Alain
Finkielkraut, Interview
avec Joseph Macé-Scaron et Alexis Lacroix
Le Figaro, 14/11/2002
Mis en cause, dans le livre de Daniel Lindenberg "Le Rappel à
l'ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires", le
philosophe explique au "Figaro" que la notion même de
"nouveaux réactionnaires" ramène le débat
public à un univers à deux dimensions, à l'affrontement
de "deux camps, l'humanité et ses ennemis". Publié
aux éditions du Seuil, le livre de Lindenberg dénonce une
offensive dirigée, tout ensemble, contre "la culture de masse,
contre les droits de l'homme, contre 68, contre le féminisme, contre
l'antiracisme, contre l'islam". Suspectant "une nouvelle synthèse
idéologique de combat" qui aurait pour hérauts des
écrivains et philosophes aussi différents que Pierre Manent,
Pierre-André Taguieff, Michel Houellebecq, Marcel Gauchet... l'auteur
pointe une menace majeure pour la " société ouverte
".
LE FIGARO. - Qu'est-ce qui a changé dans le paysage intellectuel
français ?
Alain Finkielkraut : La haine a renversé toutes les digues. Deux
exemples : dans Le Rappel à l'ordre, un livre publié par
les éditions du Seuil, à l'enseigne de la " République
des idées ", collection que dirige Pierre Rosanvallon, professeur
au Collège de France et président du Centre Raymond-Aron,
Daniel Lindenberg, membre du comité de rédaction de la revue
Esprit, vient de m'apprendre, non seulement que j'étais un fieffé
réactionnaire - y a-t-il d'ailleurs des réactionnaires qui
ne soient pas fieffés ? -, mais qu'avec Régis Debray, Pierre
Manent, Pierre-André Taguieff, Marcel Gauchet, Philippe Muray,
Maurice Dantec, Michel Houellebecq, Shmuel Trigano et quelques autres,
j'avais préparé la catastrophe du 21 avril, c'est-à-dire
la présence de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de l'élection
présidentielle, et qu'en trouvant à redire à la culture
de masse, à l'idéologie des droits de l'homme, à
mai 68, à l'omniprésente apologie du métissage, je
m'inscrivais dans la lignée de ces intellectuels qui, au temps
de la peste brune, se déchaînaient contre les métèques
et les valeurs de la démocratie. Comme un bonheur ne vient jamais
seul, je découvre dans Le Monde diplomatique, sous la signature
de Maurice T. Maschino, qu'en compagnie cette fois de Pascal Bruckner,
d'André Glucksmann, de Pierre Nora, de Jacques Julliard, de Bernard-Henri
Lévy, je suis un " nouveau réactionnaire ", c'est-à-dire
un suppôt de l'empire israélo-américain. Le retour
tonitruant de la catégorie de " réac " signifie
que la parenthèse antitotalitaire se ferme. De son aile radicale
à son extrême centre, l'intelligentsia engagée militarise
la vie de l'esprit. Il n'y a plus d'oeuvre singulière, il y a deux
camps - l'humanité et ses ennemis.
Le Figaro : Comment expliquez-vous ce retour apparent à la
pensée binaire - pour autant que cette dernière ait jamais
cessé de se déployer ?
A.F. : Depuis la Révolution, les adolescents et les intellectuels
sont perpétuellement tentés de concevoir la politique comme
la poursuite de la guerre par les moyens de l'injure.
Daniel Lindenberg cependant innove : à l'encontre des robespierristes
classiques, il frappe d'infamie les détracteurs de l'état
des choses et non ses partisans. Son titre est son programme: il rappelle
à l'ordre les geignards, les grincheux, les inquiets, tous ceux
à qui on n'a pas su faire aimer l'an 2000 et qui souffrent du monde
tel qu'il va.
Camus disait : " Le démocrate est modeste, car il est celui
qui admet qu'un adversaire puisse avoir raison, qui le laisse donc s'exprimer,
et qui accepte de réfléchir à ses arguments. "
Mais le démocrate a laissé place au démocratiste.
Pour celui-ci, la démocratie n'est pas une scène où
s'échangent des opinions ; c'est un mouvement irrésistible
: incarnant l'histoire en marche, le démocratiste s'indigne de
rencontrer tant de momies, tant de rebuts, tant de vestiges de l'Ancien
Régime parmi ses contemporains. A défaut de pouvoir leur
couper la tête, il leur fait savoir qu'ils devraient être
morts.
Le Figaro : En confondant réactivité du penseur et pensée
réactionnaire, cette position ne pèche-t-elle pas par anti-intellectualisme
?
A.F. : Les robespierristes de toutes obédiences tiennent le président
américain pour un imbécile heureux parce qu'il a dénoncé
l'" axe du Mal ", alors même qu'ils évoluent dans
un espace à deux dimensions et qu'ils considèrent ceux qui
ont des idées adverses comme des scélérats, destinés
à remplir, au plus vite, les poubelles de l'histoire.
Le Figaro : Aujourd'hui il y a une nouveauté : Robespierre
semble descendre en droite ligne de la famille antitotalitaire...
A.F. : Dans la liste de suspects que dresse l'auteur-épurateur
du Rappel à l'ordre, un nom manque, et cette absence est assourdissante.
C'est le nom de Paul Thibaud, coupable de tous les péchés
(souverainisme, anti-soixante-huitardisme, critique du droit-de-l'hommisme,
défense vieux jeu de l'école républicaine et j'en
passe), mais ancien directeur de la revue Esprit ; gracieux jusqu'au bout,
le livre de Lindenberg est un parricide qui ne s'avoue pas. Je compte
quelques amis chers dans cette revue. J'espère pouvoir m'expliquer
avec eux et leur demander ce qui leur reste de la pensée antitotalitaire
et de son refus de réduire la pluralité humaine au schéma
manichéen d'une lutte entre le Bien et le fascisme, jamais plus
vivant que depuis qu'il a été vaincu.
Le Figaro : Orwell n'avait-il pas raison de déplorer que la
gauche fût toujours antifasciste, mais rarement antitotalitaire
?
A.F. : Aujourd'hui, ce n'est plus au profit de Staline et des staliniens,
c'est au bénéfice d'une démocratie postnationale,
propre sur elle, indemne d'histoire et de géographie, pure de toute
composante atavique et héréditaire, qu'on oublie que les
antifascistes les plus conséquents qu'il y ait eu en Europe sont
deux personnages très enracinés, deux patriotes ombrageux
et de surcroît conservateurs : de Gaulle, Churchill. Le jour est
proche où l'on découvrira ce qu'il y a de pétainiste
chez de Gaulle - et, tant qu'on y est, de lepéniste chez Churchill.
Que faire en outre de Kundera, ce romancier certes cosmopolite mais qui,
dans sa préface à Miracle en Bohême de Josef Skvorecki,
a le front d'opposer le printemps de Prague, révolte populaire
des modérés, explosion de scepticisme postrévolutionnaire,
à l'explosion de radicalité lyrique et juvénile du
mai parisien ? Et Raymond Aron lui-même, avec ses considérations
désobligeantes sur le mouvement étudiant, est-il vraiment
du bon côté de la barrière ? Peut-être faudrait-il
rebaptiser Institut Guy-Debord le centre qui porte son nom. Ce n'est qu'un
début : l'épuration continue.
Le Figaro : Il est interdit d'interdire, mais il est un domaine qui
doit échapper par définition à toute critique : mai
68. La mémoire de cet événement n'est-elle pas, au
fond, notre dernier tabou ?
A.F. : Mai 68 a tout désacralisé sauf mai 68. Ce temple
a désormais ses gardiens sourcilleux qui ne tolèrent pas
le plus petit dissentiment, qui mettent à l'index l'irrévérence
et le sarcasme. Gare aux chevaliers de la Barre qui refusent de plier
le genou au passage de leurs parades et de leurs processions !
Rien n'est plus comique que le spectacle de cette dévotion pontifiante
à l'esprit de révolte ; une bien-pensance est née
dont les fidèles nous expliquent que, jusqu'en avril 1968, la France
était un pays raciste, xénophobe, misogyne où, à
l'abri des hauts murs des lycées-casernes, les professeurs torturaient
les enfants à coups de règle en fer et de violence symbolique.
A en croire ces incontestables contestataires, mai nous a simultanément
délivrés du Moyen Âge, du XIXe siècle, de l'Occupation,
de l'esclavage et de l'apartheid scolaires. Cette légende est parfaitement
ridicule : tout en gardant de ce moment intense un souvenir ému,
je sais que s'est alors cristallisée une confusion dévastatrice
entre le pouvoir et l'autorité, entre le maître qui conquiert
et celui qui enseigne.
Comme dit Hannah Arendt, la mère de tous les fascismes, "
l'autorité a été abolie par les adultes et cela ne
peut signifier qu'une chose - que les adultes refusent d'assumer la responsabilité
du monde dans lequel ils ont placé les enfants ".
Le Figaro : Dans le noyau de la pensée 68, on trouve, à
la fin, une délégitimation de l'autorité et un goût
prononcé pour le pouvoir... D'où vient cet étrange
alliage ?
A.F. : Mai 68 n'a pas été une révolution, mais plutôt
un adieu, formulé dans les termes de la révolution, à
la révolution même, ou, pour le dire avec les mots de Levinas
(lors d'un entretien publié par Esprit), " une dernière
accolade à la justice humaine, au bonheur et à la perfection
après l'apparition de la vérité que l'idéal
communiste avait dégénéré en bureaucratie
totalitaire".
Tout cependant n'a pas été perdu. 68 a gardé et nous
a légué quelque chose de l'idée révolutionnaire
: la haine des ancêtres, l'esprit de la table rase. Un des lieux
communs de l'heure est qu'à l'exception de ce qui préfigure
le bel aujourd'hui démocratique, notre histoire nationale est un
long cortège de crimes.
Et nous ne sommes pas seuls en cause : toutes les patries charnelles sont
maintenant sommées par l'antiracisme de se dissoudre dans le village
global (nommé par anti phrase : " société ouverte
"). Si le passé est invoqué, c'est toujours pour montrer
son abjection ou, au moins, son imperfection. Imbu de sa supériorité
morale, le présent ne transmet plus que lui-même. Voilà
pourquoi notre enseignement est devenu si bête.
Le Figaro : La définition de l'intellectuel n'est-elle pas,
d'ailleurs, en train de changer, comme en témoigne la lecture la
plus courante du conflit israélo-palestinien ?
A.F. : La brutalisation de la vie intellectuelle est une retombée
de la guerre israélo-palestinienne. Dans Dissent, une revue de
gauche américaine, le philosophe Michael Walzer écrit qu'il
y a quatre guerres en une au Proche-Orient : celle qu'à travers
le terrorisme des Palestiniens mènent pour la destruction d'Israël,
le combat palestinien pour un Etat à côté d'Israël,
la guerre d'Israël pour sa sécurité et la guerre que
mènent certains Israéliens pour maintenir les implantations
ou annexer tout ou partie de la Cisjordanie. Cette complexité n'a
pas sa place en France. Dans sa version tiers-mondiste comme dans sa version
molle, la gauche intellectuelle nous explique que les terroristes agissent
par désespoir et qu'il n'y a qu'une seule guerre, l'affrontement
d'un peuple épris de liberté et d'une puissance coloniale.
Le Figaro : L'Europe ne se sépare-t-elle pas de l'Amérique
sur ce point ? Pourquoi semble-t-il y avoir aux Etats-Unis plus de place
pour une gauche qui fasse droit au sens des nuances ?
A.F. : Je ne sais pas. Mais je constate avec effroi qu'ici, chez nous,
il apparaît légitime, intéressant, utile au débat,
digne de la république des idées, conforme aux usages de
la discussion civilisée en vigueur au Centre Aron, compatible avec
le souci de la vérité qui habite le Collège de France,
de " se la jouer antifasciste " en annonçant le retour
du mal idéologique suprême et en ajoutant par surcroît
à celui-ci une dimension juive. When Jews turn right, écrit
Lindenberg : quand les Juifs viennent grossir les bataillons de la nouvelle
offensive maurrassienne...
Le Figaro : Justement. L'auteur du Rappel à l'ordre montre
du doigt les intellectuels juifs " dénonçant avec une
assurance qui ne laisse guère de place au doute ou à la
contradiction une " vague d'antisémitisme " dont la réalité,
en tant que telle, reste pourtant sujette à caution ". Qu'en
pensez-vous ?
A.F. : Les agressions judéophobes et les synagogues qui flambent
n'étant plus imputables à la bonne vieille extrême
droite et aux Dupont-Lajoie que les progressistes aiment tant détester,
on met en doute, de José Bové à Daniel Lindenberg,
la réalité, la quantité, la gravité de ces
événements. Et quand on reconnaît leur existence,
c'est pour y voir une réaction certes un peu nerveuse, mais compréhensible,
aux images quotidiennes de la violence des Israéliens. Il se répand
dans notre pays une haine d'autant plus inquiétante qu'elle est
inculpabilisable : on a cessé de reprocher aux Juifs d'être
juifs et de menacer l'identité nationale, on leur en veut de ne
plus être juifs et d'avoir déserté la place de l'Autre
pour celle du bourreau ou de son complice.
Le Figaro : N'est-il pas surprenant que les hommes politiques de gauche
se montrent plus disposés que beaucoup d'intellectuels à
dénoncer les positions antirépublicaines d'un certain nombre
de représentants de l'islam ?
A.F. : Il ne faut pas se lasser de dire que la catégorie de "
réactionnaire " est totalement fictive. A l'ennemi aux mille
visages, Lindenberg fait grief d'avoir dénoncé, en 1999,
l'intervention de l'Otan en ex-Yougoslavie. Or, dès novembre 1991,
pendant le siège de Vukovar, à une époque où
sévissait partout l'indifférence à ce combat de nègres
dans un tunnel, j'ai pris position contre l'agression serbe et plaidé
pour une action énergique de la communauté internationale.
Mais les différences de sensibilité n'empêchent pas
les convergences ponctuelles.
En 1989 j'ai écrit, avec Régis Debray, Catherine Kintzler,
Elisabeth de Fontenay et Elisabeth Badinter un manifeste contre le foulard
islamique à l'école. Avant de saisir le Conseil d'Etat,
le ministre Lionel Jospin pensait que tout devait être fait pour
convaincre les jeunes filles d'abandonner le foulard et que, si celles-ci
s'obstinaient, il fallait prendre acte de ce refus, et céder. Cette
négociabilité des principes nous semblait dangereuse, et
d'abord pour ces jeunes filles.
Daniel Lindenberg a beau nous accuser de rejeter l'islam et de succomber
au racisme, je ne crois pas que la suite des événements
nous ait donné tort : il n'y a pas de pire hospitalité que
celle qui n'a que son ouverture à offrir, et il n'y a pas de réponse
plus désastreuse à l'intégrisme musulman que la "
shame pride " - comme dit Philippe Muray mon compagnon de galère
-, d'une France narcissiquement installée dans la honte et le dénigrement
de soi.
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