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Alain Finkielkraut, Ouzi Landau, Pierre Bourdieu et les violences légitimes

in L’Arche n°529, mars 2002

 

Sur les divergences entre Israéliens et sur l’esprit critique

C’est en lisant dans Le Monde une interview du ministre israélien chargé de la sécurité, Ouzi Landau, que j’ai compris qu’il existe encore un clivage, en Israël et dans le monde juif. Le camp de la paix ayant été tétanisé par la défection du partenaire palestinien, il n’y a plus, comme au temps du grand affrontement entre le Likoud et les travaillistes, d’un côté ceux qui sont prêts à restituer les territoires contre la paix et, en face, ceux qui veulent à la fois la paix et les territoires. Mais une divergence existentielle demeure.

Il y a ceux que cette défection du partenaire désespère car ils pensent que l’aspiration des Palestiniens à un État est légitime ; et il y a ceux qui, ayant senti le vent du boulet avec la signature des accords d’Oslo, affirment aujourd’hui, comme Ouzi Landau : « Nous n’accepterons jamais l’existence d’un État palestinien ». Pour les gens de cette mouvance, l’Intifada n’est pas une catastrophe, c’est ce qui a évité la catastrophe. Tout se passe comme s’ils s’appuyaient sur ce que les revendications palestiniennes ont d’exorbitant, d’illégitime, et parfois même de scandaleux dans leur volonté de criminaliser Israël, pour les écraser dans ce qu’elles ont de naturel et de légitime.

Certes, le « droit au retour » est inacceptable - non seulement parce qu’il table sur une victoire démographique, mais encore parce qu’il implique que la violation du droit est à l’origine d’Israël. Mais on ne doit pas pour autant essentialiser les Palestiniens et dire : ils sont comme cela, pour toujours. L’essentialisme est étranger à la politique, qui est un pari sur l’événement.

Les choses évoluent, les circonstances changent. On n’est pas dans le domaine de l’immuable. Si les Palestiniens se « dépalestinisent » aujourd’hui, au travers d’une revendication islamique de reconquête de Jérusalem, les Israéliens ont intérêt à ce qu’ils se « palestinisent » à nouveau.

Il y a des conflits de personnes, des tendances. Il faut jouer les modérés contre les radicaux. L’attitude essentialiste consiste, au contraire, à jouer les radicaux contre les modérés pour justifier l’intransigeance israélienne par le refus palestinien.

J’ajoute, à l’adresse de ceux qui disent que, face à la guerre qu’affronte Israël et face à la montée de l’antisémitisme, nous devons suspendre notre esprit critique pour éviter de donner des armes à nos adversaires, qu’ils sont souvent eux-mêmes infidèles aux principes qu’ils invoquent. Car, en fait, la seule critique qu’ils interdisent, c’est la critique de la droite israélienne. Ceux-là mêmes qui interdisent la critique la pratiquent puisque, en Israël, ils ont choisi leur camp.

 

Sur le parti-pris anti-israélien de la gauche progressiste, et ce qui peut l’expliquer

Interrogé, à la télévision, sur l’attitude européenne vis-à-vis d’Israël, Hervé de Charette, ancien ministre français des affaires étrangères, a voulu faire une déclaration liminaire. Il a lancé un appel aux Palestiniens en leur disant que s’ils veulent la paix, ils doivent arrêter les attentats. S’ils continuent les attentats, c’est qu’ils ne veulent pas la paix et la violence ne pourra qu’empirer.

Pourquoi ce propos m’a-t-il frappé ? Parce qu’il formule une évidence et qu’en même temps il est devenu complètement inaudible. Personne ne dit les choses comme ça. Comment se fait-il qu’on ne puisse pas le faire ?

Quand les Israéliens ripostent aux attentats palestiniens, ce n’est jamais interprété comme une réponse. Il y a une sorte d’antériorité a priori du crime israélien sur le crime palestinien. L’Intifada, dit-on, est une réaction à l’occupation imposée par Israël. (On oublie ainsi qu’elle a été la réponse apportée aux propositions de paix israéliennes.) La violence des Palestiniens est toujours présentée comme une contre-violence. Les Israéliens doivent expier leur péché de genèse : le crime d’être là, d’avoir expulsé les Palestiniens. Moyennant quoi, les Palestiniens n’ont jamais tort. Il n’y a qu’une seule vraie violence intégralement condamnable, celle des Israéliens. Les Palestiniens, ce n’est pas de la violence, c’est de la révolte. On peut condamner la violence d’un État, pas la révolte des opprimés.

Pour comprendre le sens de cette partialité anti-israélienne, il faut l’intégrer dans le cadre général de la vision progressiste du monde. Pierre Bourdieu, le maître à penser que pleurent les progressistes, ramenait la réalité à l’opposition des dominants et des dominés. Pour lui, tout était politique et la politique n’était que domination. Même l’école. Dans La Reproduction, il écrivait ceci : « Toute action pédagogique est objectivement une violence symbolique en tant qu’imposition par un pouvoir arbitraire d’un arbitraire culturel. » Les gardes rouges raisonnaient ainsi. Ils ont fait la Révolution culturelle.

Or ce propos terrifiant fait le régal de l’establishment médiatico-politique aujourd’hui en France. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Cela veut dire que la première violence vient de l’école. Forts d’un tel postulat, des journaux comme Télérama, Le Monde, Le Monde Diplomatique, Les Inrockuptibles ou des radios comme France Inter ont longtemps occulté le phénomène de la violence scolaire. La seule véritable violence, c’était celle de l’État, celle qui était commise contre les jeunes. Et cela continue.

Le même jour, le 30 janvier, deux articles révélateurs ont été publiés dans Libération et dans Le Monde. Le premier était une pétition de sociologues intitulée « Clarifier le débat public sur l’insécurité », qui dénonçait la démagogie consistant à montrer du doigt les auteurs de violences alors qu’il faudrait condamner le système qui les contraint à être violents (insertion des jeunes peu ou pas diplômés sur le marché de l’emploi, durcissement des inégalités économiques et sociales, discrédit des élites). Le second se faisait l’écho d’une pétition contre le harcèlement sexuel dans le monde universitaire et avait la particularité de n’être basé sur aucun fait concret. Un sociologue indiquait même que les victimes ne s’aperçoivent pas de ce qui leur est imposé. Quelques jours plus tard, toujours dans Le Monde, cette pétition s’est transformée de manière abjecte au travers de la mise en cause, sur quatre colonnes, d’un professeur de démographie, Hervé Le Bras, accusé par une doctorante de harcèlement sexuel. Sans l’ombre d’une preuve, son nom est livré aux chiens. Un calvaire commence pour lui.

De l’État, de l’Institution, procède une violence à ce point inexcusable qu’on l’invente quand elle n’existe pas - alors que la violence qui vient du monde des dominés est soit niée, soit légitimée, soit excusée. Vous avez d’un côté le crime et, de l’autre, la révolte.

Voilà pourquoi la gauche progressiste est incapable de s’émouvoir des horreurs auxquelles nous assistons tous les jours en Israël. Et voilà pourquoi, quand Hervé de Charette s’appuie sur l’évidence du sens commun, il a l’air aussi bizarre. Le sens commun est aujourd’hui marginalisé. Israël et les Juifs en subissent les conséquences. Mais, par-delà Israël, c’est tout notre rapport à la réalité qui en cause.