Alain
Finkielkraut, Déconcertant
progressisme
Le Monde, le 08/10/01
Trois semaines ont passé
depuis le 11 septembre et déjà la stupeur se dissipe, l'examen
de conscience succède à l'épouvante. A peine entrons-nous
dans la période du deuil que la pensée progressiste s'affaire
à instruire le procès de la puissance américaine.
Il n'y a pas de fumée sans feu, dit le Tribunal, pas de révolte
sans bon motif, pas de terrorisme pour rien. L'Amérique n'a été
si spectaculairement frappée que parce qu'elle est coupable. Coupable
d'étrangler la population irakienne par un embargo qui a déjà
fait des centaines de milliers de morts. Coupable de n'avoir pas signé
le protocole de Kyoto visant à réduire l'émission
de gaz à effet de serre. Coupable d'avoir fabriqué les talibans,
et Oussama Ben Laden. Coupable de faire payer aux Arabes un crime commis
par les Européens, en leur imposant l'Etat d'Israël. Coupable,
quand il ne l'instrumentalise pas, d'humilier l'islam. Coupable de ne
pleurer que ses propres victimes et de se laver les mains de catastrophes
bien plus graves, comme le génocide du Rwanda, en les baptisant
"crises humanitaires". Coupable donc de surenchérir par
le racisme lacrymal sur son impérialisme sans pitié.
On se prend à penser, devant ce réquisitoire monumental,
qu'il n'existe sur la terre aucune injustice dont le pays de la bannière
étoilée puisse se dire innocent. Tout le mal lui revient,
à lui et à nous, nous Occidentaux, nous Européens,
dans la mesure où nous faisons bloc avec les Américains
et où nous versons les mêmes sanglots discriminatoires.
Une telle agressivité pénitente reconduit, en l'inversant,
l'arrogance qu'elle dénonce. Pour le bien de l'humanité
hier et pour son plus grand malheur aujourd'hui, l'Occident prend toute
la place : l'autre n'est qu'un comparse, un figurant, un ectoplasme ou,
au mieux, un symptôme.
Mais pour qu'un tel raisonnement tienne le coup, il faudrait d'abord que
les deux seules actions militaires entreprises par l'OTAN depuis sa création
n'aient pas eu pour objectif de rompre avec l'inertie de la communauté
internationale ou, plus précisément, des non- Occidentaux
face à la situation désespérée des peuples
majoritairement musulmans de Bosnie-Herzégovine et du Kosovo. Et
puis, il faudrait surtout que la colère islamiste soit dirigée
contre ce que l'Occident a de pire : la rapacité financière,
la consommation effrénée, l'égoïsme du bien-être.
Or les commanditaires des pieux carnages du 11 septembre et leurs admirateurs
n'ont aucunement le souci de remédier à la misère
du monde ou de sauvegarder la planète : le réchauffement
climatique est le cadet de leurs soucis. Ils haïssent l'Occident
non pour ce qu'il a de haïssable ou de navrant, mais pour ce qu'il
a d'aimable et même pour ce qu'il a de meilleur : la civilisation
des hommes par les femmes et le lien avec Israël.
C'est le destin claquemuré qu'ils font subir aux femmes, le mépris
où ils les tiennent et le désert masculin de leur vie qui
rend fous les fous de Dieu : fous de violence, fous de hargne et de ressentiment
contre le commerce européen des sexes, contre l'égalité,
contre la séduction, contre la conversation galante ; fous, enfin,
du désir frénétique de quitter la terre pour jouir
de l'éternité dans les jardins du Paradis où les
attendent et les appellent des jeunes filles "parées de leurs
plus beaux atours".
Quant au lien profond, malgré toutes les vicissitudes, entre les
Etats-Unis et Israël, il a donné assez de crédit au
président Carter pour négocier, en 1978, la restitution
à l'Egypte de sa souveraineté sur le Sinaï, et assez
de poids au président Clinton, vingt-deux ans plus tard, pour convaincre
le gouvernement d'Ehoud Barak de partager Jérusalem suivant la
formule : tout ce qui est arabe est palestinien, tout ce qui est juif
est israélien. Shlomo Ben Ami, le principal négociateur
israélien de Camp David, a raison d'écrire : "Aucun
pays européen, aucun forum international n'a fait pour la cause
palestinienne ce que Clinton a fait pour elle."
Mais son chef, Yasser Arafat, voulait plus que ce partage de Jérusalem
et que la création d'un Etat palestinien. Avec la revendication
du droit au retour, il s'est placé dans la perspective de la lente
absorption de l'Etat juif par l'islam. Peut-être n'est-il pas trop
tard. Peut-être les protagonistes seront-ils capables ou contraints
de s'arracher à la logique de l'affrontement malgré l'amertume
et la méfiance accumulées. Une chose est sûre, en
tout cas : aux yeux des fondamentalistes high-tech qui ne désirent
rien tant que la montée aux extrêmes, l'Amérique incarne
la menace du compromis, c'est-à-dire du sacrifice pour la paix
d'une partie de la terre de Palestine.
C'est donc mentir que d'expliquer et de justifier la fureur du sentiment
anti-américain par le soutien indéfectible de la Maison
Blanche à la politique "fasciste", "colonialiste",
voire "génocidaire" d'Israël. Quant à prétendre,
comme tel expert en géostratégie entendu l'autre jour à
la télévision, que le mouvement palestinien, pacifique et
démocratique dans l'âme, est contraint aux attentats-suicides
par la brutalité de l'occupant, c'est délivrer un brevet
de légitime défense au combattant de la guerre sainte qui
affirme que "tout juif est une cible et doit être tué".
Le nom d'Israël accablé de la responsabilité de l'antisémitisme
dans sa version meurtrière et de la terreur qui s'est abattue sur
le sol américain : voilà où nous en sommes ; voilà
ce que le progressisme a fait de la pensée critique ; voilà
ce qu'est devenue l'aptitude à se mettre soi-même en question
et à sortir de son exclusivisme qui a longtemps constitué
le trait distinctif de l'Occident, et sa force spirituelle. |