers de prévention... tous concernés par le problème du racisme et de l’antisémitisme dans les Hauts-de-Seine. Je leur ai confié que j’appartenais à la génération de 68 et que j’avais eu, dans ma jeunesse, à l’époque Marcelin, un sentiment de grande et généralisante hostilité à l’égard des « flics ». Mais que j’avais mûri et qu’indépendamment de l’évolution de l’institution policière elle-même, j’avais compris que la police n’incarnait pas seulement la répression mais aussi la République. J’aurais dû aller plus loin et dire que même la répression peut avoir quelque chose de républicain. La morale républicaine, cela n’a jamais été « Il est interdit d’interdire » mais un certain refus de l’excuse sociologique. Il existe des limites et quand on les franchit, il est normal de subir un certain nombre de sanctions. On ne peut pas se contenter de toujours renvoyer aux causes. C’est le noyau de vérité qu’il y a dans l’attitude de Sarkozy, et c’est la raison de sa popularité. Voilà un homme qui a dit : « Le plus sacré des droits, c’est le droit à la sécurité. L’insécurité frappe d’abord les plus démunis. » La gauche n’a pas tenu un tel discours. Ni les artistes qui, malheureusement, en France, versent beaucoup plus du côté de l’idéologie que du côté de l’art. Les cinéastes donnent une apparence sophistiquée à la vision simpliste d’une pauvre jeunesse marginalisée, et contrainte à la délinquance par l’exclusion dont elle est victime. La misère sociale ne justifie pas tout. L’idée de police républicaine nous le rappelle. Si je suis finalement sorti réconforté de cette conférence, ce n’est pas simplement parce que j’ai eu le sentiment d’être entendu quand j’ai essayé d’analyser les nouvelles formes de l’antisémitisme. C’est aussi parce qu’à un moment donné, le préfet des Hauts-de-Seine est venu prolonger l’un de mes développements. Interrogé sur la liste Euro-Palestine, j’ai dit l’inquiétude que m’inspirait son relatif succès et indiqué que la seule bonne nouvelle était le désaveu de cette liste par la représentante de la Palestine en France, Leïla Shahid, quelles que soient ses motivations. Cette liste, sous couvert de solidarité avec la Palestine, était une liste de haine à l’endroit d’un certain nombre de Juifs de France, un rassemblement de pogromistes en puissance. Le préfet de police est alors intervenu pour ajouter qu’« il ne fallait pas se laisser piéger par les bonnes intentions ». « Beaucoup de gens, a-t-il affirmé, disent que cette liste est un bien car elle a conduit un certain nombre de gens, qui jusqu’à présent s’abstenaient, à accomplir leur devoir d’électeur. Selon eux, cette liste serait une première forme d’intégration. Voilà des gens qui se sentaient extérieurs à la société française et qui, à travers cette liste, agissent en citoyens. » « Or, a poursuivi le préfet, ce discours vise à nous endormir. Il n’y a rien de positif dans cette liste. On ne peut que se préoccuper du succès qui a été le sien dans certains villes des Hauts-de-Seine. » Il a aussi dit avoir fait une note à l’intention du ministre de l’intérieur pour le mettre en garde contre ce type de justification par les « bonnes intentions ». J’ai été saisi, car il était allé plus loin que moi dans l’argumentation. La police m’est apparue comme une institution qui résiste beaucoup mieux au discours ambiant que d’autres, notamment l’Éducation nationale. Quand je pense aux protestations du SNES et de Sud-Éducation contre l’exclusion des élèves qui avaient persécuté un petit Juif au lycée Montaigne, je me dis que les professeurs ne sont pas tous nos alliés dans ces affaires. Loin s’en faut. Quant à l’institution judiciaire, elle faillit sur tous les plans. Et sur celui-là aussi. La police essaye de tenir bon, de faire face. Elle résiste à toutes les sirènes, tous les sortilèges de la bienveillance et de la bien-pensance. C’est tout ce que les Juifs attendent. Ils ne demandent pas la suppression, comme par miracle, de cet antisémitisme dont le pire est peut-être encore devant nous. Ils demandent une République qui tienne bon. Et si ce pilier de la République, qu’est la police, résiste, cela veut dire qu’il y a encore, pour nous, un avenir en France. |
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