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Alain Finkielkraut, « Au commencement était la presse »

in L’Arche n°536-537, octobre-novembre 2002

 

Le site Internet amisraelhai et le pouvoir médiatique

Internet, c’est l’état de nature. Sur Internet sont suspendus tous les principes, toutes les règles, toutes les normes qui régissent la diffusion des discours dans une société civilisée. Il n’y a plus de médiation. Tout le monde peut dire n’importe quoi. Prolifération sauvage des discours dont s’émerveillent les libéraux, à droite, et, à gauche, les libertaires. Ils ont bien tort car avec la levée des tabous et des interdits l’injure prospère, la haine s’en donne à coeur joie, l’opposition même du vrai et du faux disparaît. Dès lors, Internet est le paradis des rumeurs, des calomnies, des règlements de comptes, de toutes les formes de négationnisme et de racisme. Il y aurait à s’interroger longuement sur la coïncidence entre une technique extraordinairement sophistiquée et ce retour à la violence de l’état de nature. Le concept de civilisation suppose le progrès conjoint de la technique, de la culture et du savoir-vivre. Il nous faut un nouveau concept pour penser le coup de pouce de la technique à la régression des soins de l’âme.

Rien d’étonnant donc à ce que l’ignominie fleurisse sur Internet. L’ignominie existe partout. Elle existe aussi dans le monde juif ; nous avons eu l’occasion d’en parler le jour même de la grande manifestation contre l’antisémitisme entre la République et la Bastille, car nous savions que la Ligue de défense juive y allait avec le Bétar. J’ai dénoncé ces petits fascistes juifs, dont certains ont cru devoir se livrer à un semblant de ratonnade à la fin de ce rassemblement. Cela existe, nous le savons. C’est répugnant. Personne n’a de difficulté à le dire. Mais cette réalité marginale ne méritait en aucune façon la publicité tonitruante que lui a faite le journal Le Monde.

Voilà qui en dit long sur la réalité et la spécificité du pouvoir des médias. Ce n’est pas un pouvoir de commandement. C’est pire. C’est un pouvoir démiurgique, d’événementialisation. Karl Kraus a dit un jour : « Au commencement, était la presse, ensuite apparut le monde ». Telle est la réalité dans laquelle nous vivons. « Le monde », c’est ce que la presse décide.

Le journal Le Monde informe de moins en moins sur une réalité qui lui préexiste. Il dessine le monde. Le Monde, c’est le monde. Il y a une sorte d’identité qui est en train de se faire entre le journal et la réalité. Ce qui était à peine existe tout d’un coup parce qu’un comité de rédaction a décidé de le faire exister. Combien d’éditoriaux aurait-on pu écrire sur les sites islamistes appelant à la destruction des Juifs, les radios françaises où l’on entend des prêches enregistrés à La Mecque ou à Gaza et qui appellent à la mobilisation contre les Juifs ?

Une question se pose : pourquoi, dans l’océan d’Internet, Le Monde a-t-il décidé de pêcher ce minuscule poisson pour en faire une baleine, pour en faire Moby Dick ? Pour que tout cela se tienne et que soit mis fin à l’incohérence d’une actualité où les « fachos » sont pro-palestiniens et l’antisémitisme islamiste plus virulent que l’islamophobie. Le titre de l’article est un aveu : « Un site Internet fait le lien entre sionistes radicaux et extrême droite ». « Enfin », dit Le Monde. « Enfin, et merci. »

Voilà un site qui supprime la confusion, dissipe l’équivoque et nous installe dans le monde simple dont ce journal rêve.

Or Le Monde, ce n’est pas n’importe quel journal. C’est le journal par excellence. En Allemagne ou en Angleterre, si un grand journal dérape, il y en a d’autres. En France, il n’y a que Le Monde. Ce journal, de plus, s’enorgueillit sans cesse de sa moralité exemplaire. Il a un médiateur, un code de déontologie qu’il a publié et qui refuse la confusion entre l’information et le commentaire. Cette opposition est un leurre, car l’idéologie est présente à la fois dans le commentaire et dans l’information et plus encore peut-être dans l’information : celle-ci tend à devenir un coup de force ontologique qui fait être ce qui est à peine et disparaître ce qui est, selon le bon vouloir de l’idéologie.

 

La mort de David Gritz

L’assassinat de Daniel Pearl à Karachi et la mort de David Gritz dans l’attentat du Mont Scopus révèlent la dimension apocalyptique et planétaire de ce que l’on appelle, de manière réductrice, le conflit israélo-palestinien. Pour le Hamas, tout Juif est une cible et doit être tué. Et, de fait, au mois d’août, l’Université hébraïque de Jérusalem est essentiellement peuplée de non-Israéliens qui prennent des cours accélérés d’hébreu.

J’ajouterai aussi, à titre plus personnel, que j’ai assisté aux obsèques de David Gritz, qui ont eu lieu à Paris au début du mois d’août. J’ai ainsi partagé, autant que faire se peut, la douleur de ses proches. Tout d’un coup, David Gritz n’était plus seulement un symbole. C’était une personne, un visage, quelqu’un, et pas simplement un argument, le motif d’une colère abstraite. J’ai été arraché à la colère politique et j’ai pu éprouver le chagrin devant la perte de David Gritz. J’ai aussi salué ses parents. Ils étaient tous les deux à la fois hagards et admirables de dignité. Je suis allé vers eux, timidement, encouragé par Catherine Chalier. Je les rencontrais pour la première fois et, en même temps, je les percevais comme de vieilles connaissances, notamment la mère de David Gritz, qui est Croate de Bosnie. Soudain, cette rencontre me mettait en présence de deux de mes engagements.

Je n’ai pas toujours été l’un des porte-parole de la communauté juive, l’un des « metteurs-en-mots » de sa stupeur ou de son désarroi. Je n’ai pas toujours été autorisé à dire « nous », et notamment pas quand je me suis engagé pour les Croates en 1990-1992. À ce moment-là, les Juifs me considéraient au mieux comme un excentrique, au pire comme un renégat. Qu’est-ce que j’avais à faire dans cette galère oustachi ? Or je crois que cette rencontre entre deux engagements n’est pas une pure coïncidence. Ceux qui se demandaient hier comment on peut être Croate en sont aujourd’hui à se demander comment on peut être Juif - du moins quand on cesse de donner à cette identité une signification victimaire ou diasporique, pour lui conférer un sens ethnique et un débouché territorial.

En 1990, je n’étais pas à l’heure car l’heure était à la défense d’une démocratie purifiée - notamment à travers la construction européenne - de tout ancrage national. Il fallait choisir entre démocratie et nation. Douze ans après, c’est au tour des Juifs d’être confrontés à cette alternative.

Si, aujourd’hui, on glisse aussi facilement de la critique d’Israël à la mise en cause du sionisme, c’est bien parce que nous vivons dans le monde de la démocratie pure et dans l’idée d’une citoyenneté affranchie de toute composante tribale, ethnique, atavique, héréditaire. Je vois une certaine homologie entre le mépris d’alors pour le nationalisme croate et la remise en question de l’État juif comme tel, aujourd’hui. Mais il faut aborder les choses avec prudence. Je ne voudrais pas saturer de signification ce parallèle, pour moi si émouvant.

 

Une condamnation du terrorisme sujette à caution

Dans un article intitulé « Oui à la cause palestinienne, non à ce qui l’anéantit » (Le Monde du 11 août 2002), le philosophe Étienne Balibar écrit : « Un de nos étudiants, David Gritz, a trouvé une mort atroce dans l’attentat de l’Université hébraïque de Jérusalem où, inconscient peut-être de toutes les dimensions de la tragédie israélo-palestinienne (mais qu’en savons-nous ? Peut-être souhaitait-il à sa façon les étudier et les dominer ?), il allait chercher les moyens de perfectionnement intellectuel et la quête spirituelle. »

Étienne Balibar est l’un des défenseurs les plus fervents et les plus actifs de la cause palestinienne. Il est favorable à un boycott généralisé d’Israël, y compris des universitaires. Mais dans ce texte, Étienne Balibar semble se démarquer, avec courage, de l’orthodoxie progressiste qui soutient que les bombes humaines procèdent du désespoir et de l’impuissance des Palestiniens, face à un adversaire qui les écrase, et que, dès lors, la responsabilité de cette violence est immédiatement et intégralement imputable aux Israéliens.

Étienne Balibar s’inscrit en faux contre cette argumentation et condamne les attentats. J’aurais voulu, malgré nos divergences profondes et même abyssales, lui en donner acte. Or ce n’est pas possible, parce que, à peine Balibar a-t-il fait ce pas, qu’il doit immédiatement donner des gages, expier cette audace, la rattraper par un réquisitoire extrêmement violent contre Israël.

Israël, rappelle-t-il, a tous les torts, la justice est entièrement du côté des Palestiniens. « J’estime complices les Israéliens, notamment les intellectuels, qui ne se désolidarisent pas de l’occupation et de la répression », écrit-il. Mais si se désolidariser, c’est traiter Israël aujourd’hui comme l’Afrique du Sud d’hier, alors presque tous les intellectuels israéliens et juifs sont complices et David Gritz aussi, ce qui conduit Balibar à honorer sa mémoire avec des pincettes insupportables.

Étienne Balibar affirme, de surcroît, que la fin poursuivie par les terroristes palestiniens est juste mais que les moyens utilisés ne sont pas acceptables. À ceci, il faut répondre que lorsque Trotsky, dans Leur morale et la nôtre, écrivait : la fin justifie les moyens, le but qu’il poursuivait était l’émancipation de tous les hommes. C’est pour cela qu’il appelait à suspendre toute morale commune, et c’était déjà criminel. Mais ce que dit le Hamas à travers cet attentat, c’est tout autre chose, c’est qu’il n’y a pas de place pour les Juifs en Palestine et, surtout, qu’il n’y a pas de place pour la culture dans l’État palestinien islamique à venir, annonçant les couleurs d’une fin totalement injustifiable.

Je n’irai pas, cependant, jusqu’à conclure que telle est la fin poursuivie par tous les Palestiniens. La société palestinienne ne se partage pas entre extrémistes et hypocrites. Il y a des Palestiniens modérés. Même si ceux-ci sont minoritaires, le gouvernement israélien devrait avoir à cœur de les renforcer.