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Alain Finkielkraut, C’est l’antisémitisme qui devient un droit de l’homme

in L’Arche n°556-557, juin-juillet 2004

 

Le Grand Méchant Bush

La commémoration solennelle du soixantième anniversaire du débarquement coïncide avec une des plus fortes poussées de fièvre anti-américaine que la France et le monde aient jamais connues. L’anti-américanisme est partout. Il est notre bande sonore. Il fait le fond de l’air du temps et s’étale sur tous les écrans de télévision et d’ordinateurs, toutes les vitrines des grands et des petits libraires. C’est une détestation sans frontière. Christine Bravo n’est pas moins anti-américaine que Jean Baudrillard, ni Jean-François Kahn que le festival de Cannes. Les people communient avec le peuple, les progressistes avec Thierry Ardisson, Emmanuel Todd avec Yannick Noah, Canal Plus avec Arte, Le Monde Diplomatique avec France Inter et, courageusement, le Nouvel Observateur s’y est mis aussi.

Ce n’est pas une vague, c’est une déferlante. Ce n’est pas non plus un agacement, c’est de la haine. Une haine tout à fait politiquement correcte. On ne met pas tous les Américains sur le même plan. Tout au contraire, « l’Autre Amérique » est là pour, à la fois, fonder, moralement comme politiquement, l’anti-américanisme d’aujourd’hui, et sauver l’honneur des Américains. Mais attention : l’Autre Amérique, ce ne sont pas les opposants à Bush. L’heure est trop grave, la menace trop effrayante. L’Autre Amérique, ce sont les voix résistantes de Noam Chomsky, de Michael Moore ou encore de Robert Paxton, l’historien bien connu du fascisme passé, présent et à venir.

Car nous avons aujourd’hui des historiens de l’avenir. Philippe Roger a fait dans L’Ennemi américain (Seuil) un travail généalogique, sans doute inspiré par la curiosité devant ce sentiment grandissant. Mais, selon moi, l’anti-américanisme contemporain diffère profondément de l’anti-américanisme traditionnel. L’Amérique que fustigeait Baudelaire, par exemple, c’était un « monde goulu », assoiffé de matérialisme, un pays modelé par l’idée d’utilité, la plus hostile qui soit à l’idée de beauté. C’était le monde du débordement démocratique, de la foi naïve en la toute-puissance de la technique, de la dictature de l’opinion, du très peu de place pour les choses qui ne sont pas de la terre.

Baudelaire reprochait à l’Amé rique d’avoir ignoré et même martyrisé Edgar Poe. Ce pays lui apparaissait trop démocratique pour ne pas haïr les grands hommes. Que la démocratie puisse régner absolument, que les sociétés soient soumises aux deux seules passions de l’égalité et du bien-être, c’était la grande inquiétude du XIXe siècle, de Baudelaire mais aussi de Tocqueville, de Henry James dont l’âme était divisée entre l’Europe et l’Amérique et, au début du XXe siècle, de Rainer Maria Rilke. Baudelaire a forgé le mot d’« américanisation » pour dire que le monde allait périr dans le nivellement généralisé et l’atrophie de nos capacités spirituelles.

Si cette façon de voir était critiquable - pourquoi « américaniser » un processus dont nous sommes tous partie prenante, nous autres, modernes ? -, elle diffère profondément de l’anti-américanisme contemporain. Ce qui inspire l’anti-américanisme d’aujourd’hui, ce n’est pas la nostalgie, c’est la volonté d’aller de l’avant. Ce n’est pas l’exigence esthétique, c’est la vigilance anti-fasciste. L’Amérique n’incarne pas, aux yeux de ses innombrables détracteurs, la démocratie absolue mais l’absolutisme anti-démocratique. Ce qu’on vomit dans l’Amérique, c’est l’Empire.

L’Europe que l’on oppose à l’Amérique - ce « on » pouvant être aussi bien le philosophe d’extrême gauche Étienne Balibar que le journaliste centriste Jean-Marie Colombani -, ce n’est pas l’Europe des belles œuvres, des anciens parapets, de la culture, des grands héritages. Ce n’est pas un passé somptueux, c’est un présent gentil. C’est l’Europe pénitente, repentante, démocratique, des droits de l’homme et du droit international.

On pourrait même aller jusqu’à dire que cette Europe-là, c’est un monde hyper-américanisé, au sens de Baudelaire. Un des textes que Baudelaire a écrits sur Edgar Poe se termine ainsi : « Toute âme éprise de poésie pure me comprendra quand je dirai que parmi notre race anti-poétique, Victor Hugo serait moins admiré s’il était parfait et qu’il n’a pu se faire pardonner son génie lyrique qu’en introduisant de force et brutalement dans sa poésie ce qu’Edgar Poe considérait comme l’hérésie moderne capitale : l’enseignement. » De Victor Hugo à Michael Moore, cette « hérésie moderne capitale » a fait du chemin. On est passé de l’enseignement à l’endoctrinement, du didactisme à la propagande. C’est dire comme on se fiche des valeurs que Baudelaire opposait au prosaïsme américain !

Au fond, il n’y a pas pire exemple d’américanisation, au sens ancien, que le fait de couronner une œuvre pour son efficacité anti-américaine. Cette politisation de la Palme d’or de Cannes, ce « missile de Croisette », pour reprendre la belle trouvaille du journal Libération, a suscité quelques protestations aussitôt condamnées par les porte-parole de l’opinion et notamment par Edwy Plenel dans Le Monde 2 : « On a pu lire dans un journal concurrent et néanmoins confrère que la Palme d’or de Michael Moore était un crachat lancé à la figure de l’État américain, déplore le directeur de la rédaction du Monde. Un crachat vraiment ? C’est trop d’excès dans le déshonneur. Cette palme, évidemment et tout au contraire, était un baiser à l’Amérique, un hommage à sa vitalité, à sa liberté, à son courage, à sa dissidence, à son non-conformisme et son esprit critique, à son peuple surtout qui ne se confond pas forcément avec ses dirigeants. L’acte posé par le jury cannois est un geste de foi en l’Amérique, l’Autre Amérique, celle qui dément sa caricature guerrière et religieuse, une Amérique à la fois universelle et libertaire qui se refuse à tourner le dos au monde et à sa complexité. »

Il faut s’arrêter un moment sur le mot de « complexité ». Il est l’un des grands mots de la novlangue en vigueur. En paraphrasant un grand écrivain mort en 1969, Witold Gombrowicz, qui affirmait à propos du structuralisme « plus c’est savant, plus c’est bête », je dirai qu’aujourd’hui « plus c’est simpliste, réducteur, binaire, kitsch, plus cela parle de complexité ». Plus on est bêtement manichéen, plus on prend la pose du penseur dont les yeux se plissent et le front se ride.

Autrement dit, ce qui est à l’œuvre, sous le nom de complexité, c’est l’indécrottable my thomanie de la bonté originelle de l’homme. De cette bonté originelle, le peuple américain, le peuple mondial, sont les dépositaires, et les puissants, les dirigeants, l’hyperdirigeant qu’est George W. Bush, les assassins. Vive le peuple mondial, à bas le Grand Méchant Bush !

On est aux antipodes de Baudelaire qui, toujours dans son article sur Edgar Poe, reprochait à ces complimenteurs de l’humanité de répéter sur toutes les variations possibles : « Nous sommes tous nés bons » en oubliant que nous sommes tous marqués par le mal. Ce à quoi Baudelaire donnait le nom d’« américanisation » s’atteste dans l’anti-américanisme contemporain. En tout cas, les tenants de l’antagonisme des peuples et de la puissance emploient, par antiphrase, le mot de « complexité » car, en réalité, ils enfoncent le réel dans le carcan d’une histoire niaise et paranoïaque.

À tout il faut un coupable et le coupable, c’est l’Amérique religieuse et belliqueuse. Dans la bataille planétaire qui se déroule sous nos yeux, elle occupe toutes les places. Elle a fabriqué Ben Laden. Elle fait la guerre à Ben Laden. Elle a équipé Saddam Hussein. Elle renverse Saddam Hussein. Elle a mis au monde les islamistes qu’elle combat maintenant. Tous les incendies dont elle se veut le pompier lui sont imputables. L’opinion est saisie par la paranoïa : il n’y a qu’un seul crime, qui est perpétré continuellement et sur chacun. C’est une gigantesque cosmo-criminologie qui conduit à transmuer l’effort pour faire advenir un peu de bien qu’est la politique, en tentative d’éradiquer le mal. C’est une régression terrible pour le monde en général et pour les Juifs en particulier. Quand on prétend tout expliquer par la malfaisance de quelqu’un, ce quelqu’un a beau être un « gros con texan », les Juifs, ces petits malins, redeviennent très vite une cible.

 

« Droits de l’homme » à tout faire

J’ai reçu la relaxe de Dieudonné par le tribunal de Paris, pour son sketch télévisé, comme un coup sur la tête. Dieudonné a déclaré que cette décision était une victoire de la liberté d’expression. Ce terme a été repris tel quel par un certain nombre de médias. Cette décision allait enfin permettre de critiquer Sharon car jusqu’à présent c’était, paraît-il, interdit.

En fait, ce n’est pas seulement une victoire de la liberté d’expression. C’est une victoire, et même un triomphe, du discours des droits de l’homme. Or ce discours revient de loin. Jusque dans les années 1970, jusqu’à l’irruption de la dissidence antitotalitaire sur la scène politique française, il était entaché du soupçon d’idéologie - au sens marxiste de mystification, de tromperie. Les droits de l’homme, c’était cette magnifique invention bourgeoise qui disait que l’ouvrier, le manœuvre, était aussi libre que le bourgeois, alors que cette liberté n’existait que de manière formelle. Les droits de l’homme, c’était cette poudre aux yeux qui dissimulait la réalité de la déchirure pour détourner de la nécessité de la lutte.

Quelque chose s’est produit avec la dissidence et son invocation des droits de l’homme contre l’État totalitaire. Les droits de l’homme ont vaincu. Ils ont retrouvé une légitimité et sont même devenus l’idiome universel du combat politique. Mais la victoire était trop belle. Le grand discours des dissidents est devenu aujourd’hui un sinistre discours bon à tout dire et à tout faire. C’est au nom des droits de l’homme qu’on réclame l’introduction du voile islamique à l’école. Avec Dieudonné, c’est l’antisémitisme qui devient droit de l’homme. Pas l’antisémitisme d’extrême droite, objet d’une vigilance constante, mais l’antisémitisme qui affirme porter l’étoile jaune sur son visage et qui demande réparation pour la souffrance palestinienne.

Dans cette affaire, ce ne sont pas les associations mais le parquet qui a initié la procédure contre un sketch où Dieudonné est apparu sur le plateau coiffé d’un chapeau noir et de papillotes, le visage caché par une cagoule et vêtu d’une veste en treillis. Autrement dit, c’était un soldat mais c’était surtout un Juif religieux, un Juif tel qu’on le représente sur toutes les caricatures, qui disait, entre autres amabilités, cette phrase terrifiante : « Convertissez-vous comme moi. Rejoignez l’axe du bien, l’axe américano-sioniste qui vous offrira beaucoup de débouchés, beaucoup de bonheur. C’est le seul axe qui vous offrira la possibilité de vivre encore un peu. » À l’instar du Parti Musulman de France qui affirme « Ils ont tout alors que nous n’avons rien », Dieudonné dit aux jeunes des banlieues : si vous voulez vous en sortir, au lieu de vous laisser écrabouiller, convertissez-vous à l’axe américano-sioniste.

On ne peut rien dire de pire aux Juifs aujourd’hui. Si ce n’est pas de l’antisémitisme, il n’y a plus d’antisémitisme.

Il faut que la justice soit logique avec elle-même. Depuis que l’incitation à la haine des Juifs est devenue une incitation à la haine antiraciste, elle n’est plus sanctionnée. Que les juges disent courageusement que l’antisémitisme est permis, au lieu de prétendre que Dieudonné n’est pas antisémite.

Peut-être certains magistrats vont-ils, ici ou là, en décider autrement. Il n’y a pas une totale cohérence dans l’institution judiciaire. Mais celle-ci est en train de craquer et succombe à l’air du temps. Hormis quelques grandes exceptions, les juges sont des éponges. Ils sont perméables à l’époque. Ils font ce que l’opinion leur demande de faire. L’opinion veut faire la chasse aux pédophiles, alors ils se désentravent de toute la sagesse de la psychanalyse et sacralisent la parole de l’enfant. On voit ce que cela a donné à Outreau. L’opinion dénonce l’axe américano-sioniste, ou décrète que l’antisémitisme des banlieues n’est qu’une retombée du conflit israélo-palestinien, alors, docile et spongieuse, la justice absout Dieudonné.

 

Les causes de l’antisémitisme

Le jour où le ministère de l’éducation nationale révélait l’augmentation de la violence en milieu scolaire, un proviseur, s’exprimant à la radio, soulignait que cette violence était marquée par les agressions racistes et antisémites. Il disait que c’était l’effet d’un conflit lointain. Cette phrase est infiniment révélatrice.

L’antisémitisme, aujourd’hui en France, n’est plus une saloperie, c’est une conséquence. On ne peut pas être à la fois une saloperie et une conséquence.

Ce changement de rubrique est une sorte de brevet d’innocence. La conséquence n’est pas coupable. C’est la cause qui est coupable. Et la cause, c’est quoi ? Le conflit israélo-palestinien. Mais plus précisément ? Qui est coupable ? Qui est criminel ? La réponse est sur les couvertures des magazines : « Sharon l’incendiaire ».

Autrement dit, en France aujourd’hui, les Juifs malmenés, les Juifs insultés, les Juifs molestés sont priés fermement, et de moins en moins courtoisement, par l’institution judiciaire d’adresser leurs réclamations à Tsahal, cette armée de soudards sadiques. Souvenez-vous de cette porte-parole de l’armée israélienne qu’un journaliste de radio a accueillie en ces termes : « Ne vous sentez-vous pas un peu responsable des attentats de Madrid ? ». Si elle doit se sentir responsable des attentats de Madrid, que doit-il en être pour les attaques contre les Juifs de France ?