| Alain Finkielkraut, La dimension compassionnelle de l’antisémitisme in L’Arche n°533-534, juillet-août 2002
Les dangers de la « religion de l’humanité » Dans Manifeste d’un Juif libre (Liana Levi), Théo Klein dénie aux agressions et violences dont sont victimes les Juifs de France tout caractère antisémite, dans la mesure où celles-ci seraient spontanées et n’entreraient pas dans le cadre d’une organisation structurée. Je trouve cette thèse d’autant plus consternante que celui qui la soutient a été un grand président du CRIF. Théo Klein se présente comme un Juif libre des pressions de la communauté ou des façons de voir grégaires. Il parle en son nom propre. Il n’a peur de rien. Mais que fait-il de cette liberté ? Il s’en sert pour dire ce que l’opinion dominante a envie d’entendre. Il se libère de la communauté pour faire allégeance à l’esprit du temps. Car le mot d’ordre tout à fait paradoxal de la vigilance antifasciste, c’est : la réalité ne passera pas. Il ne faut pas qu’un minimum de vérité puisse affleurer. Théo Klein, c’est le Juif providentiel, l’aubaine, la manne céleste. Nous ne voulons pas qu’il y ait d’antisémitisme arabe ou immigré, car cela contreviendrait à notre idéologie et à notre morale ; et, tout d’un coup, descend du ciel un Juif pour le dire. D’où le succès médiatique extraordinaire de ce livre qui a été qualifié de « cri du cœur ». Un « cri du cœur » enregistré au magnétophone, débordant d’objurgations morales et de professions de foi sentimentales. Certes, l’antisémitisme auquel on assiste n’est pas de type nazi. Mais depuis quand faut-il un mouvement organisé pour qu’il y ait de l’antisémitisme ? Les pogromes dont étaient victimes les Juifs de Pologne ou de Russie n’étaient pas toujours décidés en haut-lieu. Les violences spontanées n’avaient pas un caractère moins antisémite que les émeutes diligentées par le Tsar. D’ailleurs, dans l’antisémitisme actuel la doctrine est à l’œuvre autant que la pulsion. Théo Klein oublie Durban. À Durban, ce sont les Juifs comme tels qu’on a mis en cause. C’est du caractère juif de l’État d’Israël que l’on a fait le procès. Un lien a été tissé entre la politique dite d’« apartheid » et la notion de peuple élu. Que doit-il advenir encore pour que l’on puisse parler d’antisémitisme ? Et le plus grave, c’est que l’idéologie du temps est réceptive à ce propos. Ce qui la caractérise, c’est la « religion de l’humanité ». Durkheim a utilisé cette expression au moment de l’affaire Dreyfus, dans un texte admirable qui vient d’être republié aux Éditions des Mille et une Nuits. « La religion, écrit-il, n’implique pas nécessairement des temples et des prêtres. Elle est un ensemble de croyances et de pratiques collectives d’une particulière autorité. Aujourd’hui, il ne reste plus rien que les hommes puissent aimer et honorer en commun sinon l’homme lui-même. Ce culte se manifeste surtout au travers de la pitié pour les douleurs et les misères humaines, et de l’ardent besoin de les combattre, d’une grande soif de justice. » Cette pitié « religieuse », si j’ose dire, dans notre Occident fatigué et honteux de lui-même, est redoublée par la repentance. Nous savons ce qui s’est passé en Europe tout au long de ce siècle. Nous sommes en proie à une constante autocritique. Les droits de l’homme, nous ne pouvons les honorer qu’en sachant comment et pourquoi nous - Européens, Français, Allemands, etc. - les avons transgressés ou bafoués. « Religion de l’humanité », c’est-à-dire honneur dû à l’Autre. « L’Autre », concept philosophique, est devenu un concept idéologique. « L’Autre », c’est le sans-défense, le désarmé mais aussi le différent, celui qui n’est pas nous. Il y a une double signification de l’altérité : le misérable et le différent. L’immigré réunit ces deux aspects. Il est sans défense et il est différent. Il nous est extraordinairement difficile de percevoir, de reconnaître et de combattre un antisémitisme qui vient de là. Cela introduit dans cette « religion de l’humanité » un élément de complexité qu’elle a tendance, spontanément, à rejeter. Si l’Autre est coupable et si l’Autre a aussi le visage de l’ennemi, on n’y comprend plus rien. Or on préfère continuer à comprendre, c’est-à-dire continuer à mentir. C’est le sens de ce mot d’ordre paradoxal de la vigilance : la réalité ne passera pas. Qu’il y ait des Juifs pour entériner ce mot d’ordre, cela ne peut qu’ajouter à la confusion et au malheur des temps. Édulcorer la haine, la dédramatiser, c’est une façon de s’en accommoder et, ce faisant, de l’aggraver ; car la « religion de l’humanité » fait qu’on aimait les Juifs pour cause de Shoah et qu’on les déteste pour cause d’Israël. On ne peut pas les détester tout court. On a donc besoin, pour détester en toute innocence les Juifs du fait d’Israël, d’avoir des bons Juifs qui justifient cette attitude. Je crois qu’il est tout à fait dommage que Théo Klein joue ce rôle. Mais il n’est pas le seul. D’autres le font à leur corps défendant. La figure de Woody Allen est à cet égard emblématique. On célèbre Woody Allen avec d’autant plus de ferveur qu’on déteste les Juifs qui se battent. Woody Allen, c’est cet homme qui ne ferait pas de mal à une mouche. À qui une mouche ferait du mal. Voilà le Juif comme on l’aime. Cela permet de passer, en toute impunité, de l’amour à la haine.
L’extase antifasciste Le destin nous offre très rarement une seconde chance. Ce qui est fait est fait, dans la vie politique comme dans la vie personnelle. Il est très difficile, sinon impossible, de le défaire. Dans la vie, on ne rature pas. Et là, soudain, le second tour des élections présidentielles a été notre seconde chance. Cette occasion, nous l’avons saisie avec une avidité d’autant plus fébrile que nous avons été, pour un grand nombre d’entre nous, commotionnés par les résultats du premier tour. À la fois indignés et coupables. Coupables d’avoir voté de manière consumériste. C’était une sorte de self-service où la responsabilité politique pouvait céder le pas au caprice individuel. Coupables de ne pas avoir voté parce que c’était les vacances. Nous nous sommes rattrapés et nous avons été très soulagés de ce résultat qui lavait l’affront du premier tour. Mais cette joie, a été, sinon gâchée, du moins quelque peu contrariée par ce second souffle que l’idéologie anti-fasciste a puisé dans la qualification du candidat d’extrême droite au premier tour. L’anti-fascisme avait du plomb dans l’aile. Grâce à Le Pen, si je puis dire, il a été requinqué de manière extraordinaire. Ce qui fait que la complexité des choses a cédé la place dans nombre de tribunes, éditoriaux, banderoles, pétitions, à la vision enchanteresse d’un face à face ou d’un corps à corps entre, d’un côté, le parti de la haine, de la crispation identitaire, de la peur et, de l’autre, l’admirable parti de la générosité, du métissage, de l’aventure. Ce parti de l’aventure a reçu sa définition la plus impeccablement lyrique dans un article du Monde consacré à la grande manifestation du 1er mai. Voici ce qu’on pouvait y lire : « Paris métissé et fier de l’être, bras-dessus, bras-dessous, sautant, dansant, ondulant. Les Blacks-blancs-beurs et tous les jeunes issus des strates d’une immigration séculaire côtoient leurs copains et copines de bahut, de fac, de bureau ou d’atelier. » On ne peut pas se réjouir d’une telle situation parce qu’elle écrase de la vérité, sinon la vérité tout entière. Pour le dire autrement : ceux-là mêmes qui se barricadent derrière leurs portes blindées, dans des immeubles bardés de codes de sécurité, nous expliquent que la peur est fasciste et transforment le sentiment d’insécurité en hystérie, en psychose, en sérénade, en délire sécuritaire orchestré par les médias. Croire que la haine ne vient que d’un seul côté, c’est le mensonge de l’antifascisme et ce mensonge, sous le nom de vigilance, a retrouvé droit de cité à la faveur du vote pour Jean-Marie Le Pen. L’antifascisme, aujourd’hui dominant, frappe la complexité des choses d’un interdit féroce. On a parlé, après le premier tour, d’un grand ébranlement, d’un tremblement de terre, d’un séisme. En réalité, c’est exactement le contraire qui s’est produit. Le 11 septembre a été un séisme. Durban aurait dû en être un. Il y a séisme quand il y a béance entre, d’une part, ce qu’on a appris à penser de la réalité, le déjà-vu, le connu et, d’autre part, ce que l’on découvre. La qualification de Le Pen au premier tour, cela a été le coup de pouce qui a permis de substituer à la réalité telle qu’elle est, dans ce qu’elle a de difficile, de nouveau, d’imprésentable, la réalité telle qu’il est satisfaisant qu’elle soit. Voilà le résultat le plus massif de ces élections. On a l’impression que nommer l’Islam aujourd’hui, élaborer la moindre critique de quelqu’un qui viendrait du monde musulman ou de l’islamisme, cela relève de l’islamophobie. Tous ceux qui voudraient s’interroger sur la nature du Djihad mené notamment par Ben Laden sont accusés de sombrer dans l’islamophobie. Ce qui conduit à considérer comme islamophobes les propos du grand islamologue Bernard Lewis quand il affirme, avec beaucoup d’acuité, qu’il faut prendre au sérieux le discours que Ben Laden tient sur lui-même et sur l’Occident. Cette vulgate anti-fasciste n’est que la dernière mouture d’un discours que j’appellerai robespierro-progressiste. Robespierre définissait la politique comme la guerre de l’humanité contre ses ennemis. Le progressisme, quant à lui, considère que la vérité du politique, c’est le social. Il y a, d’un côté, la classe qui opprime et, de l’autre, les opprimés. Toute la réalité doit rentrer dans ce schéma. Voici l’un des legs terribles de cet entre-deux tours, de cette extase anti-fasciste. J’en conclus ceci : les Juifs et la vérité ont tout à craindre, bien sûr, d’une montée de l’extrême droite ; mais ils n’ont rien à attendre de bon de cette espèce d’extase antifasciste dans laquelle on a voulu nous faire vivre.
Un manifeste de la haine anti-juive À propos de l’article d’Edgar Morin, Sami Naïr et Danièle Sallenave : « Israël-Palestine, le cancer » ( Le Monde, 4 juin 2002). C’est un article terrible, dévastateur, traumatisant. Cela faisait très longtemps qu’il ne m’avait pas été donné de lire un texte aussi haineux à l’égard des Juifs. Je dis « des Juifs », car c’est en tant que tels que les Israéliens sont mis en accusation dans ce texte qui les qualifie de « peuple élu qui se conduit comme la race des seigneurs ». En chaque Juif siège une sorte de Parlement intérieur qui reçoit les nouvelles parvenant du Proche-Orient. Nous discutons en nous-mêmes. Face aux attentats, nous nous disons qu’il faut répondre avec le maximum de fermeté, tout en étant convaincus que la réponse militaire ne suffit pas. Nous envisageons alors des perspectives politiques, oscillant dans notre for intérieur entre la droite et la gauche, entre différentes options. Nous discutons en nous-mêmes et nous discutons avec d’autres. Mais quand on se retrouve devant des articles comme celui-ci, le Parlement intérieur est réduit au silence. Le temps n’est pas au débat. On ne peut pas entrer en dialogue avec un article qui nous vise comme Juifs, quelle que soit notre opinion sur la meilleure manière pour Israël de sortir de cette guerre inexpiable. Cet article est une agression. Nous sommes attaqués, blessés, meurtris, indignés parce que, dans « Israël-Palestine, le cancer », les Juifs sont traités, ligne après ligne, d’assassins, sont identifiés à un virus, à une maladie mortelle pour l’humanité. Aucun Le Pen au monde ne va aussi loin. Cependant, on ne peut en rester à la douleur ni à l’indignation. La colère est un exutoire, mais il ne suffit pas. Il faut, malgré le dégoût et le découragement, essayer de comprendre, c’est-à-dire de distinguer. Nous sommes très loin, avec ce texte anti-juif, de l’antisémitisme de type réactionnaire. Après avoir lu cet article, je me suis replongé dans Portrait d’un antisémite, ce chapitre magnifique qui ouvre les Réflexions sur la question juive de Sartre, où il est écrit ceci : « En traitant le Juif comme un être inférieur et pernicieux, j’affirme du même coup que je suis d’une élite. Et celle-ci, fort différente des élites modernes qui se fondent sur le mérite ou le travail, ressemble en tous points à une aristocratie de naissance. Je n’ai rien à faire pour mériter ma supériorité et je n’en peux pas non plus déchoir. Elle m’est donnée une fois pour toutes. » Autrement dit, l’antisémitisme rétrograde et racial, celui contre lequel la vigilance se mobilise constamment, vise à réintroduire, dans l’expérience démocratique du monde, de la hiérarchie. Il émane de personnes inconsolables de cette grande mutation de la sensibilité qui a élevé l’égalité au rang de principe du vivre ensemble. L’antisémitisme recrée une aristocratie, remet en place un principe hiérarchique, avec des césures définitives. C’est en vertu de notre naissance que nous sommes ceci ou cela. Hitler a poussé jusqu’à son terme apocalyptique cette nostalgie aristocratique puisque, précisément, il a parlé de « race des seigneurs », il a opposé le sur-homme au sous-homme. Avec Edgar Morin, Sami Naïr et Danièle Sallenave, nous sommes dans un tout autre climat de pensée. C’est au contraire le sentiment démocratique de l’égalité de tous les hommes qui anime leur combat. Ce texte peut être lu comme un manifeste de la haine antijuive du XXIe siècle. Que combat-il chez les Israéliens visés comme Juifs ? Leur insensibilité à l’humanité de l’autre homme. Il est dit que les Juifs veulent s’émanciper de la commune appartenance de tous les hommes à l’humanité, la seule appartenance qui soit ressentie comme essentielle en démocratie. On les accuse de réintroduire un principe hiérarchique, voire une aristocratie raciale. Tout le texte ne fait que déployer cette accusation. La Shoah elle-même est considérée comme un nouveau principe aristocratique puisque, selon les auteurs de ce texte, « elle singularise le destin victimaire juif et banalise tous les autres, ceux du Goulag, des Tsiganes, des Noirs esclavagisés, des Indiens d’Amérique ». Les Juifs veulent échapper au lot commun de l’humanité, adossés qu’ils sont à ce destin victimaire unique. C’est à partir de là que se produisent tous les renversements : les Juifs victimes de l’« inhumain » qui montrent de l’inhumanité à l’égard des Palestiniens ; Israël, conscient d’avoir été victime, qui devient oppresseur du peuple palestinien et prend même du plaisir à cette humiliation. Il est fait un portrait du Juif en nazi, en proie à la démesure, à l’ivresse de sa supériorité, comme galvanisé par sa propre mémoire. Nous savions à quelles conséquences dévastatrices pouvait mener le refus de la démocratie ; nous découvrons ce que le sentiment démocratique lui-même peut couver de méchanceté et de haine. C’est au nom des droits de l’homme que le peuple juif, qui diffuse le « cancer » de la supériorité raciale dans le reste du monde, est singularisé. On ne pouvait rien imaginer de pire.
Le procès Mermet Si cette série d’émissions peut être considérée comme délictuelle, c’est qu’il y a un effet de résonance entre les propos d’auditeurs incriminés - qui ont été sélectionnés par Daniel Mermet, parmi de très nombreux messages laissés sur le répondeur de son émission - et le climat général de l’émission elle-même. Tout est fait, lors des reportages qui constituent cette série d’émissions, pour accréditer ces propos et non pas pour nous montrer à quel point ils sont délirants. À un certain moment, Daniel Mermet interviewe à Gaza - dont il nous dit à plusieurs reprises que c’est un ghetto - des adolescents dont certains sont prêts à se faire sauter. Il semblerait que la sympathie de Daniel Mermet aille vers ceux d’entre eux qui sont un peu plus raisonnables, mais cela n’empêche pas le journaliste de dire : « Notre ami, là, je respecte son combat. Il a donné beaucoup de sa vie dans la première et la seconde Intifada et lui, ce qu’il veut c’est les Juifs dehors », avant d’affirmer comprendre sa souffrance dans une phrase qui conclut l’émission. Il comprend la souffrance d’un homme qui dit : « Les Juifs, dehors ». Un journaliste a le droit d’être engagé. Mais lorsque l’engagement vampirise le journalisme, lorsque le déjà-vu absorbe le vu - puisque ce qu’il voit, ce n’est jamais la situation dans sa singularité mais l’apartheid, le ghetto, le racisme, les victimes devenues bourreaux, et absolument rien d’autre -, on s’engage sur une voie périlleuse qui conduit à la déshumanisation d’Israël. Israël, en un sens très large, c’est-à-dire les Israéliens, perçus comme Juifs passés du côté du manche. L’une des phrases incriminées dans ce procès, prononcée par une auditrice, mérite d’être soulignée : « Merci pour ceux qui souffrent. On est des êtres humains avant tout. Ne soyons pas racistes, ne soyons pas fascistes, ne soyons pas sionistes. Soyons tous frères. » On voit là le grand paradoxe de notre situation. « Soyons tous frères » est une pétition de principe lancée contre tous les racismes à la fin d’un siècle horrible, qui signifie : Nous sommes anti-racistes, nous nous refusons à exclure des êtres humains. Mais lorsqu’on mène un combat particulier, au nom de l’humanité, on est conduit presque automatiquement à retomber dans le racisme puisque l’ennemi qu’on se désigne est exclu de l’humain, constitué en ennemi du genre humain. Il ne suffit pas d’invoquer la fraternité ou l’idée d’humanité universelle pour être à l’abri du racisme. Cette série d’émissions, loin de se contenter de critiquer Israël, a mis Israël au ban de l’humanité. Voilà pourquoi elle revêt un caractère d’une extrême gravité. Au cours de ce procès, j’ai moi-même témoigné à la demande des parties civiles et j’ai pu assister à un autre témoignage, qui a été pour moi extraordinairement pénible, celui de Rony Brauman, qui avait été invité à témoigner par les avocats de Daniel Mermet. Interrogé sur la notion de sionisme, Rony Brauman, après avoir refusé d’en donner une définition générale, a affirmé que le sionisme avait, le plus souvent, une composante raciste et colonialiste. Voilà Rony Brauman appelant à la restauration de la résolution de l’ONU qui identifiait le sionisme au racisme dans les années 70, considérée de manière presque unanime comme une résolution « honteuse », pour reprendre l’adjectif utilisé par Michel Foucault lui-même, esprit radical, à la gauche de la gauche, comme on dirait aujourd’hui. Il avait parlé en 1976 de la « confusion de notre époque où la condamnation globale et répétitive du racisme peut s’accompagner d’une tolérance de fait et permettre le maintien de pratiques ségrégatives ainsi que la honteuse résolution de l’ONU sur le sionisme ». Nous y revenons aujourd’hui. Pour ceux qui identifient le sionisme au racisme, la paix ne sera obtenue qu’une fois que le caractère sioniste d’Israël sera aboli. Rony Brauman ne milite pas pour un État palestinien mais pour la fin de l’État d’Israël, à travers l’édification d’un État bi-national dont on peut penser qu’il ne pourrait conduire qu’à la disparition des Juifs de cette région du monde. Tout cela m’a amené à réfléchir. Rony Brauman, c’est d’abord le naufrage d’une âme. L’humanitaire, qui lui avait permis de sortir de la tentation totalitaire, l’y a tragiquement reconduit. Mais quand on veut pousser plus loin l’analyse, et chercher à comprendre le caractère implacable du militantisme de Rony Brauman, on peut d’abord penser à la haine de soi. Je ne suis pas sûr que cette explication soit satisfaisante. Je pense que le traumatisme hitlérien nous a un peu égarés. Hitler était antisémite au nom de l’apologie de la force vitale. Il voyait la réalité sous la forme d’un combat des forts contre les faibles. Ce qui nous a fait oublier le réquisitoire dressé au nom des Juifs contre les faibles. Ce qui resurgit aujourd’hui, c’est la dimension compassionnelle de l’antisémitisme. Une preuve m’en a encore été fournie par les propos tenus par la femme du président néerlandais de la Banque centrale européenne, à laquelle on a demandé d’ôter un drapeau palestinien qu’elle avait accroché à la fenêtre de sa demeure. Selon elle, ce sont les « Juifs riches » qui sont responsables de l’oppression subie par les Palestiniens. Elle n’a pas hésité à évoquer, dans la presse, le « riche lobby juif » dont elle voulait dénoncer les pouvoirs en brandissant la bannière de ses victimes. Le parti pris des déshérités peut, une nouvelle fois, mener à la haine des Juifs. Cela peut aller de l’ancien président de Médecins sans frontières jusqu’à la femme du banquier en chef de l’Europe qui elle, au moins, a le cœur qui saigne pour les pauvres. Malheureusement, dans cette configuration compassionnelle de l’antisémitisme, nous trouverons encore beaucoup de Juifs. C’est un constat particulièrement douloureux. |
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