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Alain Finkielkraut, Je ne serai plus jamais poli

in L’Arche n°544-545, juin-juillet 2003

 

Les vrais pogromistes

À propos d’un rassemblement républicain pour la laïcité, contre les communautarismes, le racisme et l’antisémitisme (le 6 mai, devant l’Hôtel de ville de Paris).

La France est aujourd’hui à la croisée des chemins. Soit elle reste une nation, c’est-à-dire une collectivité unie autour d’une langue aimée, d’admirations partagées, de souvenirs communs, inscrite dans une histoire inachevée. Soit elle devient une auberge espagnole où chacun apporte son manger, où chaque communauté, chaque groupe, chaque minorité compte ses forces, affiche son identité, dit ses revendications. La France comme nation, d’un côté ; la France comme société de plaignants, de l’autre.

Je crois que la France comme nation mérite d’être défendue et je pense aussi que, malgré les apparences, les Juifs en tant que Juifs ont tout à perdre de cette transformation de la France comme nation en société multiculturelle.

Ce rassemblement avait lieu à l’appel du Grand Orient de France, de la LICRA et de l’Union des étudiants juifs de France. Les politiques étaient présents en grand nombre. Il y avait Luc Ferry, François Bayrou, Philippe Douste-Blazy, Bertrand Delanoë, Pierre Lellouche, Jack Lang. Le ban et l’arrière-ban.

J’étais heureux de cette présence et, en même temps, à mesure que la manifestation se déroulait, que les orateurs se succédaient, ma frustration augmentait. Mis à part le discours de Luc Ferry, qui pointait des problèmes réels et concrets, les hommes politiques se sont contentés de platitudes. Pourquoi ? C’est d’abord la tentation de la langue de bois politique. Mais, là, il y avait autre chose : la nécessité de noyer le poisson.

De même qu’un certain nombre de grands intellectuels, pour éviter de parler de l’islam et de l’islamisme, font des thèses sur la renaissance du fait religieux, de même c’était le racisme et l’antisémitisme qu’on dénonçait d’une seule voix, d’un seul souffle, pour ne pas avoir à parler du problème de l’antisémitisme d’origine maghrébine en France. Le monstre doit être dénoncé. Mais comme le monstre ne peut pas être une victime, on le dénonce dans les termes les plus généraux.

J’ai été tellement frustré que j’ai commencé mon propre discours autrement que je l’avais prévu. Jean-Marc Ayrault s’était étonné du fait qu’un an après que les Français se sont unis contre l’intolérance, celle-ci fasse de tels progrès. J’ai dit, pour ma part, que les Français, au soir du 21 avril, ne se sont pas rassemblés contre l’intolérance. Ils se sont rassemblés contre le Front national, dans l’idée que l’intolérance avait un seul visage, celui de Le Pen. Or cela n’est pas vrai. Dans les années 50, Camus disait que l’on ne devait plus prendre de gants, de précautions, avec le socialisme concentrationnaire. Un camp est un camp, disait-il, je ne serai plus jamais poli. Eh bien, ceux qui veulent aujourd’hui nous accrocher la croix gammée sous prétexte du conflit israélo-palestinien ne sont pas moins des antisémites que ceux qui considèrent que nous menaçons l’entité nationale. En un sens, moi non plus, je ne serai plus jamais poli.

À la fin de cette manifestation je suis rentré chez moi, fourbu, pressé de rejoindre les miens. Et là, j’ai eu droit à une émission inimaginable sur une radio nationale. Elle était consacrée au conflit israélo-palestinien.

Une jeune femme, membre d’une ONG, avait écrit un livre sur son expérience à Ramallah. Elle était invitée par l’animatrice de l’émission qui a dit, dans son introduction, que la « feuille de route » avait été officialisée mais qu’on pouvait compter sur Sharon pour la déchirer, comme c’est la routine pour un chef d’État qui n’a qu’un but, qu’une vocation : multiplier les check points, détruire des maisons palestiniennes, arracher les oliviers et construire des implantations. Il le fera, on pouvait en être sûr. Après cette introduction a commencé l’entretien.

L’une des questions posées était celle-ci : comment expliquez-vous que les Israéliens voient les Palestiniens comme des gens d’une autre race ? Une autre question, sur Jénine, provoque la révolte de la jeune femme : on nous dit maintenant qu’il y a eu 56 morts et pas 200 ou 500, mais il est scandaleux de considérer que s’il y a eu 56 morts, ce n’est pas un massacre.

Qu’il y ait eu 23 morts israéliens, que l’opération « Rempart » ait été faite en réaction à des attentats meurtriers en Israël, on n’y fait pas la moindre allusion.

En conclusion, on a déploré que les « témoins pacifistes » soient empêchés d’aller dans les territoires palestiniens et affirmé que quand ils ne viendront plus, quand ils seront complètement découragés, cela permettra à l’armée et à l’État israéliens de perpétrer leurs crimes en toute impunité. Voilà ce qui était dit, une heure durant.

Quant à la deuxième partie de l’émission, elle était consacrée à la musique klezmer. Le yiddishland qui reparaît.

Cette juxtaposition, c’est la vérité de l’époque : la religion de la Shoah adossée à la haine. Vive les Juifs morts, mort aux Juifs vivants. On sent que la protestation ne sert à rien. Ni, a fortiori, des poursuites judiciaires. La France est équipée contre l’incitation à la haine raciale. Mais nul arsenal juridique ne pourra jamais poursuivre l’incitation à la haine antiraciste. C’est pourtant bien cette haine-là qui vise les Juifs aujourd’hui.

Mais je n’étais pas au bout de mes peines. Le lendemain, j’ai lu dans le « journal de référence » l’article consacré à ce rassemblement contre le communautarisme et pour la défense de la laïcité. Cet article faisait la liste des orateurs. J’ai d’abord constaté avec soulagement que je n’y figurais pas car, de cette façon, je ne pouvais pas être calomnié. Mais ce soulagement n’a duré qu’un instant car la conclusion de l’article, signé Xavier Ternisien, était merveilleuse. « Le “communautarisme” s’est illustré en marge du mouvement, écrivait-il  : six jeunes musulmanes voilées ont brandi des drapeaux tricolores, avant d’être évacuées discrètement car une dizaine de jeunes militants juifs extrémistes commençaient à se faire menaçants. “On est venu pour casser du bougnoule”, avouaient-ils à un militant du mouvement pacifiste Shalom Archav. » Ce sont les derniers mots de l’article. Ces mots ont-ils été prononcés ? On n’en sait rien même si, en matière de bêtise et de fanatisme, on peut faire confiance au Bétar ou à la Ligue de Défense Juive. Mais l’important n’est pas là. L’important, c’est la place conclusive accordée à cette phrase par le journal. Dans un article sur un rassemblement provoqué par la recrudescence des actes antisémites, il nous est dit que le vrai danger c’est l’islamophobie et que les pogromistes d’aujourd’hui sont juifs. Le Monde, organe de la bien-pensance, se déchaîne contre l’antisémitisme résiduel de l’extrême droite et retourne la judéophobie islamiste en islamophobie juive.

 

Le foulard et l’espace sacré de l’école

Je suis favorable à l’interdiction du foulard à l’école. Ce qui m’a paru très grave en 1989, c’est la disparition des principes au profit de la négociation généralisée. C’est la touche jospinienne dans l’histoire du socialisme. Plus de principes, on négocie sur tout.

La négociation, ce n’est pas l’éthique de la discussion. C’est le retour du rapport de forces. On négocie jusqu’à quand ? Jusqu’au moment où le plus obstiné impose sa loi.

Il est très important de réaffirmer un certain nombre de principes, d’autant plus qu’on ne peut pas constamment s’aveugler sur la contradiction qui existe entre l’égalité des individus et l’équivalence des cultures. Il y a un moment où l’équivalence des cultures entre en conflit avec l’égalité des individus.

Et puis, il faut ouvrir les yeux. J’ai rencontré l’autre jour une jeune professeur d’un collège de Nanterre qui m’a dit que les jeunes filles musulmanes aiment le lycée parce que c’est le seul endroit où elles peuvent enlever leur foulard. Elles ne se l’enlèvent pas, elles se l’arrachent. Elles sont obligées de le remettre pour aller au gymnase, parce que celui-ci n’est pas dans l’établissement et qu’elles sont surveillées par des imams qui patrouillent à la sortie des cours pour vérifier qu’elles portent bien leur foulard.

Quant à celles qui le font pour être mises à l’abri du sexisme, du machisme, on ne peut pas dire qu’elles sont libres. Elles se disent : si on s’habille normalement, on nous traite de putes ; on porte le foulard pour n’être ni insultées ni violées. Il faudrait quand même pouvoir leur offrir un autre choix en France.

J’ajoute que le foulard est aussi une manière de dire aux professeurs : il y a quelque chose pour nous qui compte davantage que la culture que vous nous enseignez. Il y a, dans le foulard, un mélange de soumission des femmes et d’arrogance qui est une insulte à l’enseignement. Mais l’école est aussi un espace sacré. Devant la culture on s’incline, on baisse la tête, et cela je crois qu’on peut le demander à tous.

Or ce sacré de l’école, le social ne le supporte pas. Le social n’accepte rien en dehors de sa loi. Puisque, dit-on, chacun s’habille comme il le veut dans la société, chacun doit pouvoir le faire dans l’école - à part les professeurs, bien entendu, eux seuls étant astreints à une obligation de neutralité.

Je ne pense pas qu’il en soit ainsi. L’école a ses règles, l’école a ses lois, et l’Islam pose un problème spécifique dans la mesure où on a le sentiment que certains de ses représentants le perçoivent, de plus en plus, comme une communauté qui doit d’abord affirmer ses revendications et qui ne reconnaîtra sa francité que le jour où celles-ci seront satisfaites. Cette attitude qui consiste à dire « Nous vous aimerons à partir du moment où vous serez comme nous le voulons » doit cesser. C’était tout l’enjeu de la guerre en Irak. « Nous n’allons plus siffler l’équipe de France, parce que la politique de Chirac est conforme à nos volontés », ont dit certains. Il y a eu des moments où la politique française a été douloureusement ressentie par les Juifs, mais ceux-ci ne se livraient pas à cette sorte de chantage. Ils ne prenaient pas cette posture d’extériorité.

L’intégration passe par la clarté, la fixation d’un cadre. Tant qu’il n’y a pas de cadre, certains musulmans pourront continuer à se sentir extérieurs à la France.

Je comprends le problème qu’une telle interdiction peut constituer pour les Juifs. Mais à défendre le voile islamique pour sauver la kippa, on accélère la transformation de la nation française en société multiculturelle. Les Juifs ont tout à perdre à cette métamorphose. Ils sont partie prenante de la République. Pour se convaincre qu’ils ne sont dans une société multiculturelle qu’un petit lobby sans importance, il suffit de lire le dernier livre de Pascal Boniface, Est-il permis de critiquer Israël ?

Je voudrais pour finir évoquer une pétition initiée par un certain nombre d’intellectuels dont Étienne Balibar, Saïd Bouamana, Françoise Gaspard, Catherine Lévy intitulée « Oui, à la laïcité, non aux lois d’exception ». Ce texte est fascinant et très typique du progressisme contemporain. Autrefois, le progressisme avait la tâche relativement facile. Il soutenait les dominés contre les dominants, la révolte des damnés de la terre contre l’impérialisme et le capitalisme.

Malheureusement, les choses sont aujourd’hui plus compliquées. Voici des damnés de la terre qui ont abandonné ce langage et parlent en termes religieux. Leur solidarité s’exprime envers les musulmans du monde entier plutôt qu’envers les prolétaires de tous les pays. Alors, pour sortir de l’impasse, on pratique la dénégation par sur-interprétation. L’offensive de l’islamisme est dissoute dans une problématique socio-économique qui permet au progressisme de retomber sur ses pieds.

En fait, le foulard islamique est perçu par nos progressistes comme un équivalent du keffieh. Le oui au foulard est un oui au keffieh des femmes à l’école. Il est clair que s’il était question aujourd’hui d’interdire la kippa à l’école, si le débat opposait une communauté juive radicalisée à l’État, les mêmes signeraient pour une application stricte de la laïcité car ils ne peuvent pas percevoir les Juifs, solidaires d’Israël, comme des dominés. En revanche, les femmes voilées appartenant au bon camp, on retraduit leur ferveur religieuse dans un langage acceptable et on réclame la présence du foulard.

Mais les pétitionnaires vont encore plus loin. Ils affirment que « cette focalisation sur le foulard s’inscrit dans un mouvement d’ensemble qu’il est urgent d’enrayer : la colonisation de tous les espaces de la vie sociale par des logiques punitives. Après la fraude dans le métro, le stationnement dans les halls d’immeuble et l’outrage au drapeau et à l’hymne national, c’est l’outrage à enseignant qui est devenu passible de prison ».

C’est terrorisant. Ceux qui militent pour le voile-keffieh à l’école militent aussi pour la non-répression de l’outrage à enseignant et de l’occupation par des bandes de jeunes, comme on dit, des halls d’immeuble et des cages d’escalier. Qu’est-ce que cela veut dire ? Marx nous a légué une distinction forte entre prolétariat et lumpenproletariat, et il mettait l’accent positif sur le prolétariat contre le lumpen. La radicalité post-marxiste est bien pire que le marxisme. Elle conserve la distinction mais privilégie le lumpen. Car qui vit dans les appartements dont les cages d’escaliers sont prises d’assaut ? Des prolétaires, précisément, qui ne demandent que deux choses : ne pas être molestés ou injuriés quand ils rentrent chez eux, et pouvoir dormir la nuit. Eh bien, ces pauvres-là sont des « vieux cons ». Ceux qu’il faut soutenir, ce sont les jeunes qui monopolisent et confisquent le monde commun au profit de leurs petits trafics et des hurlements de leurs radios. Lumpenproletariat plutôt que prolétariat.

Un piège identitaire est tendu aux Juifs. Dans le cadre d’une société multiculturelle, l’identité pourra s’épanouir. Mais qu’est-ce que serait un judaïsme purement identitaire ? Le judaïsme, c’est autre chose et nous devons le savoir. Le judaïsme ne peut pas se contenter d’une société ainsi partagée entre la mondialisation techno-économique, d’un côté, et, de l’autre, l’expression des identités collectives. Personnellement, j’ai un tel attachement, presque d’ordre religieux, à la culture que je considère qu’il est tout à fait légitime que l’école laïque, comme toute institution, ait ses règles, ses rythmes, et je trouve normal que les Juifs les respectent. Je ne crois pas que le judaïsme y perdrait son âme.

 

Déliquescence républicaine

Lors du colloque sur le thème « anciens démons, nouveaux débats », organisé par la YIVO, à New York, du 11 au 14 mai dernier, et auquel j’ai participé, Pierre Birnbaum a fait une analyse qui m’a semblée très pertinente. Il a dit que les Juifs, en France, ont longtemps fait alliance avec l’État et notamment avec l’État républicain. Tant que l’État était fort, la situation était bonne pour les Juifs. Aujourd’hui, face à un État faible, en déliquescence, rien ne vient remplacer cette alliance verticale et tout va extrêmement mal.

Être Juif, c’est ne pas pouvoir éprouver une confiance aveugle dans la société civile : les Juifs savent trop que la société peut être le plus chaud des monstres chauds pour répéter avec Nietzsche « L’État, le plus froid des monstres froids ». A fortiori quand il s’agit de l’État républicain.

En rentrant en France, j’ai vu s’illustrer les propos de Birnbaum. Devenus « profs », les « hussards noirs » de la République manifestaient leur « grogne » en jetant ou en brûlant le livre de leur ministre.

C’était absolument effrayant. Mon effroi a grandi encore quand j’ai vu cette pancarte photographiée dans un journal : « Une instit vieille, ridée, sans énergie, ne fait plus sourire ses élèves. Laissez-moi faire mon métier le temps qu’il faut, 37 ans et demi mais pas trop. » Depuis quand s’agit-il de faire sourire les élèves ? Depuis quand est-ce à la jeunesse de former la jeunesse ? Depuis quand les vieux sont-ils le spectacle épouvantable qu’il faut épargner aux enfants ? Ce sont des professeurs qui parlent ainsi et qui, ce faisant, incarnent aujourd’hui la barbarie.

Je dis cela avec d’autant plus de douleur que j’ai lu, dans le dernier numéro de L’Arche, des textes d’Emmanuel Lévinas sur l’enseignement juif où il dit : « Je pense, d’une façon générale, que les choses essentielles ont été pensées très tôt par l’humanité et que c’est à partir d’elles que les nouveautés de l’histoire deviennent signifiantes. »

L’enseignement, comme tel, a à voir avec la vieillesse, avec la grande vieillesse. Non seulement les professeurs sont plus vieux que les élèves, mais, en plus, ils leur parlent de gens extrêmement vieux, de morts, et l’école prend place dans une société qui sait qu’elle est composée de plus de morts que de vivants.

Or, aujourd’hui, cela est perdu de vue. La haine de la vieillesse comme telle et la haine des livres vont de pair. On ne peut aimer les livres que quand on respecte les vieux, parce que les livres sont vieux, sont les témoignages d’un monde vieux.

Le même Lévinas disait, dans Difficile liberté  : « Admettre l’action de la littérature sur les hommes, donc des vieux sur les jeunes, des œuvres sur les vivants, c’est peut-être l’ultime sagesse de l’Occident où le Peuple de la Bible se reconnaîtra. » Cette sagesse, l’Occident est en train de la perdre. Je vois la France s’enfoncer dans une espèce de barbarie, et ce sont les représentants de la culture qui en deviennent les porte-parole.

C’est une très mauvaise nouvelle pour la France et c’est une très mauvaise nouvelle pour les Juifs, parce que, là encore, leurs destins sont accordés. Benny Lévy me dirait : la France devient l’empire du rien. Face au rien, il y a le retour. À cela, je réponds que je ne veux pas être contraint à cette alternative. Et il ne pouvait y avoir pour moi retour en France plus douloureux que la vision de cet autodafé des livres. Pierre Birnbaum a raison. Là où l’État républicain est faible, les Juifs n’ont rien à attendre de bon.

 

Dénoncer le terrorisme international sans tomber dans l’essentialisation

Il faut savoir prendre acte du caractère planétaire du terrorisme aujourd’hui. Les attentats qui viennent d’être perpétrés en Israël et au Maroc devraient interdire à jamais toute compréhension, toute contextualisation, toute justification du terrorisme. Non seulement il est sacrilège d’en atténuer l’horreur mais, en plus, cela procéderait d’une erreur d’analyse.

L’attentat-suicide n’est pas le moyen auquel les Palestiniens sont acculés par leur faiblesse et par la disproportion des forces pour atteindre la paix, la fin de l’occupation, l’indépendance. C’est le moyen que les terroristes utilisent pour torpiller la paix, le compromis, la négociation et donc l’indépendance.

Il ne suffit pas d’invoquer le point de vue moral selon lequel la fin ne justifie pas les moyens. Il faut aussi dire que ces moyens-là sont au service d’une fin injustifiable car ils poursuivent un but qui est d’ordre génocidaire. Il s’agit de dire aux Juifs : si vous ne partez pas de la Palestine tout entière, nous vous tuerons tous.

Un lien peut être fait avec les attentats commis au Maroc. S’il restait une once de sens commun chez les intellectuels progressistes, ils cesseraient immédiatement et pour toujours d’accorder au terrorisme l’excuse, voire le romantisme, du désespoir. Où est le désespoir de ces hommes qui se font exploser dans un cercle juif vide, à Casablanca ?

En fait, il s’agit de tout autre chose.

En Palestine, les terroristes visent l’espoir. C’est quand l’espoir renaît que les attentats se multiplient. Car la finalité provisoire, c’est la guerre à mort et, à plus long terme, c’est l’éradication de toute présence juive au Moyen-Orient. Pour ce qui est du terrorisme international, il est partie prenante d’une guerre dirigée simultanément contre les infidèles et contre les apostats. À force de dire, pour les meilleures raisons du monde, qu’il n’y a pas de guerre de civilisation, on s’aveugle à la signification de cette violence. On psychologise pour ne pas voir. La rectitude politique continue à faire des dégâts.

Ce n’est pas nous, en l’occurrence, qui désignons l’ennemi. C’est l’ennemi qui nous désigne, et il faut entendre le langage qu’il parle. Pour les islamistes radicaux, il y a une guerre entre la « maison de l’Islam » et ce qu’ils appellent la « maison de la guerre » - entre l’Islam et les infidèles, mais aussi entre l’Islam et les apostats.

Dans son dernier livre (qui n’est pas encore traduit en français), The Crisis of Islam, Bernard Lewis montre qu’aujourd’hui le concept et la pratique du taqfir, le fait de reconnaître et de dénoncer l’apostasie, connaissent un succès grandissant. Ce concept et cette pratique n’ont cessé de s’élargir, et se développent aujourd’hui au Maroc après l’avoir fait en Algérie. On prend pour cible le reste de présence juive au Maroc, mais aussi un régime qu’on considère comme corrompu et apostat. Guerre contre les infidèles, guerre contre les apostats. Avec cette arme décidément inépuisable : la bombe humaine.

Mais nous devons nous garder de toute essentialisation. Il ne s’agit pas d’une guerre de l’Islam dans son intégralité contre le reste du monde, puisque précisément, dans l’Islam, un certain nombre de gens sont visés, et parmi eux (et là, nous en revenons à la Palestine), Abou Mazen. Arafat, c’était l’homme du double jeu. Abou Mazen a dit et répété que le terrorisme avait été une catastrophe pour les Palestiniens, et que si l’Intifada (c’est-à-dire la révolte) avait été pacifique, le soutien de la gauche israélienne aurait été acquis.

Abou Mazen, premier ministre, est devenu l’ennemi de l’islamisme radical. C’est une raison supplémentaire pour ne pas conditionner la reprise des pourparlers à l’arrêt du terrorisme, car, comme l’a dit David Grossman, agir ainsi c’est se mettre volontairement à la merci des fanatiques. C’est leur donner la haute main sur le calendrier même des événements politiques. Il faut donc refuser cette tentation et si, aujourd’hui, le gouvernement israélien cède à cette tentation, cela mettra à nouveau l’accent sur l’un des grands problèmes de la politique israélienne depuis longtemps : toujours tenter de retarder le moment de vérité, c’est-à-dire le rendez-vous inévitable avec les habitants des implantations.

Il y a de très nombreuses implantations illégales. C’est sous la pression de leurs habitants que le gouvernement, tout en le promettant, renonce à les démanteler. Il ne faut pas que le terrorisme soit une occasion, une aubaine, pour ceux qui veulent continuellement différer ce moment de vérité. Un gouvernement doit tenir parole. D’autant plus le gouvernement israélien, qui a toujours reproché à l’Autorité palestinienne de ne pas être digne de confiance. Face à des gens dont le double langage a été longtemps le métier, il est particulièrement important de tenir parole.

Les Israéliens risquent de se mettre dans une position diplomatiquement très difficile, inverse par rapport à celle des négociations de Camp David et de Taba, où Clinton avait proposé un cadre de négociation accepté par les Israéliens et refusé par les Palestiniens. Aujourd’hui, la « feuille de route » est acceptée par Abou Mazen, avec pour conséquence immédiate les attaques terroristes lancées par le Jihad et le Hamas, et ce sont les Israéliens qui font des difficultés.

Je voudrais, pour finir, dire un mot de l’expression « feuille de route ». Auparavant, on parlait de « processus de paix ». Qu’est-ce qu’un processus ? Un déroulement majestueux, irrésistible, un fleuve qui poursuit son cours. Une « feuille de route », c’est, précisément, un morceau de papier qu’on peut déchirer.

On en a fini avec l’illusion du « processus ». On prend acte de la fragilité, jusque dans la dénomination des négociations qui essayent, tant bien que mal, de prendre corps.

Raison de plus, si elle est fragile, de faire attention à ne pas déchirer la « feuille ».

En anglais, cela se dit « road map ». Là encore, une « map », c’est une carte, c’est-à-dire un projet humain qui, à la différence du processus, n’est pas encore inscrit dans la réalité. Il faut faire passer un projet dans une réalité plutôt rétive, plutôt réfractaire. Cela demande énormément de doigté, de délicatesse.

Israël ne doit évidemment pas transiger sur sa sécurité. Mais il serait sacrilège d’utiliser les considérations sécuritaires comme prétexte pour surseoir indéfiniment à l’épreuve de force israélienne qui est de toute façon, demain ou après-demain, inéluctable.

J’espère qu’Ariel Sharon acceptera la « feuille de route », et que la médiation américaine pourra se mettre en marche. J’espère qu’il appliquera, à la lettre, l’analyse actuelle du gouvernement israélien qui a déclaré que les récents attentats étaient imputables à la complicité d’Arafat et du Jihad et visaient à affaiblir Abou Mazen. Voilà une analyse que je partage entièrement. Ce que je souhaite, c’est que le gouvernement israélien sache en tirer les conséquences.