Finkielkraut Alain, L’affairement du monde in L’Arche n°549-550, Novembre-décembre 2003
Notre vie, pour toutes sortes de raisons, bonnes ou mauvaises, nous condamne à l’affairement perpétuel. Même notre douleur, notre stupeur à la mort de Benny Lévy n’a pas eu la force de calmer cet affairement. J’ai décidé d’aller deux jours à Jérusalem pour voir sa famille, ses amis, et participer modestement à la shiva. En me rendant à l’aéroport, j’ai vu dans le métro une publicité invraisemblable représentant un prêtre avec une soutane, une croix sur la poitrine, une Bible à la main, et cette inscription : « Il y a des gens qui travaillent le dimanche. Chez nous, c’est 24 heures sur 24 ». En voyant cela, je me suis dit qu’il ne reste plus rien du shabbat dans le monde où nous vivons. La seule chose qu’on arrive encore à dire du dimanche, succédané catholique du shabbat, c’est que les prêtres travaillent même ce jour-là. L’affairement veut que rien ne lui échappe. Benny me rappelait, par la manière dont il était juif, que le judaïsme se définit comme la fiancée du shabbat. C’était à cela que j’essayais de me raccrocher en allant à Jérusalem. J’ai vu Léo, sa femme. J’ai aussi pu m’incliner sur sa tombe, ce qui a été un moment très émouvant, dans ce cimetière absolument somptueux de Jérusalem. Sa tombe n’était pas encore recouverte d’une dalle. Il y avait simplement de la terre, et son nom : « Binyamin Lévy ».
Une réponse à Tariq Ramadan Claude Askolovitch m’avait prévenu de l’existence de ce texte sur Internet et m’avait communiqué la réponse qu’il allait publier dans le Nouvel Observateur en me demandant si je voulais m’exprimer. Mais j’ai pensé que ce n’était pas la peine. J’ai été pris, pour la première fois depuis longtemps, en flagrant délit de naïveté et d’optimisme. Je me suis dit : il est allé tellement loin dans l’horreur que là, il est cuit, il est carbonisé, c’est fini, les gens prendront conscience de l’antisémitisme foncier du bonhomme. Ce n’est donc pas la peine d’ajouter ma voix à celles des autres. Son compte est bon. Eh bien, je me suis trompé, puisqu’au lieu d’être discrédité il a été hissé sur l’Empyrée, dans le séjour des dieux, et les choses étant ce qu’elles sont, l’Empyrée, aujourd’hui, c’est « Tout le monde en parle » de Thierry Ardisson. Il a été immédiatement l’invité-vedette de cette émission. Avant ce texte, Tariq Ramadan était connu. Maintenant, il est célèbre, il est people. Une fois de plus, on voit le « deux poids, deux mesures » de la vigilance française. Si ce texte était venu de l’extrême droite, de Le Pen, le scandale aurait été général : Quoi ? Faire une liste d’intellectuels et les traiter de représentants de l’État d’Israël sous prétexte qu’ils sont juifs, les dénaturaliser, ce n’est pas possible, ce n’est pas concevable, c’est absolument odieux. Mais comme ça vient d’un porte-parole des damnés de la terre, l’altermondialisation refuse de le condamner et la doxa s’en amuse. Tous les intellectuels mis en cause par Tariq Ramadan ont une forte propension universaliste. André Glucksmann et Bernard Kouchner sont des gens qui se mobilisent pour la Bosnie, pour le Rwanda, pour la Tchétchénie, pour les dissidents cubains, pour l’intervention humanitaire, mais très rarement pour Israël. Quant à Bernard-Henri Lévy, il a condamné très fermement l’intervention en Irak ; il était sur les positions de Dominique de Villepin et du gouvernement français. En revanche, on n’a jamais vu Tariq Ramadan se prononcer pour une cause non islamiste. Quand j’essayais de défendre le droit à l’indépendance de la Croatie, je l’ai fait sans Tariq Ramadan. Quand je me préoccupe du devenir de l’école en France, je le fais sans Tariq Ramadan. Qu’un homme comme lui, qui n’a que l’islam en tête, et pas le plus modéré, puisse nous accuser de communautarisme serait risible si tout le monde riait avec nous. Mais, tel n’étant visiblement pas le cas, c’est tragique.
Le discours antisémite du premier ministre de Malaisie Ces propos, prononcés lors d’une conférence islamique, ont été accueillis pas des ovations. Personne, parmi les représentants des pays invités, n’a protesté. La plupart ont applaudi. Cela atteste que ce monde a fait le choix de l’antisémitisme, a décidé de critiquer Israël par la voie de l’antisémitisme. Dans le langage politique, il y a d’autres discours politiques disponibles. Ils n’ont pas été choisis. On est loin du discours sur l’antisionisme. Ce sont les Juifs, et rien d’autre, qui sont visés. Il fallait en prendre acte. Certains représentants de pays européens, révulsés par ce discours, ont voulu une condamnation écrite. D’après ce que l’on croit savoir, Chirac et les Grecs s’y seraient opposés, au nom d’une tradition qui voudrait que seules les questions discutées pendant le sommet soient reprises dans la déclaration finale. Or la Grèce, c’est aujourd’hui le pays de la haine d’Israël ; cette alliance entre la France et la Grèce a tout de même quelque chose d’un peu inquiétant. J’ai par ailleurs noté que la condamnation de la « barrière de sécurité » faisait, elle, partie de la déclaration finale. On nous dira qu’elle avait été discutée pendant le sommet : il fallait alors inscrire à l’ordre du jour la condamnation des propos du premier ministre malaisien ! Il ne fait pas de doute qu’il n’y avait là, de la part du président Chirac, aucun antisémitisme. La sortie de Maariv est grotesque, stupide, ruineuse. Mais il y avait peut-être le souci de ne pas aller trop loin, de ne pas aggraver la fracture entre les deux mondes, de ne pas alimenter le choc des civilisations. C’est aussi pour ces raisons que la France a refusé de voter contre l’élection de la Libye à la présidence de la commission consultative des droits de l’homme des Nations unies. J’ai peur que tout cela s’inscrive dans la vision d’un « ordre multipolaire » cher à la politique étrangère de la France. Si c’est vrai, cela ne mérite pas le tir de barrage d’une certaine presse israélienne, mais cela ne mérite pas non plus de compliments. Le retour de l’antisémitisme comme idéologie, c’est-à-dire d’une explication de l’histoire par les manœuvres des Juifs, est très inquiétant et mérite les condamnations les plus solennelles de la part du monde occidental.
Le pacte de Genève, une lueur d’espoir J’ai tendance à accueillir le pacte de Genève comme une bonne nouvelle. Il y a quelques mois, à Jérusalem, j’ai rencontré l’écrivain David Grossman. J’ai été très impressionné par la force et l’authenticité qui se dégageaient de lui. David Grossman m’avait parlé de ces négociations en me demandant de garder le secret. Il n’était pas sûr de signer, car les Palestiniens ne semblaient pas démordre du « droit au retour ». Là, j’ai compris qu’il s’agissait de vraies négociations. Certes, elles n’impliquaient pas des gens qui représentaient des gouvernements. Mais elles étaient âpres. Ce que je n’aurais pas aimé, c’est quelque chose signé sur un coin de table : « Ben quoi, c’est simple, on revient aux frontières de 1967 », comme la proposition du roi Abdallah qui fascinait tant la presse française. Le pacte de Genève est un texte très conséquent, dont la gestation a été extrêmement douloureuse. On est dans le sérieux des choses. On prend en compte un certain nombre de réalités. On n’a pas ce fétichisme des frontières de 1967 (qui n’ont jamais été les frontières d’Israël et de la Palestine, puisque la Palestine n’existait pas et que tout le monde s’en fichait - les Arabes en premier et la gauche progressiste en deuxième). David Grossman a signé ce texte, de même qu’Amram Mitzna et Avraham Burg. C’est une lueur d’espoir. Shimon Pérès, qui au début l’a critiqué, l’a ensuite défendu face aux attaques - indignes, il faut le dire - d’Ariel Sharon à la Knesset. On ne peut pas considérer comme des « traîtres » des gens qui essayent de s’en sortir. Bien sûr, les Israéliens sont échaudés. On ne va pas leur faire un Oslo bis après l’échec de Camp David. D’un autre côté, il ne faut pas oublier qu’Oslo a été trahi par les deux parties : les Palestiniens qui s’armaient, et les Israéliens qui voulaient construire des implantations comme autant de faits accomplis. Il est vrai que rien ne se fera si on ne démilitarise pas les factions terroristes, mais il est vrai aussi que les Israéliens auront eux-mêmes à accomplir des sacrifices.
Le test de l’universalité Nous sommes souvent traversés par des sentiments contradictoires quand, d’un côté, nous apprenons que le gouvernement israélien a pris des décisions qui suscitent en nous la colère - comme celle d’inclure l’implantation d’Ariel dans le tracé du mur, même si ce tronçon n’est pour l’instant pas relié au reste de la barrière de sécurité, ou celle de relancer des programmes de logements dans certaines implantations - et que, de l’autre, la violence du camp de la haine anti-israélienne nous révolte. On se dit : quel sentiment vais-je écouter ? Vais-je oublier ce que dit le camp de la haine pour m’adonner à mon indignation ou, précisément parce que je suis requis de lui répondre, ne fût-ce que dans ma salle de bain, vais-je oublier la décision que je trouve désastreuse du gouvernement israélien ? Il y a peut-être une voie du salut pour chacun d’entre nous quand nous sommes ainsi tiraillés. C’est de nous dire : le camp de la haine est très fort et nous conduit à nous rétracter un peu sur nous-mêmes, mais il n’est pas omniprésent ni omnipotent. Pour dire les choses encore plus précisément, il y a des non-Juifs qui n’ont pas basculé dans la haine absolue d’Israël, nous en connaissons les uns et les autres, et nous devons nous poser la question : jusqu’où peuvent-ils nous comprendre ? Ils peuvent nous comprendre lorsque nous disons que l’attitude d’Israël ne relève pas du racisme. Ils peuvent nous comprendre lorsque nous disons que c’est un problème politique et que cette façon de parler de « mur de l’apartheid » conduit à constituer les Israéliens en ennemis du genre humain. Ils peuvent nous comprendre quand nous défendons, envers et contre tous, le lien vital que nous avons vis-à-vis d’Israël. En revanche, jamais nous ne rendrons pour eux compréhensible, légitime, l’attitude qui consiste à laisser grandir les implantations. Et là, nous devons nous poser une question : le sionisme peut-il survivre si les décisions prises par ses dirigeants n’ont pas d’autres supporters que des Juifs ? Devons-nous, nous Juifs, être supporters d’Israël comme on est supporter d’une équipe de foot, ou devons-nous aussi réclamer des arguments crédibles et universalisables ? Voilà un test que nous devons nous passer à nous-mêmes, pour à la fois rendre coup pour coup au camp de la haine et garder un lien politique avec Israël. |
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