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Alain Finkielkraut, Je ne veux pas être le « bon Juif » des gens qui crient « Sharon assassin » ou qui préconisent le boycott

in L’Arche n°541-542, mars-avril 2003

 

Le succès de la mobilisation contre le boycott des universités israéliennes m’a d’abord inspiré un sentiment de soulagement et de joie. Il s’agissait de notre première victoire, depuis deux ans de combat pour une vision moins simplificatrice du conflit au Proche-Orient.

Mais on ne peut pas s’abandonner complètement au plaisir de la victoire. Nos adversaires n’ont pas désarmé. Ils ont probablement été ulcérés par ce qui a été, pour eux, un premier revers. Nul besoin d’être prophète pour prédire que d’autres batailles, particulièrement difficiles, nous attendent.

La première chose qui m’a frappé, c’est le caractère massif de cette mobilisation. La plupart des signataires de la pétition qui a circulé sur Internet étaient certes juifs, mais ils étaient de toutes obédiences, de toutes sensibilités. De même, à la manifestation organisée devant Jussieu, les banderoles arborées émanaient aussi bien de la Ligue de défense juive que de La Paix Maintenant.

Pourquoi cette réaction quasi unanime, cette mobilisation par-delà de terribles clivages ?

Les Juifs ont eu le sentiment qu’ils pouvaient, tout d’un coup, retourner à leur condition de parias. La mise au ban, l’ostracisme, les lois d’exception étaient de retour.

Je parle à dessein de Juifs et non d’Israéliens, car la logique de ce boycott transcende les frontières d’Israël. Si c’est sur le modèle du boycott de l’Afrique du Sud qu’on veut aujourd’hui boycotter les produits et les universitaires israéliens - ce qui est déjà une injure particulièrement abominable, puisque c’est stigmatiser Israël comme État raciste -, un boycott d’Israël ne peut pas avoir la même portée ni la même signification qu’un boycott de l’Afrique du Sud. Il y a une diaspora juive, et dans cette diaspora il y a des sionistes. Le boycott est une sorte d’engrenage d’exclusions successives.

On a appris récemment qu’à Nanterre sévissait une « Association générale des étudiants de Nanterre », l’AGEN, « syndicat » monoïdéique exclusivement consacré à la dénonciation d’Israël et qui a pu afficher un panneau ainsi rédigé : « Fascistes sionistes, hors des facs ». Il faut purifier les facs non pas de cette race abominable mais de cette engeance raciste, ce qui, au bout du compte, revient au même.

Cette peur d’être à nouveau des parias explique donc la très forte mobilisation, qui a eu des répercussions positives puisque l’université Paris-VII a rejeté une motion similaire. Le conseil d’administration a invoqué, à l’appui de sa décision, l’article 3 de la loi Savary qui dispose que « le service public de l’enseignement supérieur est laïc et indépendant de toute emprise politique, économique, religieuse ou idéologique. Il tend à l’objectivité du savoir. Il respecte la liberté d’opinion ». Des hommes politiques sont, fort heureusement, allés dans le même sens. Il n’empêche que toute cette affaire - notamment la manifestation - m’a laissé un léger goût d’amertume, que je voudrais essayer d’expliciter.

Pendant la manifestation, tous les orateurs, moi le premier, ont affirmé que les universitaires israéliens étaient le cœur vivant de la paix, qu’il était d’autant plus injuste de les rendre coupables et comptables de la politique israélienne que, majoritairement, ils s’y opposaient. Mais au moment même où nous le disions, nous entendions, à quelques mètres de nous, des étudiants, venus s’opposer à notre manifestation, crier « Sharon assassin » pour couvrir nos voix.

Il y avait là un télescopage qui m’a rappelé la situation décrite, au début de ce siècle, par Bernard Lazare, le premier des dreyfusards, dont Péguy, dans des pages immortelles de Notre Jeunesse, disait qu’il était « un prophète d’Israël ».

Bernard Lazare opposait deux catégories de Juifs, au temps de l’émancipation : le « paria » et le « parvenu ». Il écrivait que « le Juif émancipé peut avoir tendance à se comporter comme un “parvenu”, c’est-à-dire à oublier l’aïeul misérable dont il est issu ». Et Bernard Lazare était d’autant mieux placé pour dénoncer cette attitude, qu’il était lui-même passé par là. Il avait été ce parvenu qui écrivait : « Que m’importent à moi, Israélite de France, les usuriers russes, les cabaretiers galiciens prêteurs sur gage, les marchands de chevaux polonais ou les changeurs de Francfort. Ce que je veux proclamer, c’est que nous n’avons rien de commun avec ceux qu’on nous jette constamment à la figure et que nous devons les abandonner ».

Le parvenu, c’est celui qui paye son ticket d’entrée dans la société par le déni de ses origines et le refus de toute espèce de solidarité avec les Juifs voyants, ces « Tatares prédateurs grossiers et sales », dont parlait encore Bernard Lazare.

Certes, le climat a changé. Un livre paru récemment, co-écrit par Roger Fauroux, l’ancien ministre de Michel Rocard et ancien PDG de Saint-Gobain, et Hanifa Chérifi, médiatrice au ministère de l’éducation nationale pour les affaires de foulard islamique, porte un titre qui résume bien l’esprit du temps : Nous sommes tous des immigrés. Nul ne fait plus obligation aux Juifs d’être de bons Israélites français, plus patriotes que les autres Français, et de proclamer leur distance avec tous les Juifs étrangers. Mais on leur demande une nouvelle fois de faire patte blanche, d’être de bons Juifs en criminalisant Israël.

Dire que les universitaires israéliens n’ont rien à voir avec la politique du gouvernement d’Israël, au moment même où l’on criait « Sharon assassin », était pour moi pénible, car j’avais l’impression qu’il me fallait, pour ne plus être un paria, agir comme un parvenu. Or, précisément, je ne veux pas être le « bon Juif » des gens qui crient « Sharon assassin » ou de ceux qui préconisent la mise en quarantaine des universités israéliennes.

Pour bien comprendre ce dont il s’agit, il faut revenir à la source du boycott, c’est-à-dire à un article écrit par Jean-Marc Lévy-Leblond et Ivar Ekeland (Le Figaro, 1er juin 2002). « Nous assistons à la destruction d’un pays au moment même où il se constituait en État. (...) Depuis 35 ans, les Palestiniens sont privés de citoyenneté et de droits civiques, privés de territoires par extension constante des colonies. (...) C’est une politique délibérée, contraire aux valeurs universelles que nous défendons, et dans laquelle le gouvernement actuel a engagé tous ses moyens. »

Ces deux universitaires écartent tout ce qui ne se réduit pas à l’affrontement de la puissance et de la souffrance. Ils font comme si les Israéliens, dans un climat où les Palestiniens ne demandent que la paix, avaient donné mandat à Sharon d’écraser toute résistance et tout embryon d’État palestinien. Ils font comme si l’Intifada ne répondait pas à une proposition de paix, comme si la visite de Sharon à l’esplanade des mosquées n’était pas une affaire de politique intérieure où Sharon voulait dire à Barak qu’il était opposé à un partage de Jérusalem - que Barak avait proposé. Tout cela est oublié.

J’ai plus de choses en commun avec Sharon qu’avec ces oublieux qui s’expriment en ces termes - et, en disant cela, je n’oublie pas qui je suis. Les gens que j’ai admirés parmi les hommes politiques israéliens, ce sont Ben Gourion, Lévi Eshkol ou Itzhak Rabin, et je me souviens encore qu’en 1967 Ben Gourion, après les trois « non » de Khartoum - non à la négociation, non à la reconnaissance, non à la paix -, adjurait les dirigeants israéliens (qui ne l’écoutaient plus) de restituer, fût-ce de manière unilatérale, la Cisjordanie tout en gardant Jérusalem. Il n’a pas été entendu. Même en ces temps difficiles, je ne crois pas qu’il faille être un inconditionnel de la politique d’Israël. Mais j’aurais l’impression de perdre mon âme si je me joignais au chœur des voix qui érigent Sharon en ennemi du genre humain.

Dire que Sharon est coupable de tout, même de ce qu’il n’a pas commis, en faire le camion-balai qui ramasse les crimes des autres, ou la bête qu’il faut expulser pour rendre à l’humanité son innocence, c’est non seulement une faute contre la vérité, une simplification mensongère, mais c’est, en plus, une faute contre la paix.

Il ne peut y avoir de compromis que si l’on reconnaît les torts réciproques. Si le droit est tout entier d’un côté et l’ignominie tout entière de l’autre, il n’y a plus d’autre issue que la guerre à mort. L’absolutisme revient avec la démonisation. On dénature la réalité, et l’on propose aux Juifs ce marché abominable : abandonnez le monstre pour refaire partie de l’humanité.

Si l’humanité est à ce prix, mieux vaut rester avec le monstre ! Sharon sent l’ail ; eh bien, moi aussi !

Le Parti des lyncheurs compatissants réintroduit l’absolu là où il faudrait que chacun ait le sens de la relativité. On ne pourra sortir de la tragédie que si on se rend compte de sa dimension tragique. Si on simplifie la situation, on reconduit la tragédie.

Qu’il y ait place entre l’inconditionnalité et le lynchage pour la critique, même dure, le curé de Nazareth, Émile Shoufani, en fournit la preuve dans son livre Comme un veilleur attend la paix  : il stigmatise la répression d’une manifestation d’Arabes israéliens qui a fait 13 morts dans les premiers jours de l’Intifada et il dénonce en même temps le saccage de la tombe de Joseph à Naplouse par les Palestiniens : « Nous sommes en train de crier : “Nos Lieux saints sont en danger !” et devant le monde entier nous sommes en train de démolir les Lieux saints des autres. C’est inacceptable (...) Peu de temps après cette catastrophe, Arafat a demandé que le tombeau soit reconstruit... il l’a été, mais il a été peint en vert ! »

Reste qu’on ne peut pas en rester au « décryptage ». Il y a la manipulation, la falsification, la simplification de la réalité qu’il faut dénoncer sans cesse. Mais il y a aussi la réalité qui est là, infracassable. Une fois ces alternatives effrayantes écartées, je peux dire, même si je ne vote pas - et ne peux donc pas prendre parti de manière solennelle dans les élections israéliennes -, que je ne me reconnais pas dans Sharon. Non pas parce qu’il a échoué dans son programme de sécurité (personne n’aurait réussi) mais parce que je ne crois pas qu’il propose une solution politique acceptable aux Palestiniens. Ni son passé, ni le flou de ses propositions, ni son électorat, ne peuvent m’amener à croire qu’il est prêt, à un moment donné, à assurer aux Palestiniens une vie décente et à désintriquer Israël des territoires, de manière à ce qu’Israël demeure un État démocratique et juif.

 

L’Islam modéré selon Guy Sorman

Les livres de Guy Sorman rencontrent toujours un immense succès public. Il est l’un des porte-parole les plus éloquents de l’idéologie libérale, voire ultra-libérale. Son livre Le Progrès et ses ennemis (Fayard, 2001) lui a valu des démêlés avec le mouvement anti-mondialisation, fer de lance aujourd’hui de la dénonciation d’Israël.

Les enfants de Rifaa (Fayard, 2003) est un livre de même facture que ses livres précédents. C’est une thèse, illustrée par des enquêtes et des voyages. Selon lui, il existe un Islam modéré dont la figure emblématique et tutélaire s’appelle Rifaa el-Tahtawi, un musulman égyptien qui avait été envoyé par le pacha d’Égypte en France au début du XIXe siècle. Une espèce de Tocqueville musulman, puisqu’il incarnait la Renaissance arabe. Rifaa aurait des épigones, des disciples, et Guy Sorman se propose de nous les faire connaître.

Mais la démarche de Guy Sorman souffre d’une double contradiction.

La première contradiction est liée à la notion de modération, qui implique une capacité d’autocritique. Précisément, l’un des problèmes du monde arabo-musulman, c’est qu’au lieu de se soumettre au régime de l’autocritique il n’accepte que le régime de la paranoïa. C’est toujours de la faute des autres.

Or que fait Guy Sorman dans ce livre ? Au moment même où il parle de l’existence de l’Islam modéré, il reprend à son compte la grande paranoïa islamique, en expliquant que la renaissance arabe a été empêchée par les trahisons de l’Occident.

Deuxième contradiction : l’un des tests les plus fondamentaux de la modération de l’Islam, c’est l’acceptation de l’existence d’Israël. S’il y a un Islam modéré, cela veut dire qu’il y a, dans le monde arabo-musulman, des gens qui sont prêts à accepter l’existence d’un État juif, donc à passer des compromis avec cet État. Or Guy Sorman nous dit qu’aucun n’y est prêt. Le refus arabe d’Israël est trop profond. C’est un refus religieux, existentiel. Guy Sorman donne l’exemple d’étudiants de l’université de Bir-Zeit, parfaitement calmes, qui ne songeraient jamais à commettre le moindre attentat-suicide mais qui considèrent que l’État d’Israël, c’est un peu comme l’État des Croisés. Il a duré un siècle, puis, il y a eu la reconquête de Saladin ; c’est pareil pour Israël.

Si Guy Sorman ne voit pas la contradiction énorme dans laquelle il se place, c’est qu’il épouse ce refus. Selon lui, en effet, l’État d’Israël est une « erreur historique ». Ce livre à la gloire de l’Islam modéré tourne ainsi à la défense et illustration de l’Islam radical.

 

Le judéocentrisme négatif

Le « judéocentrisme négatif », c’est cette application du principe de raison qui remonte constamment à Israël, qui fait d’Israël la cause unique de l’injustice au Moyen-Orient et peut-être même, par Amérique interposée, sur toute la terre.

La politique est conçue comme critique de la domination. On recherche le dominant pour lui imputer le mal. Et voici qu’Israël fournit, à beaucoup, l’adresse de la domination. Rousseau disait : « Je hais la servitude comme source de tous les maux du genre humain ». On dit aujourd’hui, rousseauisme délirant, pathologique : « Je hais Israël comme source de tous les maux du genre humain ».

Dans le dernier numéro des Temps modernes, Éric Marty a publié un article très intéressant intitulé « Jean Genet à Chatila ». Selon lui, le massacre de Sabra et Chatila « est devenu un sur-événement dans la mesure où il a éclipsé tous les autres », « il a rendu inaudible le nom de tous les autres » et « les trois jours qu’il dura ont effacé les sept ou huit ans de guerres civiles et de massacres qui le précédèrent et les années de tuerie qui le suivirent ».

Il rappelle des choses que nous-mêmes avions oubliées : le massacre de Damour, en janvier 1976, commis par des Palestiniens contre des chrétiens ; le massacre de Tel el-Zaatar, commis par des chrétiens de la milice de Camille Chamoun, sous le contrôle explicite et bienveillant de l’armée syrienne, contre des Palestiniens. Il rappelle aussi que, bien après le retrait des Israéliens de Beyrouth, il y a eu, à Sabra et Chatila, un massacre de Palestiniens commis par la milice libanaise Amal, qui a fait plus de cinq cents morts. Tout cela est tombé dans un oubli général. Nous n’avons en tête que Sabra et Chatila, et la responsabilité indirecte de l’armée israélienne vaut à Ariel Sharon une accusation de crime contre l’humanité.

On peut ajouter que ce qui est arrivé aux Juifs en Europe n’intimide pas ce discours de mise en quarantaine. Au contraire, il le galvanise. Ce n’est pas un tabou, un frein, un coup d’arrêt. C’est devenu un argument. Ce qui est dit aujourd’hui, c’est que les Juifs qui agissent ainsi, en Israël - ou hors d’Israël, quand ils ont encore de la sympathie, de la solidarité envers ce pays - sont non seulement des traîtres à l’humanité mais des traîtres à la judéité. Ce sont des renégats, des gens qui ont choisi le camp de la force, d’une patrie matérielle, sanglante et médiocre et qui ont abandonné, ce faisant, la vocation juive, l’universalisme juif.

Toute une littérature prolifère et prospère autour de ce thème. C’est une hostilité adossée à la mémoire qui accuse les Juifs de violer à la fois les lois de l’humanité et leur propre judéité. Une espèce de parodie de ce que Franz Rosenzweig appelait le « reste d’Israël ». Pour ce philosophe, le judaïsme « se perpétue par soustraction », « il ne cesse de séparer de soi le non-juif pour reproduire, sans cesse, de nouveaux restes ».

Il y a quelque chose d’inexplicable et comme un mystère d’iniquité dans ce « judéocentrisme négatif ». Comme sont énigmatiques la hâte et la violence avec lesquelles des Juifs corroborent cette vision des choses.