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Alain Finkielkraut, Une croix gammée à la place de l’étoile

in L’Arche n°531-532, mai-juin 2002

 

Lutte contre l’antisémitisme et « communautarisme »

Lionel Jospin, qui a rejeté le « communautarisme » au lendemain de la manifestation organisée par le CRIF le 7 avril, était le plus mal placé des hommes politiques pour dénoncer un phénomène auquel il a donné lui-même, lorsqu’il était ministre de l’éducation nationale, un coup de main décisif en contribuant à introduire le foulard islamique dans les écoles françaises. L’affaire récente du lycée de Tremblay - où le tribunal administratif a ordonné la réintégration d’une élève voilée, portant un uniforme noir, qui n’hésitait pas à réciter le Coran dans les couloirs et, surtout, dirigeait un mouvement d’une extrême violence proférant, selon les professeurs, des slogans antisémites - montre les conséquences de ses prises de position d’alors.

Le communautarisme existe, et il pose un problème. Il me semble qu’aujourd’hui le cadre national s’efface au profit d’une société multiculturelle - ou, pour dire les choses autrement, que la démocratie d’opinions cède peu à peu la place à une démocratie des identités. Les opinions s’argumentent. Elles procèdent de gens qui appartiennent au même monde. Les identités, elles, s’expriment. Elles se placent dans un horizon qui n’est plus celui de la conversation démocratique mais de la reconnaissance. On descend dans la rue au nom d’une minorité, d’une communauté, pour revendiquer un certain nombre de choses et pour affirmer ses droits.

Les Juifs peuvent, ou non, participer à cette vague communautariste. Je fais partie des Juifs qui lui sont, depuis le début et notamment l’affaire du foulard, radicalement hostiles. Je suis profondément attaché à ce qui reste de notre cadre national. Mais, en l’occurrence, la manifestation du dimanche 7 avril, à l’appel du CRIF, n’avait rien de communautariste. Lionel Jospin était donc deux fois mal placé. Il condamnait le communautarisme dont il était, d’une certaine manière, le porte-parole, et il le déplorait là où il ne se trouve pas.

D’abord, la manifestation du 7 avril dénonçait un scandale universel : celui de la montée de l’antisémitisme aujourd’hui. En France, mais pas seulement en France, nous vivons encore les retombées de la Conférence de Durban. Ce problème-là doit concerner tout le monde. Il n’y a, chez ceux qui dénoncent l’antisémitisme, aucune revendication identitaire. Nous savons que l’antisémitisme dont la France est le théâtre n’est pas une résurgence de l’idéologie française, et qu’en outre les Juifs sont la cible privilégiée d’une haine qui peut viser la Nation et la République ; voilà une double raison d’universaliser le problème. (D’ailleurs, le slogan que j’ai le plus entendu était : « Synagogues incendiées, République en danger », et la Marseillaise a été chantée, à plusieurs reprises, à gorge déployée.)

Il est vrai que dans cette manifestation il y avait une majorité de Juifs, et que ceux-ci ont exprimé leur solidarité avec Israël. Solidarité identitaire mais porteuse aussi d’une opinion d’autant plus universalisable qu’il s’agissait de soutenir non une politique mais un peuple terrorisé. En quoi l’effroi devant les bombes humaines est-il communautariste ?

 

« Bons » Juifs et « mauvais » Juifs

Les Juifs, qui manifestent seuls, doivent, en plus, répondre de la solitude que l’on fait autour d’eux. Au lieu de prendre en charge la question, redevenue brûlante, de l’antisémitisme, l’esprit antiraciste du temps déclare les Juifs coupables de régression quand ils protestent en tant que Juifs contre les innombrables agressions, verbales et physiques, dont ils sont victimes. Comme on dit familièrement : il faut le faire.

Dans cette manifestation, ce qui a intéressé les commentateurs n’est pas ce double symptôme : un antisémitisme qui grimpe et tous les Juifs de Paris, ou presque, pour le dire. À l’interrogation : « Qu’est-ce qui nous arrive ? » s’est substituée la question : « Qu’est-ce qui arrive aux Juifs ? ». Le fait qu’il y ait eu deux manifestations, l’une à l’appel du CRIF, l’autre à l’appel du mouvement La Paix Maintenant, a donné l’occasion aux éditorialistes de procéder à une sinistre opération de comptage et de discrimination. On a distingué les « bons » Juifs des « mauvais ». On a séparé le bon grain badintérien de l’ivraie sharonienne. Les gens qui n’étaient pas dans la « bonne » manifestation étaient assimilés aux « extrémistes » de la grande - soit à ceux qui brandissaient les pancartes pour soutenir Sharon, soit même aux fascistes du Bétar ou de la Ligue de Défense Juive.

Le « bon Juif », autrefois, c’était le Juif qui faisait allégeance aux valeurs de la majorité, qui cachait ses origines, l’Israélite. Le « bon Juif » d’aujourd’hui, c’est tout autre chose. C’est le Juif cosmopolite, post-national, fier d’être Juif et défenseur à ce titre de tous les persécutés.

Je vois naître quelque chose de monstrueux : l’antisionisme et l’antisémitisme judéophiles. Le « bon Juif »-type, c’est Michel Warschawski, l’auteur du livre Sur la frontière. Que dit-il ? Qu’Israël est bâti sur le refus de l’autre et du Juif diasporique, que le sionisme est une forme de racisme et d’antisémitisme, bref, que tous les torts, des origines à nos jours, sont d’un seul côté. Ravi jusqu’à l’extase par sa générosité, son abnégation, sa repentance, sa moralité supérieure, il écarte tous les faits qui pourraient troubler cet admirable spectacle. Edwy Plenel et le journal Le Monde célèbrent comme un « Juste » cette belle âme qui sacrifie sans vergogne la vérité à la gloire de son image.

La haine des Juifs est aujourd’hui d’autant plus redoutable qu’elle se réclame de la vocation juive. On exècre désormais les Juifs au nom de l’amour qu’on leur porte. Lors d’une récente émission de télévision (« Tout le monde en parle »), j’ai plaidé pour un soutien les yeux ouverts à la cause palestinienne. Cela m’a valu d’être traité par Philippe Lançon, dans Libération, de « porte-flingue parisien d’Israël ».

Ce ne sont pas seulement des voyous déstructurés qui transposent le conflit du Moyen-Orient en France : l’élite est, une nouvelle fois, au diapason de la racaille.

Considérer comme des « porte-flingues » d’Israël les Juifs qui ne sont pas sur la position ostentatoirement sacrificielle de Warschawski, de Brauman ou de Vidal-Naquet, c’est donner un brevet de légitime défense à la fureur dont ils peuvent être l’objet.

 

La désinformationet ses effets pervers

Qu’est-ce que la désinformation ? C’est une technique de propagande qui n’est pas propre au XXe siècle mais que le XXe siècle a portée à son point de perfection dans la mesure où il a été le siècle des régimes totalitaires : une propagande qui ne consiste plus à endoctriner les gens avec des slogans mais à s’emparer des faits eux-mêmes pour les conformer à l’idéologie au pouvoir, à l’idéocratie. Les régimes démocratiques peuvent aussi avoir recours à la désinformation, et les nouvelles technologies (avec le passage de l’image analogique à l’image numérique) créent pour la désinformation un espace nouveau et infini. Ce mot est ainsi entré dans la conscience commune. N’importe qui sait aujourd’hui qu’il peut y avoir de la désinformation. Il faut donc faire attention à ne pas tomber dans un abus de ce terme.

Comment les Serbes et leurs amis ont-ils réagi à ce qui se passait en Croatie et en Bosnie ? Ils ont dit : c’est de la désinformation. La désinformation, aujourd’hui, s’exprime toujours à travers une critique de la désinformation. Ce qui vaut pour les États vaut aussi pour les personnes.

En tant que Juifs, nous sommes engagés. Or l’engagement, comme l’a dit le philosophe Paul Landsberg, c’est une « décision pour une cause imparfaite ». Quand l’imperfection surgit, on n’est vraiment pas bien, et on a envie de dire : ce n’est pas vrai. La nouvelle est inconfortable, intellectuellement et moralement difficile à supporter. La tentation est alors grande de la rejeter. Soyons conscients de ce risque et laissons une place en nous pour les nouvelles qui nous font mal.

Nous avons deux manières d’avoir mal. La première est une souffrance dans l’identification, qui surgit quand quelque chose de terrible frappe les Israéliens. Elle a quelque chose d’intense et d’excitant. La deuxième s’empare de nous quand on est saisi par le doute et qu’on se demande : qu’est-ce qu’ils sont en train de faire ? Est-ce qu’ils ont raison ? Ce second type de souffrance est extraordinairement désagréable. Il faut toutefois aussi, à un moment donné, savoir lui ouvrir la porte.

 

Le self-service de la mémoire

[51 % des 15-24 ans interrogés par la Sofres pour l’UEJF et SOS-Racisme considèrent qu’il est anormal de condamner les auteurs de propos négationnistes, car « chacun est libre de penser ce qu’il veut ».]

Il faut distinguer cette indulgence pour le négationnisme de l’antisémitisme militant. Mais on est dans le marécage de la bêtise, car il n’y a pas discours plus antisémite que le discours négationniste. Ce discours-là, c’est de l’antisémitisme idéologique à son paroxysme, à son maximum de violence. Dire : il n’y a pas eu de chambres à gaz, c’est dire : on nous ment. Et qui nous ment ? Les Juifs. Et pourquoi nous mentent-ils ? Parce qu’ils ont un pouvoir tentaculaire. C’est très exactement le message contenu dans les Protocoles des Sages de Sion. Or ce livre, nous le savons, est à l’origine de l’antisémitisme hitlérien. C’est en le lisant qu’Hitler, qui était un antisémite vulgaire, a eu une illumination après la guerre. Cela lui a paru expliquer la défaite allemande.

À partir du moment où l’on explique l’histoire tout entière par les manœuvres des Juifs, on bascule dans la forme apocalyptique de l’antisémitisme. C’est ce qui s’est produit, et c’est ce qui se reproduit avec le négationnisme. En disant : les Juifs ne sont pas morts, ils ont inventé cela pour servir leurs intérêts, on dit : il faut débarrasser l’humanité du pouvoir tentaculaire des Juifs, les Juifs méritent de mourir. On recrée le climat de l’antisémitisme exterminateur. Mais il y a des jeunes très « sympas » qui vous disent qu’au nom de la liberté d’expression, on a le droit de penser ce que l’on veut. La distinction entre le fait et l’opinion se dissout. C’est l’aboutissement de la métaphysique de la subjectivité : le monde se présente comme un supermarché, comme un kaléidoscope de biens tous disponibles. Le principe de réalité est vaincu. Rien, pas même le passé, pas même l’advenu, ne résiste au droit de libre opinion.

Nous avons longtemps cru que les droits de l’homme étaient l’alpha et l’oméga de la morale collective. Nous pensions que c’est ce qui opposait notre monde aux différentes versions du totalitarisme. Nous nous tambourinions la poitrine, sans nous rendre compte que les droits de l’homme peuvent être eux-mêmes porteurs de barbarie quand, alliés à la technique déchaînée, ils permettent de transgresser toutes les limites, même celles de la civilisation.

 

Le « pacifisme » de José Bové

Camus le disait : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » Des gens qui soutiennent inconditionnellement, les yeux fermés, la cause palestinienne, ne sont pas des pacifistes. Ils acceptent le terrorisme et lui donnent soit le nom usurpé de désespoir soit le nom odieux de résistance. Ce pacifisme est un premier mensonge. Le deuxième mensonge, ce sont les mots utilisés par José Bové : « rafles », « camps d’internement », « miradors », pour parler de ce que fait l’armée israélienne, c’est-à-dire des mots qui impliquent une comparaison avec le nazisme. Enfin, le pire, ce sont les déclarations du chef de file du mouvement antimondialisation à la télévision, selon lesquelles les attentats, les agressions antisémites en France, étaient peut-être imputables au Mossad.

L’homme qui fait des sauts de puce de Seattle à Porto Alegre et de Porto Alegre à Ramallah, ce n’est pas Astérix, c’est Touristix. José Bové, c’est le tourisme érigé en politique. Dans un premier temps, on dit : les Israéliens sont des nazis, et tous les Juifs qui les soutiennent aussi. Dans un deuxième temps, une fois qu’on a nazifié les Israéliens, on reverse sur Israël l’image de la pieuvre ou de l’araignée et le discours paranoïaque des Protocoles des Sages de Sion : ce sont les Juifs qui tirent tous les fils. On nous dira demain qui paye les bombes humaines pour légitimer leur répression.

Là-dessus, il faut donc être très clair : soit José Bové est désavoué par le mouvement antimondialisation, la Confédération paysanne, ATTAC et Le Monde diplomatique, soit nous pouvons tenir ces mouvements pour comptables de ses discours et affirmer que l’antisémitisme de demain viendra de ce camp-là.

C’est le progressisme aujourd’hui qui est en train d’engendrer les monstres. José Bové est l’un de ces monstres, et il n’est pas le seul. Il y a eu cet autre José, José Saramago, qui a comparé l’occupation de la Palestine à Auschwitz. Il a été désavoué par ses compagnons du Parlement international des écrivains. Mais qu’ont fait ces derniers ? Ils ont sommé la directrice de France Culture de désinviter Élie Barnavi, représentant d’un gouvernement « terroriste, néofasciste et nazi », à une émission à laquelle ils devaient participer. Laure Adler n’a pas cédé : Juan Goytisolo a donc refusé de s’asseoir à la même table que l’ambassadeur.

On pourrait vivre avec la violence des banlieues. Mais qu’à cette violence s’ajoute celle d’un discours qui nous dit : « Soit vous vous désolidarisez d’Israël et vous épousez complètement la cause palestinienne, soit vous êtes des nazis et vous en payerez les conséquences », c’est accablant. Le XXIe siècle est en train de nous coudre sur la poitrine une croix gammée à la place de l’étoile.