Alain Finkielkraut, Antiracisme et barbarie in L’Arche n°551-552, janvier-février 2004
Le baiser de José Bové à Tariq Ramadan En dépit ou à cause de sa tonitruante dénonciation - noms à l’appui - du « communautarisme » juif, Tariq Ramadan a fait un triomphe au Forum social européen. Il était plus que le bienvenu, il était le clou du spectacle, le héros de la fête. José Bové, le maître des lieux, ne s’est pas contenté de lui serrer la main - il lui a ostensiblement donné l’accolade. Et il a déclaré, à l’adresse des détracteurs de Ramadan, qu’on accueillait bien au Forum des groupes tels que l’Action catholique sans que personne n’y trouve à redire. Comme si l’Action catholique dressait des listes noires ou érigeait les Juifs en tireurs de ficelles de la mondialisation ! Dans son article, rappelons-le, Tariq Ramadan reprochait à quelques intellectuels juifs de s’être mis au service de la politique malfaisante d’Israël, et, à la différence des progressistes d’antan qui considéraient l’État hébreu comme une tête de pont américaine, il faisait de la Maison blanche une succursale sioniste. Obligé, il y a peu, de présenter des excuses pour avoir suggéré que les attentats antisémites en France étaient l’œuvre du Mossad, José Bové a étreint en Tariq Ramadan un compagnon d’infortune. Le baiser du tribun au prédicateur est le baiser de la mort. De notre mort. Il nous signifie, en effet, que la roue victimaire a tourné et que les damnés de la terre, désormais, sont musulmans. Tout espoir, cependant, n’est pas perdu. Si nous hurlons contre les loups juifs avec les agneaux de l’altermondialisation, nous serons réintégrés dans la ronde et nous aurons peut-être droit à un baiser mouillé lors du prochain forum.
Démystifier l’islamophobie On ne doit rien concéder à la notion d’islamophobie. Elle n’est que la traduction profane, le prolongement laïque de la fatwa de Khomeiny. Salman Rushdie : le premier islamophobe. Le racisme anti-arabe existe, il ne mérite pas la moindre indulgence, mais si on veut le débusquer il faut l’appeler par son nom. Échanger ce nom pour celui d’islamophobie, ce n’est pas une avancée de l’intelligence, c’est une épouvantable régression, c’est le coup de force linguistique qui permet de faire tomber dans le champ du racisme toute fin de non-recevoir adressée aux manifestations et aux mises en demeure de l’islam combattant. Islamophobe est, selon le MRAP, le projet d’interdiction du voile islamique à l’école. Ainsi l’affirmation d’une règle valable pour tous est-elle transformée en stigmatisation de ceux qui y dérogent. On n’a pas recours à la notion d’islamophobie pour montrer mais pour effacer ce qui se passe. Sauf à être islamophobes, nous sommes tenus de vivre dans un pays flou où des jeunes inassignables expriment leur mal-être en se déchaînant sporadiquement sur des cibles non-identifiées. Ainsi a-t-on très peu parlé de l’agression d’une jeune femme d’origine maghrébine, handicapée mentale, portant des boucles d’oreille en forme de croix, par trois jeunes beurs qui lui ont tailladé le visage avec un couteau en la traitant de « juive-catholique ». De manière plus générale, je crois que la seule fonction du suffixe « phobe » est de mettre hors d’atteinte les exigences ou les revendications frappées du sceau minoritaire, en déclarant ceux qui ne sont pas d’accord bons pour l’asile de fous ou pour le tribunal.
Enraciner l’initiative de Genève Je soutiens aujourd’hui les accords virtuels de Genève, parce que je sais que si demain il doit y avoir une issue, une solution, elle aura ce visage. Elle ne peut pas en avoir un autre, car, pour qu’Israël reste un État juif et démocratique, la séparation, la désintrication s’imposent. Or Genève, c’est la paix du divorce et non la paix de l’idylle ou de l’étreinte (étreinte mortelle pour les uns et pour les autres). À cela s’ajoute ce que nous ont appris les trois années d’Intifada Al-Aqsa : Israël ne peut pas, tout seul, venir à bout du terrorisme. Le terrorisme ne pourra être jugulé que si les Palestiniens y mettent du leur. Et les Palestiniens n’y mettront pas du leur si on ne leur ouvre aucune perspective. Mais quand je dis qu’une solution aura forcément ce visage, je ne dis pas qu’il y aura forcément une solution. Il n’est écrit nulle part que tous les problèmes humains ont une solution et qu’il y a une issue à tous les conflits. Peut-être ce conflit là est-il sans issue ? Certaines des réactions au plan de Genève confortent cette hypothèse. Sans les partager, on peut comprendre le scepticisme et l’hostilité d’une partie de l’opinion israélienne. Dans cette affaire, Israël, en effet, est tenu de céder des territoires et de démanteler les implantations. C’est indispensable et c’est difficile. Mais les Palestiniens ? Quand j’ai discuté, lors d’un récent voyage, avec quelques-uns de leurs intellectuels et que je leur ai demandé comment on pouvait sortir de l’impasse, leur réponse tenait en quatre mots : « End of the occupation » (fin à l’occupation). Ce que propose Genève. Les Palestiniens auraient donc dû militer, défiler pour l’application immédiate de ces accords. Or qu’est-ce qu’on entend ? Qu’est-ce qu’on voit ? La dénonciation des signataires palestiniens du pacte de Genève comme des collaborateurs, comme des traîtres qui ont, pour un plat de lentilles, renoncé au droit au retour ! Cela me fait peur, car les Israéliens regardent ces images qui contredisent l’un des grands arguments de Genève : il y a un plan, il y a un partenaire. Peut-être que tout va se retourner et qu’au bout du compte les Israéliens seront convaincus, plus encore qu’il y a trois ans, que ce partenaire n’existe pas et que, lorsqu’il apparaît, il est dénoncé par les siens. Cela risque donc de renforcer encore leur scepticisme. Il ne faut pas pour autant abandonner cette initiative. La priorité pour les signataires de ce pacte doit être de travailler les opinions publiques plutôt que de collectionner les succès auprès des chancelleries car, avec les chancelleries, on n’est pas dans le réel des choses mais dans l’hyper-virtuel. Que Colin Powell salue cette initiative ou que Georges Bush la qualifie de « constructive », c’est bien mais cela ne l’enracine pas. Or il faut l’enraciner. J’espérais, par ailleurs, que l’initiative de Genève allait fissurer le front islamo-progressiste. Mais les premiers signes ne sont pas très encourageants. Interrogée sur France-Culture, au lendemain de l’événement, Françoise Seligmann, l’une des porte-parole de la Ligue des droits de l’homme, s’est félicitée de cette initiative avant de dénoncer le « mur » et d’affirmer que si les Juifs continuent à soutenir Sharon ils vont en payer le prix par l’antisémitisme. Cette analyse consacre l’exclusion des Juifs de la lutte contre l’exclusion. Les associations antiracistes ne dénoncent pas l’antisémitisme mais le soutien inconditionnel des Juifs à Israël. Pour le dire autrement, elles justifient l’antisémitisme. On remarque la même tonalité hostile dans la campagne lancée à Paris par les ONG françaises en solidarité avec les ONG palestiniennes contre le « mur » et pour la fin de l’occupation des territoires palestiniens. Les auteurs de cette campagne affirment que la paix virtuelle ne doit pas occulter la « logique de guerre réelle » et ce « mur » qui partage la Cisjordanie en « ghettos ». Ils font comme si le problème des attentats-suicide n’existait pas. Et qu’est-ce que le « mur » en l’absence de toute menace ? Une pure provocation raciste. C’est le retournement contre les Juifs de l’admirable apostrophe de Hannah Arendt à la fin de Eichmann à Jérusalem : « Parce que vous avez soutenu et exécuté une politique qui refusait de partager la terre avec le peuple juif et les peuples d’autres nations, nous estimons qu’aucun être humain ne peut avoir envie de partager la terre avec vous. » On ne peut pas avoir envie de partager la terre avec des gens qui construisent des « ghettos » et qui rééditent l’apartheid. Malgré Genève, nous en sommes là aujourd’hui. Et je me dis, une fois de plus, que si au XXe siècle la barbarie a eu le visage du racisme, elle aura, au XXIe, le masque de l’antiracisme. |
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