Alain Finkielkraut, Un antisémitisme à visage absolument découvert in L'Arche n°526, décembre 2001
Sur la phrase "Nous sommes tous Américains", utilisée par Jean-Marie Colombani, directeur du Monde, au lendemain du 11 septembre Je me suis reconnu dans
cette phrase; j'y ai reconnu le sentiment que j'ai éprouvé
devant les images des attentats de Manhattan et de Washington. Il faut
s'attacher à voir ce que cette phrase a de singulier. "Nous
sommes tous", c'est une formule évidemment très
ancienne. Quand on dit cela, c'est en général pour affirmer
une similitude au moins théorique et symbolique face à un
pouvoir qui, lui, pointe une distinction et qui désigne ceux qu'il
veut persécuter. "Nous sommes tous des Juifs allemands",
ça veut dire: vous n'avez pas le droit de faire la distinction
que vous êtes en train de faire. Au fond, le mouvement paradigmatique,
c'est celui des Danois qui revêtent l'étoile jaune lorsque
les Allemands veulent isoler la population juive.
C'est un phénomène
extrêmement grave dans la mesure où il n'est pas d'ordre
national. L'antisémitisme reprend du poil de la bête au niveau
mondial - comme l'a montré la conférence de Durban censée
réunir tous les pays du monde contre le racisme, l'intolérance
et la xénophobie et consacrée presque exclusivement à
la stigmatisation non seulement d'Israël mais des Juifs et de l'Occident
esclavagiste. La critique d'Israël dans le monde arabo-musulman a
pris depuis quelques années une tournure violemment antisémite.
À travers Israël, c'est aux Juifs qu'on s'en prend, et contre
Israël on recycle les pires poncifs de l'antisémitisme apocalyptique:
un peuple élu qui se croit autorisé à dominer le
monde, un peuple déicide qui est né pour le crime et qui
refait sur les Palestiniens ce qu'il a fait sur la personne du Christ.
C'est ce que disait le président Assad au pape lors de sa célèbre
visite en Syrie.
Il y a d'abord le risque
que tout cela apparaisse comme une conséquence, une retombée
malheureuse du conflit israélo-palestinien en France, et surtout
comme un problème intercommunautaire. C'est la menace de la logique
multiculturaliste. L'antisémitisme est un problème universel.
L'antisémitisme vise la République.
Dans ce livre, que j'ai écrit au moment de l'invasion israélienne du Liban, je plaidais pour une critique rationnelle d'Israël. J'opposais la critique d'une politique à cette réprobation un peu délirante. Mais il y avait encore à cette époque des précautions de langage. Il y avait certes des métaphores, des comparaisons obsessionnelles avec le comportement des nazis, qui étaient déjà à vomir. Mais, aujourd'hui, c'est comme si les Palestiniens disparaissaient, se laissaient engloutir dans le monde islamique et c'est comme si, en retour, ils avaient en face d'eux non pas des Israéliens mais les Juifs en général. Ben Laden dit: "les Juifs"; tout le monde dit: "les Juifs". C'est un antisémitisme à visage absolument découvert, sans la moindre précaution. Nous sommes au-delà de la honteuse résolution de l'ONU qui assimilait le sionisme au racisme. On a franchi un cran supplémentaire, j'en suis absolument convaincu.
Avec cet article de Barbara Spinelli - qui a une grande autorité morale en Italie et hors d'Italie, qui a participé à certains des grands combats de la gauche antitotalitaire - se ferme la boucle ouverte le 7 décembre 1970 par le chancelier Willy Brandt, en visite officielle en Pologne, quand il s'est agenouillé devant le monument du ghetto de Varsovie. La repentance commence là; elle va, de 1970 à nos jours, s'approfondir en Allemagne et s'élargir à d'autres pays. On est allé de repentance en repentance. La France l'a fait au travers du discours de Jacques Chirac sur Vichy peu après son intronisation, puis avec le procès Papon. L'Église l'a fait. On pouvait s'en féliciter, penser que cette attitude était légitime et qu'elle prouvait une certaine maturité de la part des grandes nations européennes. J'ai commencé à
m'en méfier lorsque j'ai vu un certain nombre d'Allemands se mettre
à faire la leçon et à dire: il est temps pour toutes
les nations de prendre un virage post-national, et le meilleur moyen de
prendre ce virage c'est justement d'introduire une distance avec leur
passé criminel. L'Allemagne s'est à nouveau retrouvée
en situation d'impérialisme moral. Alors, déjà, ce
tournant commençait à m'agacer. Mais je ne pensais pas que
les choses pourraient aboutir là où elles ont finalement
abouti, c'est-à-dire aux propos de Barbara Spinelli qui, contemplant
l'admirable spectacle de la repentance, se dit que tous les peuples font
leur mea culpa, s'agenouillent comme Willy Brandt, et que les seuls à
ne pas s'agenouiller sont les Israéliens. Ce ne sont donc peut-être
pas les nouveaux nazis de l'histoire, mais ils constituent le peuple le
plus dangereux puisqu'il est invulnérable à la mauvaise
conscience. L'autre ne s'insinue pas en lui. Il déploie son être
dans toute sa spontanéité glorieuse et impérialiste. On s'est longtemps dit: il y a le devoir de mémoire d'un côté, et de l'autre l'oubli qui peut mener à la haine. Eh bien, maintenant, il faut penser ensemble le devoir de mémoire et la montée de la haine. Plus la mémoire sera présente, plus les Juifs risquent d'être accusés de ne pas être des gens aussi bien que les Allemands qui ont su faire vis-à-vis des Juifs ce que les Juifs ne savent pas faire vis-à-vis des Palestiniens. Nous sommes évidemment en plein délire. Ce délire consiste à faire croire que les Israéliens - qui ont certes des choses à se reprocher vis-à-vis des Palestiniens - se sentent invulnérables et que c'est le seul peuple de la terre à continuer de se sentir invulnérable après le 11 septembre. En fait, c'est tout le contraire: après les attentats, ce sont les Américains qui se sont sentis israéliens. La vulnérabilité des Américains, c'est le quotidien d'Israël. Cela n'excuse pas la politique d'Israël. Une critique d'Israël peut même être menée à partir de là: un peuple qui a peur n'est peut-être pas disposé aux concessions indispensables et ne saura peut-être pas saisir, lorsqu'elle se présentera, l'occasion de la paix, parce que la paix comporte des risques et que, quand on est assiégés, on n'a pas toujours le cœur de prendre les risques nécessaires à la paix. Je ne plaide donc pas pour l'innocence d'Israël mais je trouve cette critique totalement déplacée. Et je me dis que cela résulte, justement, de cette ébriété de la mémoire. Voici des gens ivres de mémoire et voilà sur quoi débouche cette ivresse.
On a du mal à penser
que cette assertion résulte d'une erreur technique. Elle s'intègre
dans un raisonnement. Il ne s'agit pas de chercher noise au Nouvel Observateur.
Simplement, il y a là quelque chose de très révélateur.
Vous avez un article consacré à certains des aspects les
plus effrayants de l'Islam et de l'islamisme. En Occident, on a du mal
à adopter, vis-à-vis d'une civilisation étrangère,
une attitude critique. On ne veut surtout pas avoir l'air arrogant ou
condescendant. La honte du colonialisme continue de peser sur notre compréhension
du monde. Il devient par conséquent quasiment obligatoire, comme
s'il s'agissait de soulager sa mauvaise conscience, d'introduire Israël
dans une affaire où Israël n'a rien à voir. Même
quand on parle des crimes d'honneur en Islam, les plus coupables de tous,
ce sont les Israéliens. |
|
|