| Alexandre del Valle, Les stratégies de conquête des organisations islamistes en France in Outre Terre, le 01/01/2002
Afin de réaliser leur premier objectif, à savoir la “ réislamisation ” ou le maintien dans l’islam, si possible orthodoxe, des Musulmans ayant quitté le dar al-islam (les nations musulmanes), les structures mondiales de l’islamisme sunnite (Wahhabisme ; Frères musulmans, Tabligh, Jamaàt i Islami, etc,) escomptent dans un premier temps encadrer, instrumentaliser, les communautés musulmanes issues de l’immigration, dont elles veulent empêcher à tout prix l’intégration aux moeurs « impies » du dar-al-harb (terres non-soumises à l’islam, littéralement « de la guerre »). Pour mobiliser des troupes initialement fort peu motivées par l’obscurantisme religieux, puis justifier leur stratégie de repli communautariste, ces pôles islamistes ont élaboré, de manière plus ou moins concertée et diffuse, une stratégie générale de mobilisation, un programme commun minimum de revendications communautaro-confessionnelles. Largement inspirées des consignes des organisations contrôlées par l’Arabie Saoudite (OCI, Ligue Islamique Mondiale, Conseil Mondial des Mosquées, etc) et par les Frères-musulmans, ces revendications sont grosso modo les suivantes : - demande de jours fériés musulmans officiels puis heures de prières journalières sur les lieux de travail, sans que ces interruptions n’impliquent des retenues de salaire ; - introduction de l’enseignement religieux islamique dans le cadre de l’Education nationale ou d’écoles privées sous contrat ; généralisation des aumôneries et lieux de prière islamiques dans les lieux publics et les prisons, - lutte contre la mixité ; dispense de certains cours pour les filles, exclusion d'ouvrages " offensants envers l'islam " ; droit au port du voile dans les lieux publics; - introduction de quotas dans l'administration, les médias, les listes électorales, et pour l'embauche de Musulmans, etc. - reconnaissance des règles islamiques en matières de statut personnel: mariage, répudiation, polygamie, héritage (inéquitable pour les femmes), garde des enfants (qui reviennent au mari en cas de séparation), cimetières ou carrés musulmans séparés. - remise en question progressive de la laïcité des Etats puis exigence de statuts juridiques exorbitants du droits commun, - reconnaissance institutionnelle de l'Islam comme " seconde religion nationale " ; - création, à termes, de partis politiques islamiques visant à défendre les intérêts des communautés musulmanes ; Conscients que les valeurs qu’ils défendent sont obscurantistes, intolérantes, voire racistes (anti-occidentalisme, judéophobie, anti-christianisme, mépris total des incroyants - kofar -, etc), et que certaines de leurs revendications, a priori inacceptables, sont vouées à susciter sinon une hostilité du moins une suspicion " naturelle " de la part des masses autochtones sécularisées et des pouvoirs publics, les grands pôles du totalitarisme islamiste ont opté pour une stratégie du faible au fort, essentiellement subversive. C’est ainsi que, en dépit du fait que les adeptes du totalitarisme islamiste sont viscéralement opposés aux valeurs de tolérance, de progressisme, de liberté de conscience et de pluralisme, ils sont parvenus, avec comme meilleur allié la mauvaise conscience européenne et les douleurs de l’Histoire, qu’ils ont su instrumentaliser à leur profit (campagnes « antiracistes » et « anti-fascistes » menées en collaboration avec les mouvances d’extrême gauche révolutionnaires qui ambitionnent de récupérer politiquement les « déshérités ») à déguiser leurs revendications totalitaires et liberticides en doléances progressistes, multiculturalistes (dévoiement des thèmes du pluralisme et du « droit à la différence »), et " anti-racistes " (l’opposant au projet islamiste est par là assimilé à un « raciste ») ", même si l’on sait que le Totalitarisme islamiste est historiquement lié au national-socialisme (Hassan al Banna, le Grand Mufti de Jérusalem al Husseini, l’ayatollah Khomeyni étaient liés aux forces de l’Axe tandis que le Hamas et l’Arabie saoudite rééditent Main Kampf et les Protocoles des Sages de Sion) et a comme meilleurs auxiliaires, plus ou moins occultes, les milieux antisémites, révisionnistes et néo-nazis eux-mêmes (dont l’organisation d’extrême droite Unité Radicale, les sites révisionnistes nazis-islamistes comme radio-Islam, ou le Groupe étudiant d’extrême-droite Union Défense - GUD - , lesquels saluent pèle mêle Rouhollah Khomeyni, le Hamas, le Hezbollah et prennent Carlos et Ben Laden comme des exemples...).
Guerre des représentations et instrumentalisation des thèmes du « droit à la différence » et de l’anti-colonialisme Cela n’empêche point les Islamistes d'utiliser une rhétorique " victimiste " et " progressiste " opportunément empreintée aux mouvances idéologiques de gauche, d’extrême-gauche et tiersmondistes, comme l’a expliqué Pierre André Taguieff. Rhétorique de gauche fort précieuse sachant que leur objectif immédiat consiste à délégitimer les oppositions susceptibles de faire obstacle à cette offensive totalitaire, puis annihiler celles-ci en créant un sentiment de culpabilité. Pour parvenir à leur fins et mobiliser le plus efficacement à la fois les Musulmans - au départ naturellement réfractaires à l’idéologie islamiste et même à la pratique religieuse régulière - et les médias, les propagandistes de l’Islamisme développent l’idée centrale selon laquelle les sociétés européennes et la République laïque française en premier lieu, seraient " islamophobes ", brimeraient, voire " persécuteraient " les communautés musulmanes immigrées, développant une sorte de " racisme anti-islamique " conçu pour justifier le rejet de l’immigration extra-européenne musulmane dans son ensemble. En vertu de cette stratégie victimiste, les Islamistes expliquent que la « haine anti-islamique » des sociétés d’accueil s’exprimerait principalement par le refus de reconnaître le culte islamique ou les signes extérieurs de liberté religieuse comme le voile. Aussi certains intellectuels de gauche ou d’extrême-gauche, idéologiquement prédisposés à relayer une telle stratégie « révolutionnaire » et en quête de nouveaux prolétaires « opprimés », incriminent l’" intégrisme laïcard " ou le « néo-colonialisme » des sociétés d’accueil « intolérantes », tentées d’imposer aux immigrés musulmans une forme de " colonisation intérieure", pour reprendre l’expression chère à Tariq Ramadan. Petit-fils d’Hassan Al Banna, le créateur des Frères musulmans, ce dernier entend ainsi dénoncer le processus d’intégration lui même, au nom d’une invocation subversive du « multiculturalisme ». Commentant les récurrentes " affaires du Voile " et la particularité française consistant à voir dans cette coutume une atteinte à la laïcité, Alain Gresh, proche de Ramadan, explique qu’il « ne faut pas oublier que la colonisation s’est faite au nom de la civilisation et, parfois, de l’universalisme. Cet universalisme abstrait bien français, qui rend invisible la mise à l’écart des femmes comme des immigrés. Il faut empêcher le port de ce symbole archaïque qu’est le foulard, comme il fallait civiliser les barbares ". Plus explicite encore, Noël Mamère déclarait ainsi, trois mois seulement après le 11 septembre : « j’ai l’image d’une communauté musulmane qui tente légitimement de faire comprendre ses spécificités culturelles et cultuelles […] il faut savoir renvoyer dos à dos les intégristes républicains et les intégristes islamistes », comme si les défenseurs de la République pouvaient être comparés aux complices idéologiques de Ben Laden ou aux héritiers de Hassan Al-Banna... C’est ainsi qu’en France comme dans d’autres pays occidentaux abritant d’importantes communautés musulmanes issues de l’immigration, la stratégie du faible au fort des Islamistes, fondée sur le victimisme et la subversion des valeurs des démocraties libérales, s’est globalement avérée victorieuse puisque les organisations islamistes les plus radicales (Tabligh, salafisme, wahhabisme saoudien, Frères musulmans, etc) sont peu à peu parvenues à contrôler les plus importantes structures associatives « représentatives » de l’islam de France et même à obtenir une reconnaissance officielle des pouvoirs publics (Frères musulmans à travers l’UOIF ; institutions saoudiennes, Tabligh, etc).
L’état des lieux ou la recul progressif de la laïcité républicaine Avec ses mille mosquées, la France est le premier Etat musulman de l’Union européenne (environ 5 millions de Musulmans, principalement d’origine africaine) et le second d’Occident après les Etats-Unis (6,5 millions). Comme dans les autres Etats occidentaux abritant de fortes minorités musulmanes, les grands pôles mondiaux du totalitarisme islamiste se livrent une concurrence sans merci sur le territoire de la République en vue de contrôler les instances de réprésentation de l’islam hexagonal, enjeu crucial dans le cadre de la stratégie d’expansion des pôles transnationaux de l’islamisme en terre infidèle.
Salafisme wahhabite et « islam respectable » : le double jeu de l’Arabie saoudite et du Maroc Le plus important de ces pôles au niveau mondial, l’Arabie Saoudite, ne parvenant pas, en France, à la différence de la Belgique, de l’Espagne ou même de l’Italie, à remplir un rôle conforme à ses ambitions, se livre depuis quelques années à une véritable lutte d’influence avec les autres structures de représentation des communautés musulmanes. Riyad est d’abord présent dans l’hexagone à travers le Bureau (français) de l’Organisation de la Ligue islamique Mondiale (Rabitat) ou BOLIM, principale organisation de l’islam saoudien, dirigée un temps par le converti français Youssouf (Didier) Leclerc, aujourd’hui par le cheikh saoudien Saham. L’Arabie Saoudite est ainsi revenue en force depuis quelques années, principalement en région parisienne, notamment à travers les Mosquées d’Evry et surtout de Mantes-la-Jolie, gérée par l’imam Ali Berka soutenues par le Bureau de la Ligue Islamique Mondiale. En dehors de la Région parisienne, l’Arabie Saoudite est à l’origine de la grande mosquée-centre islamique de Lyon, la plus grande de France, avec une capacité de 2600 places. Riyad a récemment présenté aux autorités françaises de très gros projets de mosquées dans la Région parisienne et dans le sud de la France, où les responsables saoudiens étudient un projet de grande mosquée-capitale comparable à celle de Lyon. La monarchie wahhabite est également présente à travers les mosquées d’Hérouville-Saint-Clair, dans le Calvados, Lille-Sud, Al-Huda à Bordeaux, etc, et est à l’origine de " l’Institut Européen des Sciences Humaines " (IESH) de Saint-Léger-du-Fourgeret, inauguré en octobre 1992, l’un des principaux centres de formation d’imams fondamentalistes en Europe. La plupart des professeurs de l’IESH est issue de la mouvance des Frères, exemple typique de la collaboration entre le pôle saoudien et celui des Frères-musulmans. Dans sa tentative de contrôler les communautés musulmanes de France, l’Arabie saoudite mène un jeu ambigu envers un Etat qui est tantôt son rival principal tantôt son allié, le Royaume du Maroc, co-fondateur, avec Riyad, de l’OCI, Organisation de la Conférence Islamique et de la Ligue Islamique Mondiale. Certes, le Maroc dispose de moins de moyens, mais il a comme principal avantage d’avoir un lien national et culturel proche avec ses sujets et anciens ressortissants installés en France. Exemple de ce partenariat-rivalité entre les deux royaumes, la Mosquée d’Evry est financée conjointement, outre les fonds propres, issus notamment des dons et de la viande hallal, par l’Arabie Saoudite et le Maroc. Concernant la mosquée de Mantes-la-Jolie, d’une capacité de mille places, au rayonnement également important, elle était à l’origine financée exclusivement par le Maroc, mais comme pour la mosquée d’Evry, l’Arabie Saoudite a voulu en prendre le contrôle et l’on s’est acheminé progressivement vers un financement mixte Saoudie-Maroc. Pour faire plaisir aux Marocains et pour contrebalancer l’influence algérienne (Paris, Lyon, Marseille), Jacques Chirac a par ailleurs promis une nouvelle Mosquée " Hassan II ", en projet actuellement. Fondée en décembre 1985, sous les auspices de la Ligue islamique mondiale dans le but avoué de contrer le monopole de la Mosquée de Paris, la Fédération Nationale des Musulmans de France (FNMF), est autre un exemple du partenariat entre l’Arabie saoudite et le Maroc. La FNMF est l’une des deux plus grosses structures de représentation de l’islam de France. Dirigée essentiellement par des Marocains, elle regroupe une centaine d’associations et plus de cent Imams et finance le Centre européen de recherches et d’information sur l’islam (Cerisi) ainsi que l’Observatoire de l’Islam en France. De nombreux français convertis, comme Youssouf Leclerc, qui fonda l’association en 1985 et la présida de 1989 à 1992, appartiennent à la FNMF. En 1993, l’imam Mohamed Béchari, franco-marocain, est nommé à sa tête. Principal objectif affiché de Béchari : faire émerger un " islam à la française, respectueux des lois de la République " et de la laïcité. Depuis, très friand de contacts avec les médias, Béchari ambitionne de devenir l’interlocuteur privilégié des autorités françaises. Mais d’après un rapport de la direction centrale des renseignement généraux (DCRG), " la modération affichée par M. Béchari dans ses discours dissimule des options fondamentalistes. S’il admet d’un côté le concept de laïcité, il se montre très intransigeant quant au port du voile dans les établissements scolaires". Mais l’action de l’Arabie saoudite en matière de prosélytisme islamiste, à travers le salafisme, s’exerce de façon plus souterraine en dehors des grandes mosquées précitées - souvent laissées relativement libres de diffuser des conceptions de l’islam plus consensuelles - dans les banlieues musulmanes et les quartiers difficiles : mosquée As-Salam d’Argenteuil dans le Val d’Oise, mosquées de La Duchère, Tariq Ibn Zyad aux Mureaux (Yvelines), groupes plus informels de Sartrouville, Mantes la Jolie et Nanterre, etc. C’est dans ces « banlieues de l’islam » que viennent prêcher les imams wahhabites de Médine, en particulier cheikh Aboubaker Al-Djazaïri, qui séjourne régulièrement en région parisienne. Présenté par certains « spécialistes de l’islam » comme un « modéré », cette figure mondiale du salafisme et par ailleurs référence suprême des Frères musulmans avec Youssef Qardawi, écrit à l’attention des jeunes des banlieues de France, dans son ouvrage La Voie du musulman (Ennour, 1999) : " Il est du devoir des musulmans, […] de se doter de toutes sortes d'armements et de se perfectionner dans l'art militaire, non seulement défensif, mais aussi offensif, pour que le Verbe de Dieu soit le plus haut […], d'édifier toutes sortes d'usines pour fabriquer tout genre d'armes, même au détriment de la nourriture, de l'habillement et du logement dont on peut se passer. Alors le jihad sera accompli dans les conditions les plus satisfaisantes" (pp. 371-372). Mais il est vrai que depuis le 11 septembre, il suffit de se désolidariser verbalement d’Al Qaïda et Ben Laden pour apparaître, par contraste, comme un « islamiste modéré »… Les prêches des cheikhs salafistes saoudiens comme Al-Djazaïri sont à l’origine de la vocation de nombreux salafistes français partis parfaire leur formation salafiste à Médine, fief de cette mouvance, où Mahomet fut victorieux. C’est que le salafisme en général est en plein essor depuis quelques années, essentiellement dans les départements de Seine Maritime, du Nord, de Moselle, du Rhône et de la région Ile-de-France, sous ses deux grandes tendances opposées: la tendance officielle, « modérée », dite « cheikhiste », en référence aux grands cheikhs saoudo-wahhabites, puis la tendance révolutionnaire et terroriste dite « jihadiste » (cellules algériennes du GSPC et du Takfir en Seine Saint Denis, Sartouville, etc). C’est ainsi que du 17 au 22 mai 2000, s’est tenu à Argenteuil le troisième congrès salafiste auquel ont répondu 2000 fidèles. Le précédent avait été organisé sur la commune des Mureaux du 13 au 19 juillet 1999 dans la commune des Mureaux. Plus récemment, au cours des années 2001 et 2002, d’autres rassemblements plus discrets ont eu lieu en région parisienne à Orly, Argenteuil, en Seine Saint Denis, mais également à Château Chinon, Lille, Strasbourg et Nice. D’après le rapport des renseignements généraux précité, «l’implantation durable en France du salafisme risque fort de constituer une menace potentielle dans les années à venir sur le plan sécuritaire qu’en matière d’intégration ». Plusieurs rapports récents de la DST signalant l’embrigadement de centaines de jeunes dans la mouvance salafiste, à Aulnay, Bondy, Montreuil, Stains, Roubaix ou Marseille, confirment ces inquiétudes, l’imam du Val-Fourré déclarant au début de l’année 2002 que les Salafistes étaient « un cancer » à stopper d’urgence afin d’éviter les dérives et les dérapages violents.
Le leadership contesté de la Mosquée de Paris Face au tandem Riyad/Maroc, le rôle de l’Algérie n’en est pas moins prépondérant au sein de l’Islam de France, notamment à travers la Grande mosquée de Paris, même si celle-ci avait été initialement inaugurée le 15 juillet 1926 par le Sultan du Maroc et le président de la République française, en présence de Lyautey, donc à l’initiative du et pour le Maroc, ce qui n’est pas sans accentuer les rivalités entre Rabat et Alger pour le contrôle de l’islam en France. L’Institut musulman de la Mosquée de Paris dispose d’un budget annuel d’environ 800 000 euros versés aux trois quarts par l’Algérie et pour le reste par des subventions diverses, dont le produit de la sacrification des viandes hallal. Sur les 200 Imams algériens qui dépendent de la mosquée de Paris et qui officient en région parisienne et dans toute la France, une cinquantaine a le statut de fonctionnaires algériens et est payée par Alger. La Grande Mosquée de Paris contrôle également une dizaine d‘écoles coraniques disséminées en province. En fait, ce « pôle algérien » du paysage islamique français a tout fait pour devenir l’interlocuteur privilégié de l’Etat français au cours des années 90, notamment lorsque l’imam Dalil Boubakeur misa sur les deux figures gaullistes que sont Charles Pasqua et Edouard Balladur. C’est dans ce contexte que fut créé le CORIF (conseil représentatif des Musulmans de France) et que fut signé entre le gouvernement et la Mosquée de Paris, une convention consacrant la position hégémonique de l’institution islamique parisienne, avec en prime l’octroi du monopole (remis en questions depuis lors) du marché très lucratif de la viande hallal. Dans le contexte de rivalités entre les différents pôles de l’islam de France, et étant donnée l’ampleur du marché des viandes rituelles, la quasi totalité des autres organisations islamiques se ligua alors contre la Mosquée de Paris, ce qui fit échouer les différentes tentatives d’unification de l’islam de France. Après la victoire de Jacques Chirac aux Présidentielles de 1995, marquées par la rivalité entre ce dernier et M. Balladur, le nouveau Premier Ministre Alain Juppé décidera subitement de geler la convention octroyant à la Mosquée de Paris non seulement un statut de leadership mais également le monopole du hallal. Responsable des cultes en tant que ministre de l’Intérieur, Jean-Louis Debré donnera son feu vert à la création d’un Haut Conseil des Musulmans de France, sous la houlette, cette fois-ci, de Abderrahmane Dahman, président de la radio France Maghreb, lequel ne fera pas non plus l’unanimité. C’est alors que l’administration française décide de trouver un nouvel interlocuteur unique, représentatif des Musulmans de France, se tournant cette fois-ci vers des représentants marocains. Mais le ministère de l’intérieur fera marche arrière lorsqu’il s’apercevra que tous les leaders marocains, parfois incontournables dans le paysage islamique français, et en dépit de leur image " modérée ", étaient de sensibilité intégriste ou non représentatifs: le jeune franco-marocain Mohammed Béchari, ancien Président de la FNMF; Khalil Merroun, Président du Centre islamique d’Evry, fonctionnaire de l’Etat marocain, mais jugé peu fiable, Fouad Alaoui, président de la puissante Organisation de l’Union Islamique de France, jugé trop inféodé aux Frères musulmans égyptiens, ou encore Ali Berka, imam de la Mosquée de Mantes-la-Jolie, ouvrier aux usines Renault, manquant d’étoffe et lui aussi jugé fondamentaliste. En outre, les deux grands centres de l’islam fondamentaliste en France que sont la mosquée de Mantes la Jolie et celle d’Evry, seront les plus virulents opposants à la Mosquée de Paris concernant le marché de la certification des viandes hallal.
Concurrence autour du contrôle lucratif de la viande hallal En grande partie contrôlé officieusement par les structures islamistes, le marché de la viande rituelle est évalué annuellement à 1,5 milliards d’euros. Les boucheries islamiques qui se multiplient dans l’hexagone à vue d’œil dégagent des bénéfices colossaux, les viandes hallal étant vendues en France mais aussi à l’étranger. C’est ainsi que la France est devenue ces dernières années l’un des principaux exportateurs de viande hallal dans le monde islamique. Depuis 1995, les services des douanes françaises estiment à 500 000 tonnes la quantité de viandes hallal vendue en France et à l’étranger, dont environ 150 000 tonnes exportées vers la Turquie, l’Arabie Saoudite, le Yémen, Qatar, l’Egypte, et l’Iran, une grande partie des bénéfices de ces exportations renflouant directement le caisses des Frères-musulmans ou d’autres mouvances islamistes radicales. Quand elles ne sont pas directement contrôlées par les Islamistes, les boucheries hallal sont souvent contraintes de verser une sorte « d’impôt islamique » aux différents réseaux intégristes installés en France. La gestion des abattages rituels n’est pas nouvelle en soi. Concernant les Juifs, pour qui l’équivalent des produits hallal est la cacheroute (nourriture casher= « autorisé »), les choses sont plus faciles dans la mesure où il existe une commission rabinique intercommunautaire (le Bethdin, tribunal rabinique de Paris) qui gère légalement cette activité sur l’ensemble du territoire. Certes, une instance unique de l’islam de France a été élue le 26 mai dernier (chap), mais les rivalités entre les différents pôles en son sein demeurent. Officiellement, les seuls à être habilités à sacrifier sur l’ensemble de l’hexagone par un décret du Ministère de l’agriculture sont les grandes mosquées de Paris et Lyon puis celle d’Evry, à la fois rivales entre elles et contestées par les grandes organisations islamiques de France (UOIF, FNMF, etc). Chaque mosquée touche une part du gâteau : entre 5 et 15 cents par kg de viande hallal vont à ces trois mosquées. C’est que l’enjeu financier du marché des viandes rituelles, aujourd’hui en pleine expansion, suscite les pires jalousies et rivalités. La Grande Mosquée de Paris, qui agrée 120 sacrificateurs un peu dans toutes les régions de France, et qui demeure le principal organisme compétent, même si tous ses interlocuteurs ne s’acquittent pas de la taxe prévue, est principalement concurrencée par l’association de sacrificateurs A Votre Service, structure islamiste radicale proche de l’Union des Organisations Islamiques de France, représentant la tendance des Frères musulmans en France, basée en Seine Saint Denis. Depuis plusieurs années, l’UOIF, qui conteste violemment le monopole actuel des trois mosquées précitées (surtout Lyon et Paris), revendique le droit à devenir le quatrième " sacrificateur " habilité, au nom de sa « représentativité », l’UOIF étant la plus populaire des organisations islamiques de France. Ainsi, les responsables de sociétés proches de l’UOIF, telles AVS et Isla Délice (sise à Gennevilliers), contactent directement des établissements comme Carrefour qui commercialisent par ailleurs des produits hallal agréés par la Mosquée de Paris, chassant ainsi sur les terres en principe réservées. L’association AVS, de plus en plus présente en région parisienne, déclare prélever un droit équivalent à 5 cents par kilo de viande vendue (on estime le pourcentage supérieur). Elle réalise ainsi un chiffre d’affaires situé entre 150 000 et 305 000 euros par an. Une quarantaine de boucheries islamiques de la région parisienne est désormais affiliée à AVS. Véritable foyer d’intégrisme islamique, l’association compte au moins 200 membres, issus de structures proches des Frères musulmans ou même de mouvances islamistes radicales algérienne, tunisienne (Ennahda), et marocaine (Mouvement des Jeunesses Islamiques Marocaines). Avec l’argent de la viande hallal, AVS a financé groupes ultra-radicaux, comme celui des terroristes de Marrakech (infra) ou les maquis du GIA. Aussi, parmi les membres actifs d’AVS, on distingue un certain nombre de convertis français, en général les plus fanatiques et les plus actifs. Les méthodes violentes d’AVS pour le recouvrement des taxes de sacrification ont été dénoncées à plusieurs reprises et confirmées par le responsable du bureau " Label et certification " à la Direction Générale de l’Alimentation du Ministère de l’Agriculture, qui déplore que " Des responsables de sociétés se sont plaints des méthodes d’AVS, dont certaines sont dénoncées comme de véritables " pressions [...]. En vue d’obtenir le monopole du label de ce produit au niveau national, AVS n’hésite pas à utiliser des méthodes d’intimidation pour parvenir à ses fins […]. AVS joue un rôle pivot dans le financement ou l’aide à des associations islamistes, en particulier chez les jeunes musulmans". A la fin des années 90, la « guerre de la viande hallal » et la concurrence pour le contrôle de l’islam de France ont pris une tournure plus dramatique, des règlements de compte extrêmement ayant eu lieu entre les « hommes » de la mosquée de Paris et ceux des mouvances intégristes, ainsi qu’on put le constater le 28 mai 1998 lorsque le directeur de cabinet du recteur de la mosquée de Paris fut tabassé par des hommes de main d’associations islamistes qui le laissèrent quasi mort dans une marre de sang dans le parking de son immeuble après avoir tenté de lui arracher l’œil avec un cuter…
L’introuvable " CRIF musulman " de France Malgré ses échecs successifs pour obtenir le leadership, la Grande Mosquée de Paris a tenté de retrouver une place primordiale au sein de la " Consultation des Musulmans de France ", événement organisé en octobre 1999 par Jean-Pierre Chevènement ayant pour objectif de " rechercher les conditions dans lesquelles pourrait naître une instance centrale représentative du culte musulman en France ". A cet effet, les principales organisations et " personnalités qualifiées " de l’islam de France réunies signèrent, le 28 janvier 2000, un texte intitulé " Principes et Fondements juridiques régissant les rapports entre les pouvoirs publics et le culte musulman en France ", document destiné à préparer la mise sur pied de l’instance représentative du culte musulman en France (Conseil Français du Culte Musulman) et supposé témoigner de la pleine adhésion des organisations islamiques signataires aux valeurs de la laïcité et de la République. Le document officiel reconnaît aux Musulmans de France un certain nombre de droits et officialise la plupart des revendications des associations islamiques: droit de constituer des associations (loi 1901 et loi 1905) ; droit de créer des mosquées et lieux de prière, les règles de l’urbanisme étant la seule restriction possible, " aucune autre considération n’étant fondée à justifier une décision administrative de refus qui serait dans ces conditions irrégulière " ; droit à la multiplication des aumôneries islamiques dans les prisons, les hôpitaux et autres lieux publics ; droit à l’enseignement privé musulman (écoles sous contrat) ; droits à porter les emblèmes religieux vestimentaires que les fidèles d’un culte estiment devoir porter conformément à la jurisprudence du Conseil d’Etat qui reconnaît le droit de porter le foulard et a annulé plusieurs décisions de lycées l’interdisant dans les écoles ; droit d’exiger des nourritures hallal dans les lieux publics, " en faveur des usagers des établissements publics [...], c’est ainsi que les administrations gérant les établissements d’enseignement, pénitentiaires, hospitaliers et militaires peuvent offrir à leurs usagers qui le souhaitent, des repas conformes aux prescriptions rituelles qu’ils estiment devoir respecter " ; droit de constituer dans les cimetières des " carrés musulmans " séparés; autorisations d’absences lors des trois grandes fêtes : l’aïd al-Zghir (Aïd al-Fitr), l’Aïd al-Kebir (Aïd al-Adha) et le Mouloud (Al Mawlid Annabawi) » ; et enfin gestion de l’émission de télévision dominicale consacrée à l’islam et qui avait été l’objet de polémiques due aux divisions existantes à l’intérieur de la communauté musulmane. Or, si l’on analyse de près les différents points ainsi que le contexte dans lequel a été élaboré le document de la Déclaration, trois obstacles majeurs compromettent les buts et intentions affichés des protagonistes de la Consultation : premièrement, quelques mois à peine après la remise du rapport sur l’islam du Haut Conseil de l’Intégration, en décembre 2000, lequel avait amorcé une mutation communautariste en cédant aux revendications des organisations islamistes comme l’UOIF ou le Tabligh (port du voile dans les écoles ; victimisation des Musulmans nécessitant en compensation des aménagements spéciaux et faveurs, etc), c’est cette fois-ci au niveau ministériel qu’est entérinée la mutation communautariste de la France réclamée depuis des années par les grands pôles islamo-fondamentalistes. Une mutation certes progressive, conformément à la stratégie dite « d’intelligence des étapes » chère aux adeptes d’Hassan al Banna, mais bien réelle (port du voile, application de la loi 1905, exceptions alimentaires dans les lieux publics, etc). Ensuite, en devenant officielle et en élisant en son sein des pôles, personnalités et associations dites « représentatives » de l’islam de France et surtout en affirmant leur « pleine adhésion aux valeurs de la République et de la laïcité », les pouvoirs publics avalisent par le haut la main mise des pôles islamistes notoires qui composent le noyau dur de l’instance centrale censée représenter l’islam de France : principalement les Frères musulmans et le Tabligh. Révolté, le Grand Mufti de Marseille, lui-même membre de la Consultation, dénonce la démission de la République face à la stratégie des intégristes : « Je constate qu’au sein de la Consultation, on a arbitrairement attribué un nombre élevé de délégués à des associations qui n’ont jamais fait la preuve de leur représentativité. […] à une idéologie comptable des malheurs de tous les Musulmans dans le monde. […]. Je me demande si le ministre de l’Intérieur est conscient du fait qu’on est en train de donner à l’islam la plus scandaleuse des représentations […] pour donner la parole à une secte religieuse comme le Tabligh dont l’obscurantisme fait des ravages dans la jeunesse. Aujourd’hui, la jeunesse musulmane est fragile. […] elle est une proie facile pour les Islamistes ; [ …]. C’est bien la preuve que l’urgence pour les pouvoirs publics doit être de faire le nettoyage vis-à-vis de tous ceux qui sont en lien avec l’internationale islamiste »… Enfin, troisième écueil, le document final de la Déclaration rédigé par le Ministère, présenté comme « non négociable » et prétendument accepté « sans réserves » par les différents pôles « représentatifs » de l’islam de France, a en réalité été refusé dans sa version initiale par les organisations islamistes : véritable atteinte aux valeurs fondamentales de la République, la phrase présente dans la première mouture consacrant « le droit de toute personne à changer de religion ou de conviction - assimilée par les fondamentalistes à un encouragement pur et simple à l’apostasie - fut supprimée sur demande expresse des associations islamistes précitées, qui menacèrent de faire échouer la Consultation si le Ministère refusait de céder à leurs exigences. Les responsables du Ministère de l’Intérieur obtempérèrent et retirèrent alors du texte définitif la mention évoquant le " droit à changer de religion ou de conviction ". Fermement opposée à l’intégrisme et rédacteur en chef de la revue Islam de France, Leila Babès déplora le fait que les pouvoirs publics, en acceptant d’altérer un texte présenté comme " non négociable ", introduisent un état d’exception qui pourrait s’avérer préjudiciable pour l’intégration de l’islam dans le cadre du droit [...]. Le consentement à la restriction sur l’apostasie confirme bien l’idée que l’Etat admet des ajustements au nom d’une sensibilité propre à ses interlocuteurs ". D’après elle comme d’après le professeur Michel Renard, lui même converti à l’islam, " le retrait de la phrase est lourd de conséquences. La modification laisse entendre que les Musulmans déclarent adhérer au principe de la liberté de pensée et de conscience, alors qu’il n’en est rien puisque ce principe est amputé ; ou qu’ils y acquiescent pour les non-musulmans, mais pas pour eux-mêmes [...]. En introduisant des réticences à ce principe, ils rejettent clairement une composante fondamentale de la liberté de conscience, rappelant que des questions aussi cruciales que celles de l’apostasie sont loin d’être résolues par ceux qui affirment pourtant depuis des années la compatibilité de leurs convictions religieuses avec les lois de la République »… Enfin, la nouvelle structure de représentation de l’Islam au niveau national, le Conseil Français du Culte Musulman, qui devait être constituée aux termes des élections prévues pour le 26 mai 2002 par les membres de la Consultation et 70 % des lieux de culte musulmans de France (délégués des 900 mosquées retenues), n’a pas encore pu voir le jour, en raison de l’opposition de plusieurs personnalités modérées et surtout de la Grande mosquée de Paris, laquelle déplore la présence hégémonique des pôles islamistes. Plutôt proche de la nouvelle majorité de droite au pouvoir depuis mai 2002, Dalil Boubakeur semble avoir réussi à sensibiliser le nouveau ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy, lequel a décidé en juin 2002 d’ajourner la Consultation et a déclaré qu’il se refuserait catégoriquement à avaliser toute instance faisant la part belle aux « intégristes », même s’il a par ailleurs été contraint de reconnaître comme interlocuteurs crédibles l’UOIF et le Tabligh, incontournables dans le paysage islamique français, les dirigeants de l’UOIF ayant affirmé « lutter avec M. Sarkozy contre l’intégrisme »…
Le leadership des Frères musulmans et la sureprésentation des Islamistes en France En dehors d’individualités comme Soheïb Bencheikh, Michel Renard, Leïla Babès, Abdel Wahhab Medeb, ou Dalil Boubakeur, les grands pôles de l’islam de France capables de faire accepter leur vues sont majoritairement d’obédience islamo-fondamentaliste. Parmi elles, on retrouve bien sûr les Frères musulmans, présents essentiellement en région lyonnaise et parisienne à travers l’UOIF, l’Union des Organisations Islamiques de France, fondée en 1977 par Abdallah Ben Mansour et dirigée par Fouad Alaoui. Cette structure est désormais le plus important regroupement associatif musulman de l’hexagone, contrôlant 200 mosquées ainsi que de nombreuses écoles coraniques et une centaine d’imams. Elle a longtemps été financée par l’Arabie Saoudite. Mais depuis que Riyad a pris ses distances avec elle, les sources de financements se sont diversifiées (Koweït, boucheries hallal, dons privés, subventions, etc). L’UOIF est à l’origine de l’Institut islamique de Château-Chinon, qui a pour vocation de former les « imams européens » et édite des fatwa. Au début, les Frères musulmans considéraient la France comme un sanctuaire et n’intervenaient pas dans le débat politique. Aujourd’hui, ils estiment que la France est devenue « terre de prosélytisme » (dar al-dawaà) ou du « témoignage » (shahada), selon la formule de l’un des théoriciens préférés de l’UOIF, Tariq Ramadan. L’UOIF insiste en permanence sur les thèmes de la « citoyenneté », et de la laïcité, qu’elle affirme accepter « moyennant des aménagements » de type communautariste, et à condition de rejeter toute forme de « colonisation intérieure », c’est-à-dire l’assimilation. Ces thèmes qui enflamment toute une jeunesse musulmane sont abordés chaque année lors du grand rassemblement annuel de l’UOIF du Bourget. Mise sur pied à partir de la branche française des Frères musulmans, l’UOIF se réfère explicitement à la pensée d’Hassan Al-Banna, fondateur des Frères, tout en prétendant oeuvrer à la construction d’un " islam européen ", ouvert, et " tolérant ". Ainsi, dans une brochure de l’organisation publiée en 1999 reproduisant la conférence de Moshen Ngazou prononcée le 3 mai 1998 lors du rassemblement du Bourget, consacrée aux " critères pour une organisation musulmane en France ", Al-Banna est présenté comme l’un des " grands penseurs et réformateurs de l’époque de la renaissance de la pensée islamique et comme l’héritier et le prolongement de Jamal-Al-Din Al-Afghani, Mohamed Abdoù, Mohamed Rachid Rida et bien d’autres ", Ngazou s’en prenant à ceux qui " trouvent du plaisir en dénigrant Ibn Taymiyya, Mohamed Ibn Abdelwahhab, Sayyed Qutb, Youcef Qaradhawi ou Fayçal Mawlawi [tout deux références des Frères musulmans européens) [et qui veulent] détruire la mémoire musulmane ". La place primordiale accordée à Hassan Al-Banna transparaît autant dans les écrits de Tariq Ramadan, son petit-fils, que dans les conférences et brochures de l’UOIF ou les revues de l’association des JMF, Jeunes Musulmans de France, proche de l’UOIF, ainsi qu’on a pu s’en apercevoir à la lecture du document intitulé A la source du Rappel, publié par " HAB productions " (HAB sont les initiales de Hassan Al-Banna) dont l’auteur, Farid Abdelkrim, faisait du fondateur des Frères musulmans un « modèle de spiritualité ». Dans son ouvrage Aux sources du renouveau musulman, Tariq Ramadan déplore le fait que " la pensée de Hassan Al-Banna est très mal connue en Occident, [...]. Un peu à la façon d’al-Afghani, [Hassan Al-Banna] appelle les gouvernants à prendre leurs responsabilités en revenant aux enseignements islamiques et en créant un front uni sous cette bannière. Au terme de son propos, il présente " Quelques étapes de la réforme concrète, connu sous l’intitulé ‘Les cinquante demandes’ (al-Matâlib al-khamsûn) ". Or quand on étudie ces cinquante demandes qui constituent le programme de base des Frères, demandes liberticides et d’essence totalitaire, auxquelles se réfèrent explicitement l’UOIF et de nombreuses associations islamiques d’Europe prétendant promouvoir un « islam tolérant », le caractère ambivalent du discours des Frères éclate au grand jour. Liée à l’UOIF, l’Union des Jeunes Musulmans (UJM), fondée à Lyon en juillet 1987, est un autre pôle islamiste inspiré par l’idéologie de Hassan Al-Banna dans l’hexagone. Son président, Ayman Makari, est à la tête d’une librairie islamiste très prisée à Lyon, Tawhid, qui diffuse amplement la pensée de Tariq Ramadan, par ailleurs représenté en France à travers une association sœur, Présence musulmane, basée à Saint Denis et dirigée par Fouad Imaraïn. L’UJM regroupe plus de deux cent associations islamiques de la région lyonnaise. Particulièrement active dans sa frange estudiantine, l’UJM est l’aboutissement par excellence du processus de réislamisation des jeunes beurs des banlieues. Les résultats de son activisme islamiste est particulièrement visible dans les cités-ghetto comme les Minguettes, où l’on dénombrait, dès 1988, une demi-douzaine de mosquées officielles ainsi qu’une multitude de lieux de prière informels. Bien perçue en général par les médias et même les hommes politiques de tous bords, en raison de son " engagement en faveur des banlieues et de la réinsertion ", l’UJM est suivie de près par les renseignements généraux qui savent que les " formateurs " sont des Islamistes radicaux. Elle regroupe surtout des jeunes franco-maghrébins, dont nombre d’ex-délinquants réislamisés, souvent en liens étroits avec l’UOIF, ainsi que des " Français de souche " convertis. Elle reçoit régulièrement des fonds publics. Afin de lutter contre les méfaits de la délinquance et de la drogue dans les banlieues, l’UJM met en exergue trois idées-clés : favoriser la restructuration de la famille, en responsabilisant parents et enfants ; reconnaître le fait musulman en tant que citoyen ; prévenir la délinquance par « l’affirmation identitaire valorisante » : en rappelant au jeune " son patrimoine culturel et civilisationnel ", celui-ci " trouvera les stimuli indispensables à sa valorisation et ressentira le besoin de réussir pour apporter lui aussi, sa pierre pour la construction de l’histoire de l’humanité et surtout de sa propre vie "… Discours fondateur-type de la stratégie communautariste. Egalement proche des Frères musulmans et essentiellement animée par des Tunisiens opposés au régime de Ben Ali (mouvance Ennahda), l’action de l’Association des Etudiants Islamiques en France (AEIF) est tout aussi significative. Fondée en 1963 à Paris mais disposant de sections en province (Nice, Strasbourg, Toulouse, Marseille, Nîmes, etc), l’AEIF est violemment opposée au processus d’intégration à la française, l’organisation s’étant elle même donnée pour but de " détacher les intellectuels arabes de la pensée occidentale pour les ramener au Coran ". La mouvance islamiste tunisienne s’exprime par ailleurs au sein du Groupement Islamique de France (GIF), créé en décembre 1981 à Paris et membre de l’Union de l’UOIF. Récemment, la nébuleuse des Frères musulmans a réussi à faire une nouvelle percée dans la région de Strasbourg, où l’Imam marocain Abdallah Boussouf, l’une des figures de l’organisation islamiste égyptienne en Alsace (et proche des Frères musulmans allemands), est entre autre l’instigateur d’un des deux projets rivaux de Grande Mosquée à Strasbourg, plan qui a d’ailleurs suscité de vives polémiques puisque la mouvance algérienne lui oppose un projet de mosquée rival incarnant le pôle « anti-islamiste » et ayant en plus la faveur des associations de « Français musulman » (Harkis).
Percée islamiste en milieu universitaire Récemment, la mouvance des Frères musulmans est parvenue à enregistrer une percée au sein des Universités, notamment à travers le syndicat étudiant Etudiants Musulmans de France (EMF), organisation satellite de l’OUIF, passé à 8 % lors des élections des Centres régionaux des œuvres universitaires (CROUS) d’avril 2002. Créé en 1989 et présidée par Khalid Ida Ali Ou Lahsen, étidiant en sociologie à Strasbourg, l’EMF, qui est la seule structure à présenter des listes explicitement confessionnelles, est désormais présente dans les académies de Besançon, Bordeaux, Grenoble, Lille, Limoges, Lyon, Montpellier, Nancy, Reims et Rouan et Toulouse. Demandes de locaux pour les prières collectives, mises en place de menus végétariens ou non porcins spéciaux pour étudiants musulmans, demandes d’aumôniers et de prérogatives en matière de port du foulard, les revendications de l’EMF sont proches de celles de l’UOIF, son président adoptant la même stratégie des « étapes » : « Il faut mener un travail d’éducation populaire, accompagner l’évolution des mentalités, explique Ali Ou Lahsen ». Le phénomène de regroupement progressif de jeunes étudiants musulmans d’origine maghrébine dans les associations identitaires et religieuses n’a cessé de s’amplifier depuis 1997. Ainsi a-t-on également vu percer, à l’Université Paris-VIII de Villetaneuse, l’association intégriste Avenir, également proche des Frères musulmans, qui a raflé 40 % des voix aux élections de décembre 2001. L’association organise des conférences, des séjours de ski, des voyages, etc, et ses revendications portent essentiellement sur la création d’un point d’accueil pour les étudiants étrangers (27% des effectifs sans compter les Français fils d’étrangers musulmans). On peut citer également l’Union des Etudiants marocains (UNEM), qui est arrivé en tête au conseil scientifique, composé de représentatnts des étudiants de troisième cycle, et qui s’appuie essentiellement sur la communauté marocaine (25 000 étudiants en France en 2002). L’association, qui renforce son implantation à Saint Denis, Jussieu, Orsay, Créteil et Nanterre, organise des réunions de soutien aux sans-papiers ou aux martyrs palestiniens aux cris d’Allah ou Akbar, et définit ainsi sa vocation : « rappeler à l’étudiant étranger son identité et ses traditions puis développer une solidarité entre Musulmans français et étrangers »... Pour les dirigeants des syndicats étudiants majoritaires, l’UNI et l’UNEF, la percée de l’EMF comme d’autres associations islamistes en milieu universitaire témoigne d’un « inquiétant repli communautariste et d’une dérive confessionnelle qui pose avec acuité le problème du respect de la laïcité dans l’enseignement supérieur laïque ». De plus en plus, la montée des organisations islamistes radicales, souvent marquées par un violent engagement anti-sioniste pro-palestinien, suscite des heurts violents avec d’autres groupes d’étudiants identifiés comme antagonistes, en particulier les Juifs. C’est ainsi que les membres d’Avenir ont insulté les militants de gauche de l’UNEF lors des élections d’avril 2002 sous prétexte qu’ils avaient décidé de faire une liste commune avec nous, déplore Nelly Marciano, présidente de section de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF). D’autres dérives sont régulièrement constatées un peu partout en France, en particulier dans les campus de Nanterre, Villetaneuse et Saint Denis où l’on entend régulièrement crier « Mort aux Juifs » lors de réunions organisées autour du conflit israélo-palestinien…
La spécificité islamiste turque La mouvance des Frères musulmans est également représentée au sein d’organisations islamistes plus cloisonnées ethniquement, comme c’est le cas des milieux islamistes turcs, principalement représentés par le Milli Gorüs, structure diasporique paneuropéenne étroitement liée au parti islamique turc Fasilet Partisi (ex-Refah Partisi). Doté d’une forte capacité d’autofinancement obtenue par les prélèvements sur les communautés immigrées, notamment les commerçants, le Milli Görus est très puissant en Allemagne mais également dans le Rhône et dans l’Est de la France, où il contrôle notamment à Strasbourg, la Mosquée de la Tour des Pêcheurs, d’une capacité de 2000 fidèles, c’est-à-dire bien plus importante que celle contrôlée par la DITIB. Il est officiellement représenté par la Tendance Nationale Union Islamique en France (TNUIF), membre actif de la FNMF. Le Milli Görus étudie par ailleurs en ce moment plusieurs grands projets dans la région lyonnaise, où il rencontre un écho favorable au sein des communautés turques immigrées, " travaillées " par les Frères-musulmans. Plus radicale que le Milli Görus, une autre mouvance islamiste turque, la " tendance kaplanci ", dissidente de la première, s’exprime à travers l’Association Islamique de France (AIF). Son fondateur, l’extrémiste Jamaleddin Hocaoglou, dit "Kaplan", dont le modèle est la révolution iranienne, est l’ancien mufti d’Adana. Cette tendance est également représentée à Lyon, Montfermeil, en Franche-Comté, en Alsace, et en région parisienne, où elle contrôle " l’Institut Musulman de France ", situé rue du Faubourg Poissonnière à Paris, ainsi que tant de petits lieux de cultes, telle la mosquée de l’Association Islamique de France (XIème arrondissement), d’orientation pro-iranienne.
Le travail de terrain des " Témoins de Jéhovah de l’Islam " Moins visible que les Frères musulmans ou même la FNMF, le pôle indo-pakistanais incarné par le Tabligh, qui a, certes, commencé à faire parler de lui depuis le 11 septembre 2001, est implanté en France depuis les années 60. Fort de 3 millions de fidèles dans le monde, dont plus de 3000 en France, le Tabligh, créé dans le but de ramener les fidèles dans l’orthodoxie et l’imitation du Prophète par le repli communautaire total, envoie un peu partout des missionnaires bien formés et actifs, dans le but de rallier à l’islam les Musulmans du dar al Harb, menacés par le relativisme religieux et « corrompus par le mode de vie occidental ». Bref, lutter à tout prix contre une intégration ressentie comme une désintégration de l’identité islamique. C’est d’ailleurs au nom de cette volonté de lutter contre la désislamisation via l’intégration aux mœurs d’Occident, qu’un Imam de Roubaix membre du Tabligh tua, en juillet 1994, la jeune Louisa Ladjnoune, lors d’un " exorcisme " destiné à éradiquer les « démons occidentaux » qui habitaient cette musulmane « trop intégrée »... Implanté en région parisienne, à Marseille, Lyon, Lille, Mulhouse, Neuhof, Mantes la Jolie ou la Cité des 4000 à La Courneuve, le Tabligh français est resté fidèle aux enseignements de son fondateur, ne rechignant pas, comme les Témoins e Jéhovah, à investir les lieux de travail, les cafés, les prisons, les hôpitaux, les foyers de travailleurs et surtout les îlots sensibles que sont les banlieues, etc. Mais le Tabligh ne néglige pas pour autant l’action prosélyte vers les non-musulmans. C’est d’ailleurs au contact de ses membres que s’est converti Daniel Youssouf Leclerc, qui y a passé plus de deux années. En France, le Tabligh, qui dispose de nombreux centres (Saint-Sabel; Meyzieu, Vaulx-en-Velin, où fut pris en main un temps Khaled Kelkal, Lyon, Saint Denis, etc), se décline en deux structures rivales, l’Association foi et pratique et la Jamaà at Tabligh wa Da’wa, majoritaire et nettement plus intégriste que la première. Foi et pratique rayonne essentiellement à partir de la Mosquée Omar de la rue Jean Pierre Timbaud dans le IXème arrondissement, également nommée " mosquée de Belleville ", financée en grande partie par l’Arabie Saoudite et le Pakistan. Autour de la Mosquée Omar, un quartier homogène a fini par se reconstituer autour des valeurs de l’islam radical, les Tablighis y exhortant les commerçants « infidèles » de céder leur bail. Son Recteur, Mohamed Hammani, s’est fixé pour objectif l’établissement en France d’un " lobby musulman " comme en Angleterre ou aux Etats-Unis. Mais Hammani, qui représente le courant plus modéré des " anciens ", ayant été emprisonné en Tunisie après avoir écopé de quatre années de prison pour « activisme islamiste », c’est le jeune imam Younès Ben Mohamed Tlili, alias Mohamed Younès, incarnant la tendance " jeune " et radicale, qui lui a succédé plusieurs années et qui dirige aujourd’hui la tendance Tabligh al Da’awa, basée à la Mosquée Abderrahmane de Saint-Denis. Tlili a su insuffler aux jeunes tablighis un nouvel élan plus activiste et politique, saluant pendant les prêches les Moujahidines de Sarajévo « tombés en martyrs » face aux « infidèles serbes », d’où la dérive récente du Tabligh vers l’activisme islamiste violent. Avec les attentats de Manhattan, le public français a découvert avec effroi que cette organisation, qui se présente comme " piétiste ", fonctionne souvent comme un vivier de recrutement pour les organisations salafistes terroristes avec lesquelles de nombreuses passerelles existent, principalement au sein des structures du Tabligh au Pakistan et en Afghanistan, ainsi que dans le « Londonistan » salafiste. En effet, même si l’origine théologique diffère au départ, la mouvance tablighie et les réseaux salafistes (« cheikhistes » aussi bien que « jihadistes ») en Occident sont bien souvent complémentaires, voire imbriqués. L’action de cette organisation, pourtant reconnue officiellement par les pouvoirs publics et membre du Conseil Français du Culte Musulman, ainsi que le déplorent les Musulmans modérés comme Soheib Bencheich, a toujours été ambiguë. Ses liens avec les mouvances de l’islamo-terrorisme international ont été désoccultés à la suite de multiples enquêtes anti-terroristes, qui, si elles n’incriminent jamais directement le Tabligh, dont l’action est cantonnée à la pratique religieuse rigoriste, aboutissent presque toutes à l’organisation indo-pakistanaise. Qu’il s’agisse d’un premier passage ou d’une première phase de « réislamisation » au sein du Tabligh, ou encore d’embrigadements à l’occasion de « sorties » et autres " stages de formation théologique » au Pakistan organisés par le Tabligh via des organisations « caritatives » ou religieuses. En France comme en Asie centrale ou à Londres, ses cellules ont souvent servi de passerelles pour l’acheminement de Moujahidines. Le Tabligh sert en quelque sorte de courroie de transmission entre l’immigration réislamisée par les prédicateurs fondamentalistes et le salafisme radical. D’après les études des spécialistes de la DST, au moins 80 % des recrues européennes de la nébuleuse salafiste radicale serait passée par le Tabligh.
« Piétisme » ou jihad ?, le double jeu du Tabligh Le rôle ambigu du Tabligh a été dévoilé au grand jour à l’occasion des enquêtes anti-terroristes menées en France et dans le monde entre juin 1995 et septembre 2001, les cas de terroristes beurs ou « français de souche » embrigadés dans la mouvance d’Al Qaïda ou du GIA après une formation au Pakistan ou en Afghanistan dans le cadre de « voyages » organisés par le Tabligh étant légion. Parmi les anciens tablighis, on retrouve Khaled Kelkal, Djamel Loiseau, ou même Zaccharias Moussaoui, qui fut le premier inculpé du commando du 11 septembre. Né à Saint-Jean-de-Luz (Pyrénées-Atlantiques) le 31 mai 1968, ce franco-algérien fut arrêté le 17 août 2001 par la police américaine en possession de faux papiers pendant qu'il prenait des cours de pilotage à l’Airman Flight School dans l’Oklahoma, cours qui devaient l’amener à rejoindre la mort avec les autres membres du commando qui ensanglanta Manhattan. Moussaoui avait fréquenté les milieux du Tabligh en France et à Londres, où il étudia l’économie, avant de partir s’entraîner à la frontière afghano-pakistanaise. Moussaoui aurait en fait été le « pivot » entre les pirates de l’air et le réseau européen de Ben Laden. La DST, qui l’avait inscrit dès 1999 au fichier des personnes recherchées comme susceptibles de passer à l’action terroriste, évalue à un peu près un demi millier les militants islamistes, étroitement surveillés, correspondant au même profil. Le 28 juillet 2001, c’est un autre franco-algérien, Djamel Beghal, qui était arrêté à Dubaï alors qu’il venait à peine de quitter l’Afghanistan. Originaire de Corbeil-Essonnes, où il a fréquenté la mosquée du quartier de Montconseil, il a été repéré pour la première fois par les services de police en 1997 lors du démantèlement d’un réseau de soutien au maquis du GIA dirigé par Abbas Benbellil. Né en 1963, Beghal a suivi lui aussi le parcours désormais classique de « l’islamiste européen » : « revenu » à l’islam au contact du Tabligh, il est embrigadé dans les mouvances du GIA puis du Takfir wal Hijra lors de séjours en Angleterre. A Londres, il a deux parrains : Abou Qatada, qui prêche au Four Feathers Youth Club, et Abou Abdallah, imam de Leicester, arrêté en septembre par Scotlan Yard. Il est également pris en main par Abou Walid, bras droit d’Abou Qatada, chargé d’acheminer des fonds aux Moujahidines tchétchènes. On l’envoie s’entraîner en Afghanistan dès la fin de l’année 2000, sous les ordres d’un des lieutenants de Ben Laden, Abou Zoubeida, responsable des Moujahidines franco-algériens d’Al Qaïda qui lui donnera l’ordre d’organiser un attentat à Paris contre l’ambassade américaine à l’automne 2001. Des centaines de jeunes Français « réislamisés » par le Tabligh, puis embrigadés par Al Qaïda, comme Beghal, ont été identifiés ces dernières années, tel le jeune beur Abdessalam Boulanouar, recruté au sein du groupe philippin, Front Moro de Libération islamique (Miilf), et recherché depuis juin 2000, ou encore le franco-tunisien Nizar Ben Mohammed Nawar, kamikaze responsable de l’attentat-suicide contre la synagogue de la Ghriba en Tunisie qui couta la vie à dix touristes allemands, un Français et cinq Tunisiens le 11 avril 2002. Nawar avait été recruté par le Jihad islamique égyptien après avoir été en contacts avec les milieux salafistes de Lyon où sa famille était installée.
La France et l’Europe, bases-arrières de l’islamo-terrorisme… Depuis une dizaine d’années, les militants islamistes recrutés dans les banlieues françaises, londoniennes ou belges, sont fortement prisés par les syndicats de l’islamo-terrorisme international, la détention d’un passeport européen permettant de se déplacer partout dans le monde avec plus de facilité qu’un passeport algérien ou pakistanais. C’est ainsi que, lors de l’assassinat du commandant Massoud, le 9 septembre 2001, c’est un commando de dix Maghrébins ayant vécu et étudié en France et munis de passeports belges et français qui parviendront à approcher puis tuer le Lion du Panchir en se faisant passer pour des journalistes européens travaillant pour Arabic News International. Aussi a-t-on identifié près d’une dizaine de Français parmi les prisonniers pro-talibans et membres d’Al Qaïda détenus à Guantanamo tandis que sept moujahidines algériens expulsés de la Bosnie vers les Etats-Unis sont passés dans les banlieues françaises (Vénissieux, Saint-Denis, etc). Concernant le Maroc, où les citoyens algériens sont forts suspects en raison des différends algéro-marocains et de la guérilla islamiste voisine, ce sont de jeunes délinquants islamistes franco-maghrébins, Stéphane Aït Idir, Redouane Hammadi, d’origine marocaine, Kamel Marzoug et Tarek Falah, qui avaient été recrutés pour perpétrer, en août 1994, une vague d’attentats au Maroc qui coûtera la vie à plusieurs touristes espagnols. L’affaire Khaled Kelkal fut elle aussi fort révélatrice. Quatrième enfant d’une famille originaire de Mostaganem arrivée en France en 1971, à Vaulx-en-Velin, le célèbre terroriste beur est lui passé par le Tabligh avant d’opter pour le terrorisme aveugle du GIA. C’est en prison, après avoir été arrêté en mai 1991 pour braquages à la « voiture bélier », puis condamné pour quatre ans fermes, qu’il est repéré pour la première fois par le GIA alors qu’il est en contact avec des aumôniers du Tabligh. A sa sortie de prison, Kelkal fréquente la Mosquée Bilal, à Vaulx-en-Velin, dirigée par l’imam malien Mohamed Minta, également proche de la branche Foi et Pratique du Tabligh. En 1993, lors d’un séjour en Algérie, il est recruté par la branche la plus radicale du GIA, animée par Djamel Zitouni, lequel souhaite alors « punir la France ». Le 15 juillet 1995, Khaled Kelkal, en cavale avec son compagnon Karim Koussa, Kelkal tire sur des policiers pour échapper à un barrage, à Bron, dans la banlieue lyonnaise. Les deux hommes poursuivent leur mission terroriste durant leur cavale : attentats à la bombonne de gaz du RER Saint-Michel ; voiture piégée contre l’école juive de Villeurbanne. La suite est connue, Kelkal est abattu le 29 septembre par les gendarmes du GIGN. La revue du GIA Al-Ansar saluera le « martyr » (chahid) promis au paradis des moujahidines. Nombre de « jeunes » gagnés par la haine islamiste et le rejet de toute forme d’ordre et de la France le considèrent jusqu’à aujourd’hui encore, comme un « héros » tombé sous les balles « des flics ».
Les prisons, lieux privilégiés du prosélytisme islamiste Entre les vagues d’attentats parisiens de 1995 et le drame du World Trade Center en septembre 2001, des milliers de militants islamistes ont été arrêtés par les polices occidentales pour complicité avec des organisations terroristes ou association de malfaiteurs. En France, depuis la guerre d’Algérie, c’est la première fois qu’une telle concentration de détenus (plus de 500) appartenant à une même mouvance politique " révolutionnaire " et subversive est constatée. Dans la seule Région parisienne, ce sont près de 200 islamistes classés " dangereux ", liés aux groupes islamistes algériens ou à la mouvance " salafiste " d’Al Qaïda, capables de convaincre des nouvelles recrues pendant leur séjour carcéral, qui sont prêts à récidiver dès qu’ils seront relâchés, leurs peines de prisons étant souvent de courte durée. Les Islamistes enregistrent des résultats considérables dans la plupart des prisons des grandes métropoles, où la population carcérale est souvent à 50-60 % de confession musulmane. Dans différents rapports internes, l’administration pénitentiaire française dresse un tableau assez alarmiste de la situation. Formés aux techniques de subversion et de propagande, et connaissant bien les milieux carcéraux et la violence, puisqu’ils viennent en général de pays où leurs mouvements sont violemment réprimés, " les Islamistes savent qu’ils peuvent trouver dans les prisons des proies d’autant plus intéressantes qu’elles sont destinées à " prendre le relais " au sein de la société une foi qu’elles sont libérées ". Le haut niveau de violence et l’aptitude aux situations délictueuses des jeunes délinquants franco-beurs qui constituent leur public-cible favori correspond exactement aux attentes des recruteurs islamo-terroristes qui recherchent des hommes sans scrupules capables de devenir rapidement des Moujahidines et de tuer des innocents tout en ne rechignant pas à se procurer de manière illicite argent, armes et documents. En dehors des détenus islamistes, les protagonistes de la « réislamisation radicale » dans les prisons sont souvent les aumôniers musulmans officiellement chargés d’apporter un " réconfort moral " aux jeunes détenus mahométans, mais en réalité chargé de recruter de nouvelles proies et d’organiser de futurs réseaux terroristes. Plusieurs indicateurs permettent de prendre la mesure du phénomène des conversions en milieu carcéral : contacts de plus en plus intenses entre jeunes délinquants et Islamistes ; recrudescence du port de la barbe ; écoute des radios arabo-musulmanes ; augmentation des lectures religieuses et demandes en ce sens - diverses ambassades arabes (Koweït, Emirats, Arabie Saoudie, Pakistan, Iran, etc) font livrer des Coran par centaines dans les prisons - ; demande de nourritures hallal ; exigences de présence d’imams à temps complet dans les prisons. Lors des fouilles, les gardiens retrouvent régulièrement des photos de Khaled Kelkal ou Ben Laden ainsi que des coupures de presse d’Afghanistan. Les appels à la prière sont en augmentation partout. Les militants islamistes parviennent parfois si bien à imposer leurs lois que certains détenus se convertissent aux seules fins d’être « protégés ». D’autres agissent sous la terreur ou dans l’espoir d’échapper au racket. Quant à la participation aux cultes, l’Administration pénitentiaire a constaté une augmentation considérable des demandes de participation au ramadan. Au centre de détention de Salon de Provence, où la population carcérale est à 75 % maghrébine, près de 250 détenus demandent chaque année à effectuer le ramadan sur un total de 600. Mais les chiffres, parfois en baisse depuis le 11 septembre, doivent certes être maniés avec précaution. La Direction des prisons de Fresnes a ainsi, dans un premier temps, été surprise par la baisse du nombre de détenus voulant observer le jeûne à l’occasion du Ramadan (42 cette année contre 150 les précédentes). En fait, un grand nombre de détenus islamistes, désireux de ne pas attirer l’attention sur eux, procédaient eux-mêmes au " tri " des aliments proposés. Dans les établissement du Nord-Pas-de-Calais, de Picardie et de Normandie - les plus touchés par le prosélytisme islamiste - de véritables mutineries accompagnent parfois ces revendications. Une association de prisonniers du Centre de détention de Bapaume, adressera au directeur de la prison une " charte du culte musulman " censée " l’éclairer sur la Vraie religion ". Dans certaines prisons, comme Loos-lès-Lille, il arrive que les détenus non-musulmans soient chassés de la cour de promenade pendant qu’un groupe de prisonniers maghrébins ayant investi la cour y accomplit sa prière ! Mais c’est parfois le personnel d’encadrement qui est sensible aux discours des islamistes. Le 3 décembre 1996, un rapport étudié par l’UCLAT (Unité de Coordination de la Lutte Anti-Terroriste) révélait deux affaires de cet ordre, l’une à Saint Maur et l’autre à Montmédy. Depuis, le phénomène s’est accentué. Aussi les renseignements généraux et les instances pénitencières suivent-elles en permanence les faits et gestes des 2 ou 3 gardiens de prisons connus pour appartenir à la mouvance islamiste. C’est le cas par exemple d’Omar D, surveillant d’une prison de la Meuse. Marié à une Française convertie à l’islam, Omar est un militant de longue date du Tabligh. En fait, de nombreux jeunes beurs et même français mosellans ont été recrutés ces dernières années par le Tabligh, sous l’impulsion de l’imam Si-Abdallah, l’une des figures de l’islamisme radical en Moselle. Les services de renseignement savent que Omar D séjourne régulièrement au Pakistan, pendant plusieurs mois de congés sans soldes... Mieux, on sait qu’il « perd » intentionnellement ses papiers à intervalle régulier, parfois même sa carte professionnelle, afin d’en faire bénéficier des Moujahidines partis s’entraîner au Pakistan ou allés faire le jihad sur le front en Bosnie ou au Kosovo. Un autre surveillant Ahmed A, opérant à la Maison d’Arrêt de Saint Maures, a lui aussi été enrôlé par la mouvance tablighie. Phénomène étonnant, même lorsqu’ils sont connus pour appartenir à de tels réseaux, les surveillants islamistes ne peuvent pas être renvoyés, quand bien même on constate les fruits de leur prosélytisme au sein de la population carcérale. Souvent, ils sont irréprochables sur le plan professionnel, même si les voyages de " formation " qu’ils font en Bosnie, au Pakistan ou ailleurs ne laissent planer aucun doute sur la nature de leur militantisme... Parallèlement, les Frères Musulmans, mais également la Fédération Nationale des Musulmans de France ainsi que la Mosquée de Paris, ont également essayé de pénétrer les milieux carcéraux comme celui des surveillants, tentant à travers les aumôniers agréés de récupérer le profond malaise des Musulmans des prisons pour « réislamiser » ceux qui ignorent parfois tout de la religion de leurs pères. Le manque d’aumôniers musulmans dans les prisons fait d’ailleurs partie des principales doléances exprimées par les organisations islamistes en Europe dans leur programmes de revendications communautaires et cultuelles, tant l’enjeu de la réislamisation en milieu carcéral ne cesse d’être majeur, comme on le voit aux Etats-Unis où l’organisation « black Muslim » The Nation of Islam fait des ravages et où ont été recrutés des membres d’Al Qaïda comme le portoricain José Padilla, arrêté en juin 2002 alors qu’il s’apprêtait de faire exploser une « bombe sâle ».
Vers l’émergence d’un « islamisme gaulois » Mais le pouvoir de séduction des Islamistes détenus, ou même des Imams-aumôniers, notamment ceux du Tabligh, est si redoutable, que c’est désormais le phénomène de conversion des détenus européens et français " de souche " qui inquiète le plus les autorités pénitentiaires et le Ministère de l’Intérieur. Là aussi, les indicateurs classiques ne trompent pas. Ainsi, à la prison de Nantes, sur 75 détenus observant le ramadan, plus d’une vingtaine sont des « Français de souche ». Les Directions pénitentiaires avouent leur impuissance totale à endiguer le phénomène. Plusieurs raisons expliquent ce phénomène. Premièrement, l’absence de prisons spéciales où tous les Islamistes pourraient être isolés. Deuxièmement la surpopulation, ainsi que son corollaire, le manque de surveillants. C’est ainsi qu’à la prison de Villepinte, l’on a vu ces dernières années se constituer des groupes prosélytes ultra-radicaux composés de convertis européens, tel le jeune franco-portugais Joseph Jaime (chap), alias Youssef, membre du réseau des " Islamo-braqueurs ", écroué le 31 août 1995 pour braquage à main armée. C’est en prison au contact de militants du Tabligh et du GIA algérien qu’il s’était converti à l’islam et qu’il avait commencé à étudier l’arabe et le Coran. Ou encore David Vallat, ce membre du réseau de Chasse sur Rhône de Khaled Kelkal qui avait été formé au jihad urbain en Bosnie aux côtés des Islamistes bosniaques. Parfois, ce sont des détenus non islamistes mais désireux de surfer sur la vague verte, particulièrement mobilisatrice en milieu majoritairement maghrébin, qui épousent les revendications islamistes dans une logique déstabilisatrice, ainsi qu’on l’a vu avec Jean Marc Rouillan, ancien d’Action Directe détenu à la centrale de Saint-Maur, que l’on retrouva en janvier 2001 à la tête d’un mouvement de détenus condamnés à de longues peines à la prison de Lannemezan (où il était alors incarcéré), demandant une amélioration des conditions de vie en centrale. En tête des revendications, la présence d’un Imam et de télévisions gratuites. Certains cas de conversions sont proprement surprenants : Condamné en 1992 pour viol, Jean Paul Hann sera converti en prison par le célèbre terroriste pro-iranien Fouad Ali Saleh, responsable de la vague d’attentats de 1986, alors que les deux détenus ne se rencontrèrent jamais et demeurèrent tout deux isolés dans leurs cellules respectives. Cela donne une idée des performances en matière de communication et de stratégie de prosélytisme dont sont capables les Islamistes en milieu carcéral. Parfois, les nouvelles recrues européennes des Islamistes représentent un enjeu stratégique de haut niveau, tel le jeune Philippe V, diplômé d’un bac plus deux, en chimie… Cet bref état des lieux de la progression de l’Islamisme radical en France nous permet de tirer au moins une conclusion fondamentale eu égard à l’actualité internationale et peu après que l’on ait commémoré le premier « anniversaire » du 11 septembre : la menace du totalitarisme islamiste est toujours présente en Occident, en dépit de la « victoire américaine » sur les Talibans et les succès de l’opération Liberté Immuable. Elle est présente non seulement à travers les réseaux terroristes « dormants » ou futurs, mais parce qu’elle est avant tout une menace idéologique, une idéologie de destruction de masse, une doctrine de haine, comme le nazisme, qui prospère sur la misère, les ressentiments, et qui profite des valeurs et largesses des sociétés démocratiques dont Lénine prédisait qu’elles « donneraient la corde qui les pendraient ». … Alexandre del Valle, professeur à L’Ecole de Guerre Economique (EGE), collabore à de nombreuses revues (Politique Internationale, Outre-Terre, Conflits Actuels, Stratégique, Géostratégique, etc) ainsi qu’au Figaro et à Spectacle du Monde. Il vient de publier un essai sur Le totalitarisme islamiste à l’assaut des démocraties (Syrtes , 2002) où il développe les thèmes exposés plus haut puis dresse un inquiétant état des lieux de la pénétration islamiste en Occident, après avoir défini le totalitarisme islamiste, successeur des totalitarismes nazi et communiste, version théocratique et tiersmondiste. |