| Alexandre del Valle, De la stratégie pro-islamiste des Etats-Unis au « paradigme du 11 septembre », chronique d’une liaison dangereuse annoncée… in Outre-Terre, le 05/07/2002
Comme nous l’avions montré dans plusieurs écrits géopolitiques consacrés aux relations entre les Etats-Unis et le monde islamique, les Etats-Unis ont, depuis le début des années 30 jusqu’à une date fort récente, soutenu, directement ou indirectement, maints mouvements islamistes de par le monde, principalement sunnites, et parfois même impliqués dans le terrorisme anti-occidental. Ce constat peut surprendre, si l'on se réfère aux différents attentats anti-américains perpétrés depuis le début des années 90 - à la suite de la guerre du Golfe et de « l’occupation » de l’Arabie et du Golfe par les soldats américains - au Moyen-Orient (Kohar, US Kole, etc), en Afrique, (attentats de Dar es-Salam et Nairobi du 7 août 1998) et même sur le sol américain (1993, World Trade Center I et attentats du World Trade Center II, Pentagone et Pittsburg du 11 septembre 2001, sans oublier les différentes représailles militaires américaines contre les bases d’Al Qaïda et les Talibans après les attentats de 1998 et 2001. Washington a en outre déclenché à la fin des années 90 de véritables croisades médiatiques et levé des embargos contre la Libye, l'Iran, le Soudan, et même les anciens alliés pakistanais et talibans, États supposés être tous plus ou moins impliqués dans l’islamo-terrorisme international anti-occidental. Jusqu’à ce que la mouvance islamiste sunnite (« Néo-Wahhabites », Al Qaïda, etc) se retourne contre l’ancien protecteur et allié américain face aux soviétiques athées, c'était essentiellement l’aspect révolutionnaire, bien plus que le fondamentalisme religieux lui-même - avec lequel Washington a en revanche l’habitude de composer, notamment dans ses relations avec l’Arabie Saoudite - qui déplaisait à Washington, les liens entre l’Iran, le Soudan et la Libye, trois représentants majeurs du pôle islamo-révolutionnaire, étant de surcroît intenses. Jusqu’au « paradigme du 11 septembre », donc, véritable entrée dans le monde de l’Après guerre froide et date de commencement réel, selon nous, du XXIème siècle géopolitique, les Etats-Unis fustigeaient ces pôles cependant qu’ils épargnaient les pétromonarchies islamo-fondamentalistes du Golfe, véritable épicentre du fanatisme islamiste sunnite mondial, dans la mesure où la priorité était ( et est toujours, en grande partie) de e conserver une emprise sur les réserves d'hydrocarbures du Moyen-Orient, donc de ménager les alliés les plus précieux tout en endiguant les entités réfractaires à l’ordre politico-économique et hydrocarburier mis au point par le tandem Etats-Unis-Arabie saoudite. Il s’agit par conséquent de contrarier les mouvances les plus « modernistes »(Irak) - ou plutôt les moins conservatrices - et les plus révolutionnaires (Libye, Iran) de l'Islam, désireuses d'échapper à cet "l'impérialisme américano-saoudien », et de s'appuyer sur les régimes les plus conservateurs-fondamentalistes, inextricablement liés à l'Occident, afin de renforcer la présence des sociétés américaines dans ces zones. C’est dans ce contexte que Washington a soutenu jusqu’à la fin des années 90, en fin de compte jusqu’à l’entrée définitive dans l’ère post-guerre froide que fut le « paradigme du 11 septembre », la plupart des mouvements islamistes sunnites, allant des Frères musulmans syriens aux Taliban afghans et à la Gamaà égyptienne, en passant par le FIS, les Islamistes libyens, bosno-albanais, sans oublier les Wahhabites saoudiens, précurseurs et financiers majeurs de l’internationale islamiste sunnite internationale. D’évidence, dans le cadre géostratégique de la guerre froide, le simple fait de mettre en lumière les liaisons dangereuses « islaméricaines » était perçu, surtout dans les milieux « atlantistes », comme une forme de rupture au sein du camp anti-communiste occidental au sein duquel le leader américain ne pouvait pas même être suspecté de nuire aux intérêts des Européens. Mieux, l’idée même que l’Amérique, championne du « monde libre », puisse avoir élaboré une stratégie hautement cynique et pragmatique d’alliance paradoxale avec les milieux de l’islamisme radical du monde entier, souvent contre l’empire soviétique, mais également contre les intérêts mêmes des « alliés » européens, donc que les Etats-Unis n’aient pas les mêmes intérêts que les Etats du Vieux Continents, apparaissait comme inacceptable donc inaudible et suspect en vertu de l’argument d’autorité suivant, cher à Dominique Moïsi ou d’autres : critiquer la politique étrangère américaine, l’hégémonisme américain, les liens des Etats-Unis avec les Islamistes, c’est être « ingrat envers ceux qui ont sauvé par deux fois l’Europe de ses vieux démons ». De là à être accusé de nostalgie envers les puissances de l’Axe, il n’y a qu’un pas... Comme nous le verrons, les terribles attentats du 11 septembre, lesquels auraient dû logiquement, en vertu du même argument d’autorité, incité à condamner encore plus sévèrement les études critiques de la politique américaine et des liens entre l’islamisme et les Etats-Unis, déclencheront paradoxalement, une soudaine prise de conscience teintée d’indignation de cette stratégie pro-islamiste américaine, alors même que le partenaire islamiste se retournait définitivement contre son ancien protecteur. Après avoir démontré comment le réveil islamiste a tout d'abord été encouragé par la traditionnelle diplomatie "confessionnaliste" anglo-saxonne, intensifiée par les États-Unis au cours de la guerre froide, afin d'affaiblir l'URSS par la constitution d'une "ceinture verte", nous verrons tout d’abord que la chute de l'Union soviétique ne conduisit pas vraiment Washington à remettre en question son soutien à l’islamisme radical mondial. Nous verrons ensuite que les Etats-Unis et l’Occident dans son ensemble, qui dépendent du pétrole du Golfe - le plus rentable - et surtout qui persistent à voir dans la Russie, la Chine et leurs alliés, Yougoslavie, « rogue states » (Corée du Nord, Irak, etc), bref « l’ennemi rouge » ou ex-rouge, contre lesquels sera conçu le projet anti-missile (MD), ne prendront pas réellement la mesure de la nouvelle menace totalitaire, islamiste, en provenance du Sud, ceci jusqu’aux attentats de Manhattan. Essentiellement parce que le Totalitarisme vert avait été considéré comme un allié face au Totalitarisme rouge. Commettant, selon nous, une grave erreur géostratégique et « géo-civilisationnelle, les Occidentaux, Américains et atlantistes en tête, obnibulés par « l’Empire du Mal » communiste, joueront Mahomet contre Marx, oubliant que le communisme demeurera toujours plus occidental que l’islamisme et même l’islam, d’autant que la revanche post-coloniale qui anime le monde islamique et qui pousse la barbarie islamiste vise autant Marx que Adams Smith ou John Locke… Le 11 septembre agira en conséquence comme un véritable électrochoc acculant les Républicains américains à remettre en questions leur stratégie de défense, jadis presque exclusivement tournée contre l’ex-Bloc de l’Est slavo-orthodoxe et la Chine - stratégie héritée du paradigme désuet de la guerre froide que nous avions nommée « néo-containment » - au profit d’une fort nouvelle posture d’union inter-occidentale et euro-atlantique aux côtés de la Russie, tout à coup réhabilitée, puis de l’Inde, et d’une certaine mesure même de la Chine, face au nouvel ennemi commun islamo-terroriste.
Stratégie des « ventres mous », genèse de la stratégie pro-islamiste des puissances anglosaxonnes D’après le géopolitologue Pierre Marie Gallois, initiateur de la « force de frappe française », l’échiquier géopolitique mondial est globalement divisé, du point de vue des puissances exerçant une domination mondiale, comme les Etats-Unis, en deux catégories fondamentales : « zones dures » et « zones molles ». Les « Zones dures » désignent, à l’intérieur de civilisations avancées ou dynamiques, les nations ou autres entités politiques capables de préserver leur indépendance et leur souveraineté, donc ayant la volonté et les moyens de contester, du moins dans une aire donnée, la suprématie de l’Hyperpuissance du moment et a fortiori de toute autre puissance. Dans la terminologie de Zbigniew Brzezinski, qui enseigne la géopolitique à la Johns Hopkins University, auteur d’un essai retentissent, Le Grand Echiquier, les « zones dures » sont appelées « acteurs géostratégiques » : Etats-Unis, Inde, Chine, Russie, etc. A contrario, les « zones molles » désignent soit les nations ou « ensemble de nations non souveraines » et/ou dénuées des principales marques de la puissance : économique, politique ou militaire (Afrique-Amérique latine, etc), soit les puissances ou civilisations anciennes (européennes, islamiques, etc) affaiblies ou ayant partiellement abdiqué leur souveraineté, ce qui semble être le cas des Etats d’Europe occidentale qui s’en remettent à l’OTAN - donc aux Etats-Unis - pour la défense de leur Sécurité et qui ne consacrent pas d’efforts budgétaires suffisants pour ne plus avoir à dépendre de Washington. Notons que la nature « molle » de l’Europe de l’Ouest est bénéfique pour les Etats-Unis dans la mesure seulement où elle permet d’empêcher qu’un bloc anti-hégémonique continental réunifié européen, voire eurasiatique ne se constitue autour de l’Allemagne ou de la Russie, deux grandes « puissances de la terre ». Car les stratèges anglosaxons ont toujours théorisé l’opposition entre l’île-empire thalassocratique anglaise ou américaine et le Continent eurasiatique avec son cœur (heartland) russe, la concurrence et la lutte entre les deux pôles étant une constante. La neutralisation du Heartland et la domination de la planète passant par le contrôle des Mers et des bordures du grand Continent (rimlands). En vertu de cette double dichotomie de la puissance, les stratèges américains ont appliqué, depuis près d’un siècle, et surtout depuis le début de la guerre froide jusqu’au 11 septembre, une stratégie de domination mondiale basée sur quatre principales déclinaisons régionales : - Maintenir l’Amérique du Nord et l’Amérique latine comme chasse gardée des USA et empêcher la formation de puissances indépendantes dans le tiers-monde, - Empêcher les pays d’Asie de devenir des superpuissances capables de contester la domination américaine en équilibrant la « zone dure » asiatique (partie du bloc continental eurasiatique) par le renforcement de l’hégémonie américaine dans les principales « zones molles » que sont l’Afrique, l’Europe et l’Islam. D’où, également, la stratégie islamique des Etats-Unis, posture originelle qui motivera en partie plus tard la stratégie pro-islamiste. - Endiguer la Russie, puis maintenir l’Europe comme principale tête de pont de l’Amérique en Eurasie. - Renforcer la dépendance (militaire, économique, etc) des pays islamiques (« stratégie des ventres-mous »), afin d’enrayer ex ante leur velléité d’«autonomisation » tout en poursuivant la stratégie d’endiguement de la Russie et de contrôle des matières stratégiques grâce au « bélier » islamique et à la stratégie de « ceinture verte ».
La centralité de l’Eurasie ou le fondement géopolitique de la stratégie pro-islamiste américaine Pendant la guerre froide et jusqu’à la fin du Xxème siècle, en fait jusqu’au 11 septembre, les Etats-Unis considéraient l'Asie centrale et les contrées musulmanes pétrolifères et gazières de l'ex-Union soviétique comme la zone stratégique la plus importante du monde. Dans son ouvrage, Le Grand Echiquier, Zbigniew Brzezinski explique ainsi que l'enjeu principal pour l'Amérique est cette " Eurasie ", vaste ensemble allant de l'Europe de l'Ouest à la Chine via l'Asie centrale. Brzezinski écrit que les Etats-Unis sont décidés à tout faire pour demeurer l'unique superpuissance mondiale et pour empêcher les Russes de redevenir un concurrent sérieux. La stratégie américaine de "ceinture verte" contre l'empire soviétique a donc été reconduite contre la Russie post-communiste, ce qui fonde le géopolitologue François Thual à parler de " néo-containment " contre la puissance russe dont Washington craignait les velléités " anti-hégémoniques ". Après l’effondrement de l’ex-URSS, le Pentagone profita en fait de l'atténuation du rôle international de la Russie pour conquérir petit à petit les anciennes aires d'influence soviétique, d'autant plus stratégiques qu'elles constituent des zones de réserves d'hydrocarbures susceptibles de diminuer à terme la dépendance énergétique des Etats-Unis envers les pays du Golfe, la diversification des sources d'approvisionnement étant devenue l'une des priorités américaines. Toute la force de la stratégie américaine résidera dans le fait d’instrumentaliser le ressentiment anti-russe et anti-soviétique des anciennes républiques musulmanes de l’Union soviétique et du monde islamique en général, de plus en plus gagné par la fièvre revencharde islamo-nationaliste et obscurantiste, phénomènes qui font de la vaste ère islamique, potentiellement pôle de grande puissance, une « zone molle » et vulnérable. D'après les stratèges américains, le bloc islamique apparaît en effet vulnérable du point de vue philosophique et technologique, car la doctrine de l'islam orthodoxe, figée depuis le XIe siècle, maintient les peuples musulmans dans le fixisme et condamne à l'échec les tentatives de modernisation entreprises par des régimes "éclair" depuis le début du XXe siècle (kémalisme, jadidisme, nationalisme arabe, révolution blanche du Chah d'Iran, etc.). Disposant de ressources naturelles considérables, le monde musulman est censé devenir, d'après les Américains, un marché de consommation d'un milliard de personnes. Mais il demeure incapable d'acquérir une autonomie politico-militaire et économique, faute de progrès technologique et d'une volonté réelle, de la part des chefs d'État musulmans, de faire primer la liberté d'expression et la raison - dans tout ce que l'exercice de celle-ci implique - sur la loi islamique. Peu après la chute de l’ex-Union soviétique, à la faveur de la perte d’influence par Moscou de ses anciennes possessions islamiques (Kazakhstan, Azerbaïdjan, Turkménistan, Tadjikistan, etc), les Etats-Unis, en quête de nouveaux contrats d'exploitation des réserves d'hydrocarbures, se sont donc rapproché des régimes nationalistes et islamistes d'Asie centrale et du Caucase (Tadjikistan, Afghanistan d’Hekmatyar et des Talibans, etc) et même des entités séparatistes nationalistes ou néo-wahhabites comme la Tchétchénie, en étroite collaboration avec les alliés saoudiens, exploitant l'hostilité souvent "revancharde" des peuples musulmans envers leurs anciens maîtres russo-européens indifféremment infidèles orthodoxes ou athées-communistes, en espérant pouvoir négocier de nouveaux « pactes de Quincy » avec les républiques musulmanes ex-soviétiques détentrices de richesses pétrolières et gazières. On appelle en fait « pacte de Quincy » l’accord stratégico-pétrolier tacite qui lie étroitement, pour le meilleur (pétrodollars) et pour le pire (11 septembre) le sort des Etats-Unis à celui de l’Arabie saoudite, depuis la rencontre survenue sur le croiseur américain US Quincy, le 14 février 1945, entre Ibn Saoud, créateur de l’Arabie moderne, et le président américain Roosevelt, aux termes de laquelle furent décidées les modalités de la collaboration des deux pays concernant l’exploitation et la commercialisation du pétrole. Le 29 mai 1933, au moment de la création de l’Arabie saoudite moderne, ce fut déjà en instrumentalisant la méfiance des nations musulmanes envers les puissances coloniales européennes que Washington était parvenue à obtenir du Roi Ibn Saoud la première concession pétrolière pour la partie orientale de l'Arabie Saoudite. Celle-ci revint à la Californian Arabian Standard Oil (Aramco). À l'instar des Frères musulmans actuels ou des dirigeants du FIS, les très puritains wahhabites fustigeaient la civilisation occidentale, donc américaine. Mais les Américains, en tant que partenaire commercial, leur offraient des garanties de technicité et de coopération dépourvues de relents colonialistes. L'accord implicite était le suivant : "Vous nous laissez appliquer la loi islamique et régner en Arabie Saoudite selon nos valeurs anti-occidentales et nous coopérons économiquement avec vous". Or ce genre d'accord allait devenir le paradigme de la stratégie " islamo-pétrolière " des États-Unis. Aujourd'hui, Washington continue à exploiter le discrédit dont souffrent les anciennes puissances coloniales européennes espérant être l'unique bénéficiaire des contrats d'exploitation d'hydrocarbures, dont les plus importants gisements sont situés dans l'Eurasie islamique. En effet, si l'on prend en compte les réserve du Golfe, d'Afrique du Nord et d'Asie centrale, ce sont près de 75 % des réserves mondiales prouvées qui sont entre les mains du monde musulman. Par conséquent, les États-Unis, qui veulent épuiser le moins vite possible leurs réserves, entendent continuer à contrôler le trafic pétrolier et à bénéficier du rôle privilégié que joue le dollar dans celui-ci. Volonté que le secrétaire adjoint en charge des Proche et Moyen-Orient, Robert Pelletreau, rappela le 6 avril 1995 devant la commission des Relations internationales du Congrès : "Les priorités américaines dans la région sont : négocier et développer des accords de sécurité dans la région du Golfe afin d'en assurer la stabilité et l'accès aux réserves pétrolières vitales pour notre prospérité économique ; assurer l'accès aux entreprises américaines dans la région...". C'est ainsi que les sociétés américaines ont investi des milliards de dollars en Algérie et qu'elles y maintiennent de nombreux techniciens (Bechtel, Kenog), en vue de réaliser, entre autres, la construction d'un gazoduc qui, par l'Espagne et le Portugal, devrait irriguer toute l'Europe du gaz d'Hassi r'Mel (avec une capacité de transport de 9,5 milliards de m3 par an). Or, les islamistes ne s'en sont jamais pris à un seul des 7 200 Américains employés dans l'industrie d'hydrocarbures en Algérie... "Sur les 120 étrangers assassinés, remarque Xavier Raufer, pas un seul Américain (...). Neutralité négociée ?, en juillet 1996, des expatriés américains fort repérables faisaient leur jogging sans protection aucune, dans le port pétrolier d'Arzew, près d'Oran..." Avec l'indépendance des républiques musulmanes de l'ex-Union soviétique, les stratèges et responsables américains savaient les capitaux et la technicité offerts par leurs sociétés allaient permettre un jour aux États musulmans de la CEI d'échapper à la tutelle politique et technologique russe. Ici, l'intérêt économique concordait parfaitement avec les objectifs fixés par la politique de défense des États-Unis dans cette région, elle même motivée par la pensée géopolitique anglosaxonne traditionnelle à laquelle nous avons déjà fait référence : - réduire la puissance russe en l'amputant de ses régions pétrolifères - contrer la menace islamiste chiite-iranienne dans la région, non seulement par la Turquie sunnite "laïque", mais également par le fondamentalisme sunnite rival (Taliban, Wahhabites, etc.). - contrôler les routes du pétrole et du gaz dans le Caucase et en Asie centrale, véritables « nouvelle route de la soie noire ». Dans leur volonté de désenclaver les richesses de l’Asie centrale et de réactiver une « route de la soie noire» excluant la Russie, les Etats-Unis ont tout d’abord considérablement amélioré, depuis la chute du Mur de Berlin, leurs relations avec sept anciennes républiques de l’ex-URSS (Azerbaïdjan, Géorgie, Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Turkménistan et Ouzbékistan) et établi avec la plupart d’entre eux des partenariats avec l’Otan (Partnership for Peace). Les Etats producteurs de pétrole de ces pays ont ainsi signé depuis une dizaine d’années toute une série d’accords d’exploitation, de recherche, de tracé de canalisations et de commercialisation avec des compagnies américaines. Aussi le gouvernement américain a-t-il instauré ces dernières années un groupe de travail interministériel spécialement consacré à l’énergie de la Mer Caspienne. Présidé par la NSA (National Security Council), organe suprême de la politique étrangère et de la sécurité américaine, ce groupe de travail se réunit régulièrement afin de réaliser des études de marchés et surtout d’élaborer une véritable stratégie de guerre économique pour le pétrole. D’après les évaluations de ce groupe, les réserves d’hydrocarbures de la Caspienne - « second Golfe Persique » - seraient le troisième réservoir mondial juste après le Proche-Orient (600 milliards de barils, 35 % de la planète) et la Sibérie. La zone de la Caspienne renfermerait des « réserves possibles » de 178 à 200 milliards de barils de pétrole (28 milliards de tonnes, 16 % des réserves mondiales), et de 1000 à 7500 milliards de mètres cubes de gaz, d’après les spécialistes américains. Au Kazakhstan, les réserves pétrolières sont évaluées à plus de 5 milliards de tonnes. Les Américains y ont créé la Texakabank (Banque du Texas et du Kazakhstan) et leurs pétroliers (Chevron, Unocal), suivis par Total et British Gas, comptent exploiter les gisements de la Caspienne et gérer le futur oléoduc Tenguiz/Novorossisk. Les compagnies américaines s’implantent également au Tatarstan, au Turkménistan et en Azerbaïdjan, où existent aussi d’importantes réserves d’hydrocarbures. Pour le seul Azerbaïdjan, les contrats pétroliers signés depuis 1994 atteignent déjà 30 milliards de dollars. L’Ouzbékistan est, quant à lui, depuis 1994, le deuxième producteur de gaz de la CEI après la Russie, avec un volume d’extraction annuelle de 50 milliards de m3. Aussi Exxon Oil and Gas Company prévoient-elles d’investir un milliard de dollars dans un projet d’exploitation mixte sur trente ans avec la société ouzbèke Ouzbekneftegaz. Texaco organise parallèlement la fabrication conjointe de lubrifiants et Mobil, Delta et Unocal participent à l’exploitation du potentiel énergétique ouzbek, grâce à des investissements directs et des actions de modernisation des structures en place. Les Etats-Unis sont donc aujourd’hui les premiers investisseurs en Ouzbekistan, avec un total annuel de 2 milliards de dollars injectés dans l’économie, depuis 1995. Le gouvernement ouzbek, qui, jusqu’en 1993, était le meilleur élève pro-russe de la CEI, joue maintenant la carte de l’expansion de l’Otan en Asie centrale.
D’Afghanistan en Tchétchénie, le flirt américano-islamiste sur fond de « nouveau grand jeu » pétrolier Le Turkménistan, qui retient lui aussi l’attention des compagnies pétrolières internationales - Unocal, Delta Oil, Mobil, Monument, Bridas, Petronas, Nioc, engagées dans différents projets d’oléoducs devant transporter le pétrole turkmène vers le Pakistan et l’Inde - renfermerait des réserves de gaz de l’ordre de plus de 20 billions de m3, et les réserves de pétrole du Kara Koum avoisineraient les 6 milliards de barils. Après la chute de l’ex-URSS, le Turkménistan chercha à acheminer son gaz vers les pays émergeants aux forts besoins énergétiques : à l’Est vers la Turquie et l’Iran, au Sud vers le Pakistan, l’Inde, la Thaïlande et même la Chine. Le Turkménistan ne pouvant compter sur les entreprises d’hydrocarbures russes, elle se rapprocha des compagnies occidentales et chinoises. Deux routes étaient possibles : à travers la Caspienne ou l’Iran. Mais le champ gazier de Shah Deniz, appartenant à l’Azerbaïdjan, est beaucoup plus attractif pour la Turquie, qui n’a donc pas manifesté d’intérêt pour le gaz turkmène. Restait donc la voie du Sud, traversant le territoire de l’actuel Afghanistan. Un premier projet concernant la construction d'un oléoduc traversant l'Afghanistan et débouchant dans un port pakistanais au nord de Karachi (Gwadar), commença à voir le jour dès 1994, et un tracé prit forme sous l’égide de la compagnie argentine Bridas, laquelle sera en partie écartée au profit de l’américaine Unocal. Le coût de construction prévu pour le gazoduc de 1400 kilomètres, atteignait près de 2,6 milliards de dollars. Ce plan fut soutenu entre 1995 et 1997 par Unocal et la compagnie Delta Oil, sa réalisation dépendant d'un retour de l'Afghanistan à la stabilité. Or, ce furent bien les Talibans, aujourd’hui tant stigmatisés par les Etats-Unis, qui furent alors courtisés car supposés capables de ramener cette stabilité. Ainsi le vice-président d'Unocal, Chris Taggart, admettait-il en 1997, que "la domination des Taliban pourrait être un facteur positif" pour la réalisation du tracé et que "les récents événements étaient susceptibles de favoriser le projet", envisageant alors une reconnaissance des Taliban par les États-Unis. C'est ainsi que Washington reçut en février 1997 des délégations de Taliban, afin de trouver avec eux un terrain d'entente alliant le retour de la stabilité à la construction de canalisations ; que des bureaux d'Unocal furent ouverts à Kaboul en mars 1997 ; et que la compagnie américaine se vit confier par les Taliban la tâche de former les Afghans (ouverture d'un centre à Kandahar) à la technologie des pipelines. Alors que les États-Unis avaient jugé inopportun de rouvrir leurs ambassades à Kaboul sous les gouvernements Rabbani et Massoud, ils s'empressèrent donc de reconnaître le pouvoir des Taliban lorsque ceux-ci prirent le contrôle de la capitale afghane le 26 septembre 1996, le département d'État publiant pour l'occasion un communiqué qualifiant de "positive" leur victoire et annonçant l'envoi d'une délégation officielle à Kaboul. " Le projet de gazoduc reliant le Turkménistan au Pakistan, répond à deux priorités américaines : assurer une liaison directe pour évacuer les hydrocarbures d'Asie centrale et de la Caspienne, où les compagnies américaines investissent massivement ; renforcer l'isolement de l'Iran, qui est [pourtant] le candidat naturel au tracé du gazoduc". En janvier 1998, un accord était passé avec les Talibans concernant le passage du gazoduc sur leur territoire. Les relations entre les Talibans et Washington étaient au beau fixe. Seuls les mouvements féministes américains osaient dénoncer ces liaisons dangereuses islaméricaines. Mais le prix alors bas du pétrole et donc du gaz, en plus de la situation d’instabilité de l’Afghanistan, compliqueront ce projet finalement fort politique que les institutions financières internationales refusaient de soutenir. Les attentats anti-américains perpétrés par Al Qaïda à Dar es Salam et Naïrobi allaient achever de discréditer et compromettre le projet afghan. C’est également dans ce contexte post-guerre froide que les stratèges et firmes américaines conçurent un projet ambitieux, appelé « Eurasian Transport Corridor », qui comprendrait tout un système de pipelines partant de l’Asie centrale jusqu'à la Mer Méditerranée (Ceyhan), en passant par le Caucase et donc l’Azerbaïdjan. Dans un souci d’efficacité et de rentabilité, Washington envisagea la construction d’un « Main Export Pipeline » (MEP), capable d’acheminer de l’Asie centrale aux marchés occidentaux, via la Turquie et les champs d’Azerbaïdjan (point de passage obligé du Main Pipeline) et de la Caspienne, le pétrole en provenance des principaux champs pétroliers du Caucase et d’Asie centrale. L’Azerbaïdjan allait devenir le centre névralgique du « Grand Jeu » pétrolier du XXIème siècle dans le Caucase, l’un des pays clé de la stratégie géoéconomique américaine. Il renferme par ailleurs d’innombrables gisements on et offshore (autour de la presqu’île d’Apchéron, point de départ des 2 oléoducs vers la Mer noire, lieu d’arrivée du pétrole et du gaz turkmène. Les Etats-Unis décrétèrent alors le Caucase « zone d’intérêts stratégiques américains ». Deux projets de tracés d’oléoducs destinés à exporter le pétrole de la Caspienne furent étudiés : celui du « Sud » : Bakou- Tbilissi-Ceyhan, (1730 km de long, le tronçon Tbilissi-Ceyhan restant à construire, voir carte), et celui du « Nord » : Bakou-Grozny-Novorossiisk. Les autorités politiques américaines (et non les décideurs économiques) optèrent d’emblée pour le tracé du Sud, pourtant moins rentable, les pays arabes proposant un troisième tracé. En effet, la modernisation du pipeline russe devait coûter moins d’un milliard de dollars pour un coût de pompage de 20-25 dollars la tonne, tandis que le projet Bakou-Tbilissi-Ceyhan était estimé entre 2,7 et 3,3 milliards de dollars pour un prix de pompage entre 42 et 110 dollars la tonne. D’un côté les compagnies pétrolières anglo-saxonnes insistaient sur le fait que l’oléoduc Nord était moins cher, de l’autre Washington, Bakou, Ankara, Tbilissi et les « perturbateurs » islamistes, instrumentalisés par Riyad et Washington, n’entendaient pas servir les intérêts russes, lesquels comptaient garder le contrôle des routes du pétrole. Aussi, le 30 mars 1999, la Tchétchénie, de plus en plus gagnée et menacée de l’intérieur par les milices néo-wahhabites proches de la mouvance de Ben Laden, ferma unilatéralement les vannes de l’oléoduc « nord », au prétexte que Moscou lui devait 100 millions de roubles. Ne parvenant plus à négocier avec Grozny, la Russie commença, le 7 juillet, à faire transiter le pétrole par la voie ferrée traversant le Daghestan et contournant la Tchétchénie, la société Transneft, propriétaire de tous les oléoducs russes, escomptant pouvoir construire rapidement une bretelle daghestanaise, ce qui pouvait « sauver » et sécuriser l’oléoduc « Nord » en contournant Grozny. Or le Daghestan, seule alternative possible au tracé tchétchène, était déjà en ébullition. C’est en en effet à ce moment précis de la « bataille des oléoducs » que les rebelles wahhabites d’Al-Khattab (chef islamiste jordano-saoudien) et Bessaïev, opposants islamistes au Président Maskhadov, qui s’était antérieurement entendu avec Moscou, rentrent en scène, vraisemblablement commandités ou instrumentalisés par les services secrets saoudiens et américains, et déstabilisent le Daghestan en proclamant la « république islamique » et le départ des « infidèles » russes. Comme par hasard, les premières actions des rebelles consistera à percer les oléoducs, portant ainsi un sérieux coup au tracé par le Nord (donc le Sud de la Russie) en compromettant la stabilité et la sécurité, donc ses chances de faisabilité, alors que les compagnies pétrolières occidentales le considéraient plus rentable… « Le chef de guerre tchétchène Chamil Bessaïev et son allié séoudien Khattab avaient-ils en tête, lorsqu’ils ont lancé leurs incursions au Daghestan, de couper la voie du pétrole azerbaïdjanais, questionne Sophie Shéhab ? Ces incursions ont commencé début août, juste après que Transneft ait réussi à organiser le transport de ce brut par chemin de fer » . Toujours est-il que les troubles tomberont à point nommé, car Moscou ne pourra plus, après cela, malgré tous les efforts diplomatiques déployés, faire changer d’avis des décideurs américains et encore moins d’Ankara et Bakou, décidées à abandonner définitivement l’oléoduc « Nord ». Un accord Bakou-Tbilissi-Ankara sera alors signé en marge du Sommet de « l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe » (OSCE) à Istambul les 18 et 19 octobre sous le haut parrainage de Bill Clinton. Washington considérera l’événement comme une victoire fondamentale dans la « bataille des oléoducs ». Lors de sa dernière visite à Ankara, le nouveau conseiller du Président Clinton pour la Caspienne, John Wolf, avait suggéré que le Bakou-Ceyhan fût également utilisé pour exporter l’or noir extrait d’autres pays de la région, principalement le Kazakhstan, qui déclara s’engager à exporter une partie de son pétrole via cet oléoduc. Globalement, dans le cadre du « nouveau grand jeu » pétrolier eurasiatique, Washington espérait à terme récupérer à son profit la vague d'alternance islamiste escomptée, en se présentant comme "l'ennemi du colonialisme" et des diverses formes de socialismes, " poisons idéologiques " européens, du point de vue islamique. N'ayant pas de passé colonial en Afrique et au Moyen-Orient, les Etats-Unis avaient beau jeu de se présenter comme les défenseurs de la « liberté » et du « droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ». Il est d'ailleurs courant, en Amérique, d'entendre et de lire des déclarations de soutien aux opposants "démocrates islamistes" et anti-russes d'Asie centrale. C'est ainsi que les dirigeants de l'opposition islamiste tadjike, à l'origine de la guerre civile qui secoue ce pays depuis plusieurs années, furent reçus en février 1995, à New York et Washington. Les deux vice-premiers présidents du Mouvement de la Renaissance Islamique, Khodji Akbar Touradjanzade et Muhammad Charif Himmatzade, furent en effet accueillis comme de véritables chefs d'États par des personnalités américaines, de Zbigniew Brzezinski à Mme Robin Rafil, adjoint au secrétaire d'État, en passant par James Collins, alors coordinateur spécial du département d'État sur les affaires de la CEI. Déjà, entre la fin du XIXe et le milieu du XIXème siècle, la Grande-Bretagne, inspiratrice de la diplomatie confessionnelle des Etats-Unis, avait soutenu l’organisation internationale des Frères musulmans dès leur création par Hassan al-Banna en 1928, pour contrer les nationalistes du parti Wafd, ainsi que la Muslim League et le Jamaat i-islami dans les Indes, afin de diviser le camp anti-colonialiste, ce qui aboutira à la création, en 1947, du Pakistan islamique. Cette stratégie des « ventres-mous », permettra de faire échec aux mouvements réformistes adversaires des panislamistes de l'époque. Elle contribuera également à compromettre le développement scientifique et économique du monde islamique, prisonnier de préceptes religieux archaïques, donc maintenus dans un sous-développement philosophico-économique susceptible de renforcer la dépendance vis-à-vis des puissances occidentales. Parfaits héritiers d'Albion, les Américains feront de même en consolidant le pouvoir obscurantistes des Wahhabites dans le Golfe, lesquels avaient également bénéficié de la bienveillance de Londres, après que celle-ci abandonnât les Hachémites, rivaux des Saoud, bien plus ouverts à l'Occident et à la modernité. À la tête du plus riche État islamique du monde, bénéficiant de la manne pétrolière, l'Arabie Saoudite portera cette fois-ci un coup fatal à l'aggiornamento de l'islam. Elle deviendra l’épicentre du séisme islamiste dans le monde et la principal allié islamique des Etats-Unis, avec la Turquie et le Pakistan, sous la guerre froide contre le bloc soviétique.
Islamisme contre nationalisme arabe : le rôle central de l’Arabie Saoudite dans l’effervescence islamo-terroriste mondiale Le drame du 11 septembre agira là aussi comme un immense électrochoc de prise de conscience : jusqu’alors adeptes de « l’omertà wahhabite » et enclins à couvrir le rôle plus qu’ambigu de la « dictature protégée » saoudienne, les Etats-Unis sembleront découvrir tout à coup que l’épicentre mondial de l’islamo-terrorisme à l’origine des attentats de Manhattan n’est autre que leur protégé du Golfe. « Les islamistes, écrit Yves Lacoste, doivent une grande partie de l'influence qu'ils exercent dans l'ensemble des pays musulmans aux moyens financiers que leur donne la dynastie saoudienne depuis l'époque où il lui importait de contrer les thèses nassériennes de l'unité arabe par l'exaltation d'un projet plus flou et plus lointain, donc moins dangereux, celui de l'unification de tous les musulmans (...). D'où le financement par l'Arabie Saoudite des mouvements fondamentalistes avec l'aval des États-Unis pour lesquels il s'agissait d'un antidote à la subversion communiste ». Craignant d'être contraint de partager avec les pays arabes frères le fruit de la rente pétrolière au cas où le nationalisme arabe socialiste s'étendrait, le royaume saoudien apportera donc, à partir des années 70, une aide considérable aux mouvements islamistes sunnites. Les piliers de l'aide aux mouvements islamistes, furent d'une part l'organisation Rabitat ul-alem el-islami fondée en 1963 et qui recevait des fonds de l'Aramco, et, d'autre part, les consortiums des banques islamiques, dont Fayçal-Finance et El-Baraka. Dans le contexte de la guerre froide, l’idée majeure des Saoud est donc de mettre au point une « Ligue islamique » contre le socialisme et la nationalisme arabes à la Nasser, en proposant un « pacte islamique » aux Etats où domine l’islam, ralliant ainsi essentiellement les plus conservateurs (Pakistan, Turquie, Iran, Maroc, Soudan, Jordanie) dans ce qui ressemblait plus à un avatar du Pacte de Bagdad. Le lit de l'islamisme sera par conséquent préparé dans un premier temps par la promotion d'un islam fondamentaliste dont l'introduction au sein des législations des États musulmans sera la condition sine qua non de l'aide au développement. La quasi totalité des réseaux islamistes implantés au Proche-Orient, en Afrique et en Occident, seront ainsi financés par l'État saoudien et par le biais d'institutions islamiques internationales qu'il contrôle : l'Organisation de la Conférence Islamique (créée en 1970), la Ligue islamique mondiale (ONG aux objectifs missionnaires, créée en 1962), et surtout les holdings et banques saoudiennes. Amorcée essentiellement à partir des années 80, cette aide a également visé, depuis l'effondrement de l'Union soviétique et la guerre du Golfe, à contrer l'influence de la révolution iranienne. En Égypte, le rôle des Saoudiens dans le développement de l'islam radical se fit sentir dès les années 70, période au cours de laquelle Anouar El-Sadate, lui-même ancien Frère musulman, arrive au pouvoir et entame les premières négociations avec les islamistes et les Saoudiens. Réfugiés en Arabie Saoudite pendant l'épopée nassérienne, les Frères musulmans égyptiens reviennent alors des pays du Golfe armés de pétrodollars qui leur serviront à renforcer leur influence dans la société égyptienne. C'est également dans les années 70 que le prix des hydrocarbures augmentera suite à la guerre d'octobre 1973, une hausse du cours du brut provoquée par les pays arabes producteurs de pétrole mais également par les sociétés pétrolières américaines. Ceci aura pour conséquence l'enrichissement considérable des pays musulmans producteurs, notamment l'Arabie Saoudite - dont les revenus annuels sont passés, entre 1973 et 1978, de 4,35 à 36 milliards de dollars - qui investira une grande partie de ses rentes dans la promotion de l'islam hanbalite, celui dont s'inspirent les islamistes sunnites et les wahhabites. Pour la seule année 1973, la richesse saoudienne sera multipliée par quatre, l’Arabie devenant d’un coup l’un des plus importants investisseurs à l’étranger. Ses pétrodollars inondent les marchés financiers : 40 % des avoirs détenus par les Saoudiens à titre privé sont investis en Europe et aux Etats-Unis dans des actions de sociétés ou dans l’immobilier. Y compris pour faire pression sur l’Occident, comme on le verra durant les deux chocs pétroliers ou durant les guerres balkaniques, où l’Arabie jouera un rôle considérable, avec l’Iran, dans le contournement de l’embargo sur les armes et dans le soutien extérieur aux Moujahidines islamistes, l’Occident ayant été sommés de jouer la carte islamique contre la Yougoslavie. En fait, la coopération américano-saoudienne est encore plus étroite qu’il n’y paraît, facilitée qu’elle est par une véritable interdépendance politico-économique entre les deux pays : l’Arabie saoudite est le premier fournisseur énergétique des Etats Unis, avec plus de 18 % de leur approvisionnement. Elle détient 25 % des réserves pétrolières de la planète (quarante milliards de tonnes de réserves prouvées). Elle est le troisième producteur et premier exportateur mondial de brut. Pour la seule année 2000, elle a produit plus de 7 millions de barils par jour et exporté quatre cent douze millions de tonnes, soit plus d’un quart du flux mondial, encaissant le pactole de quarante milliards d’euros. Cette prépondérance du facteur pétrolier fait des liens avec ce pays, même après le 11 septembre, l’une des priorité stratégiques des Etats-Unis. Centre névralgique de la mise en œuvre de la stratégie pro-islamiste des Etats-Unis, du Pakistan et de l’Arabie saoudite, l’Afghanistan sera longtemps l’un des lieux de prédilection de l’action des structures saoudiennes de soutien au Jihad mondial contre l’empire soviétique athée. En Afghanistan, les combattants saoudiens dans les rangs d’Al-Qaïda étaient près d’un millier et formaient le contingent étranger le plus important. Le jihad en Afghanistan contre le communisme avait fourni un formidable exutoire à la jeunesse islamiste saoudienne. Pour soutenir l’effort de guerre des moujahidines, Riyad mettra au point un vaste réseau d’organisations caritatives islamistes, les « ONG d’Allah ». L’une des plus connues d’entres celles qui sévirent sur le front afghan sera l’Organisation du Secours Islamique International (International Islamic Relief Organisation ou IIRO), fondée à Jedda en 1978. L’association reconnaît être financée par de généreux donateurs saoudiens via la zakat, l’aumône légale. On sait par exemple que le ministre de la défense saoudien le prince Sultan ben Abdulaziz, admet verser à lui seul plus de trois cent mille euros à l’IIRO. L’IIRO sera même élevée en 1995 au rang de membre invité de l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI). La branche européenne de l’ONG, siègeant à Londres depuis 1985, et dirigée par le saoudien Abdullah Saleh al-Obaïd, contrôle plusieurs bureaux en Europe. Preuve des liens étroits tissés entre l’IIRO et Al Qaïda, c’est la propre beau-frère de ben Laden, Mohammed Jamal Al-Khalifa, qui a constitué la branche philipine de l’IIRO en 1992. Abdallah Mohammed Ben Laden, l’un des frères de Ben Laden, a quant à lui reconnu que sa famille versait chaque année des dons importants à cette « ONG d’Allah ». Outre la volonté de contrer le nationalisme arabe, les Saoudiens avaient d’autant plus facilement financé les Islamistes et envoyé des volontaires en Afghanistan qu’ils escomptaient ainsi calmer leur propre opposition islamiste, qui avait mis en danger le régime lors de la prise de La Mecque en 1979, et donc exporter leurs encombrants dissidents islamistes. La CIA estime tout de même à plus de 25 000 le nombre des ressortissants saoudiens qui seraient passés par les écoles coraniques depuis 1980. L’Arabie saoudite a donc formé, armé, soutenu, financé les Frères musulmans dans le monde entier depuis les origines du mouvement. C’est que la monarchie saoudienne n’est ni un Etat ni une nation au sens moderne du terme, mais une idéologie totalitaire installée sur les lieux saints de l’islam dont la finalité est la propagation de la foi wahhabite partout dans le monde. Le Vatican wahhabite et son clergé disposent en Arabie d’un budget colossal de onze à quinze milliards d’euros annuels consacré à encadrer la société saoudienne et à financer à l’étranger jusqu’aux Etats-Unis et l’Europe, d’innombrables mosquées et centres culturels qui sont de surcroît bien souvent de véritables bases logistiques pour la subversion islamiste et le jihad contre les « Judéo-croisés ». N’oublions pas qu’au nom de ce principe de conquête spirituelle de la planète et de cet idéal du jihad sans frontières, ce sont près de vingt-cinq mille jeunes saoudiens qui remplissent aujourd’hui les rangs des «Moujahidines » de la Tchétchénie au Kosovo et à la macédoine en passant par le Cachemire, la Bosnie, l’Algérie ou les Philippines. Après la chute du Rideau de fer, et surtout à la suite de la guerre du Golfe, l'aide saoudienne directe aux mouvements islamistes diminua significativement, les islamistes ayant fustigé la position pro-occidentale de l'Arabie Saoudite. Mais il ne s'agit que de l'aide publique officielle. Il ne faut pas oublier que la stabilité intérieure de la monarchie saoudienne repose sur l'alliance entre l'établissement religieux wahhabite. Or "l'établissement » religieux a déjà fait ses concessions en tolérant le rapprochement poussé entre le régime et l'Occident. En contrepartie, l'autorité wahhabite n'est pas prête à accepter de rompre le financement destiné aux mouvements islamistes proches d'elle". Concernant l'aide publique indirecte, l'Arabie Saoudite et le Koweït continuent de financer des organisations islamistes dans le monde entier à travers des sociétés-écrans : Conseil de la Bienfaisance islamique, Beit el-Zakat (Maison de la Charité), Association de la Réforme islamique, etc. "L'Arabie Saoudite n'a plus de budget consacré au terrorisme. Mais les 4 000 princes qui dirigent le royaume financent au coup par coup les mouvements islamistes, comme autrefois on achetait des indulgences", explique Xavier Raufer, professeur à l'Institut de Criminologie. Citons, par exemple, Youssef Djamil Abdelatif, richissime financier saoudien actionnaire de Sony, qui offrit un million de dollars à Ahmed Simozrag, l'un des trésoriers du FIS. Pour ce qui est de l'aide privée, les hommes d'affaires saoudiens possédant des fortunes colossales continuent de financer tel ou tel mouvement. Le saoudien Oussama Ben Laden, dont la fortune est estimée à 300 millions de dollars (1,8 milliard FF), est ainsi considéré comme l'un des plus importants financiers des islamistes dans le monde. Officiellement désavoué par le royaume saoudien, et réfugié en Afghanistan, le milliardaire continuera de financer les réseaux islamistes sunnites à travers le monde. Financier des Taliban, lesquels lui étaient redevables et refusèrent toujours, pour cela, de le livrer aux Américains, Ben Laden demeura en contact étroit avec sa famille, l'une des plus riches du Royaume saoudien, ainsi qu'avec le clan ultra puissant des Sudaïri, auquel appartient le prince Turki Ibn-Fayçal, chef des services secrets saoudiens - jusqu’au 30 septembre 2001 - avec qui Ben Laden créa la " Légion islamique" afghane dans les années 80, milice directement soutenue par la CIA et Riyad. Le prince Ibn-Fayçal demeurera jusqu’à son limogeage en étroite relation avec les Talibans, en particulier avec le Mollah Omar, leur chef suprême. Concernant des relations entre Al Qaïda et l’Arabie saoudite, les conclusions du rapport sur «l’environnement économique d’Oussama Ben Laden », on sait que ceux-ci subsistèrent jusque fin août 2001, c’est-à-dire jusqu’à l’éviction du prince Turki de la tête des services de renseignements saoudiens. « Toutes les réponses, toutes les clés permettant de démanteler l’organisation d’Oussama Ben Laden se trouvent en Arabie saoudite » , n’hésite pas à déclarer John O’Neill, ancien coordinateur de la lutte anti-terroriste aux Etats-Unis et numéro 2 du FBI à New York.
De l'étonnant "lâchage" du Chah par l'administration Carter à la réconciliation irano-américaine de 1997 D'après l'universitaire iranien Houchang Nahavandi, la Savak (Organisation de la Sécurité et des Renseignements de l'État, mise sur pied par la CIA et le Mossad), sera l'un des principaux facteurs de déstabilisation interne de l'Iran impérial, lorsque le pro-américain Teymour Bakhtiar en prendra la direction de 1953 à 1960. Après le limogeage de ce dernier, qu'ils déploreront vivement, les États-Unis auront beau jeu, entre 1961 et 1979, de dénoncer les violences d'une organisation qu'ils avaient contribué à mettre en place mais qu'ils craindront vite de ne plus pouvoir contrôler. De fait, à partir de 1961, les relations entre le Chah et l'administration Kennedy seront de plus en plus tendues et l'ambassadeur Averell Harriman inaugurera une campagne de disqualification de l'Iran impérial, "exigeant de profonds changements en matière de droits de l'homme". Les démocrates étaient-ils conscients que cette campagne contribuait à légitimer de facto le camp khomeyniste ? Dans le cadre de la "révolution blanche", entreprise entre 1963 et 1978, l'Iran sera pourtant entièrement transformé et modernisé, de manière autoritaire certes, mais c'était là, d'après le Chah, le prix à payer pour un décollage en flèche : équipements urbains, infrastructures routières et ferroviaires, aviation civile, armée, instruction. Certains observateurs émettront alors l'hypothèse que les Américains n'auraient pas vu d'un très bon oeil le développement économique de l'Iran. "L'administration Carter, écrit le comte Alexandre de Marenches, ancien chef des services spéciaux français, dans son désir imbécile de changer le système politique en Iran, avait fait pression sur le Chah qui, affaibli, ordonna à ses forces armées de ne pas réagir. Mieux, l'ineffable Carter dépêcha en Iran le général Huyser qui, au cours d'une tournée des popotes, prévint les forces armées iraniennes, entièrement fournies en matériel américain, qu'elles n'auraient plus une seule pièce détachée au cas où elles voudraient réagir ; ainsi on mit au pouvoir Khomeyni et on déclencha la révolution chiite". Mais il nous faut replacer la stratégie pro-islamiste des États-Unis dans le contexte de la guerre froide : pour porter un coup final à l'Union soviétique, le département d'État décida de resserrer ses liens avec deux de ses plus redoutables ennemis en Asie : la Chine et l'islamisme. Washington retira donc sa reconnaissance de Taiwan et se rapprocha dès janvier 1979 de la Chine populaire, stimulant ainsi la lutte d'hégémonie entre Pékin et Moscou. On comprend mieux, dans ce contexte, les raisons du soutien que les États-Unis décidèrent d'apporter à de nombreux mouvements islamistes, surtout sunnites. De la même manière, l’allié indéfectible des Etats-Unis qu’est Israël, menacé par le nationalisme arabe et le terrorisme palestinien (FPLP, Fatah) - soutenus par le bloc-soviéto-communiste, et voulant saper l'emprise de l'OLP - favorisa également, entre la fin des années 1970 et le début des années 90, l’émergence de certains mouvements islamistes palestiniens dans les territoires occupés, principalement le Hamas. "L'OLP étant considéré comme le pire ennemi, raconte Victor Ostrovsky (membre du Mossad jusqu'en 1988), le Mossad avait tendance à croire que tout ce qui discréditait les Palestiniens était bon à prendre ». Pour Tel Aviv, l'État irakien et les mouvements nationalistes arabes socialisants étaient plus dangereux que l'Iran islamiste. Bagdad était en train d'acquérir la première industrie nucléaire civile du monde arabe, grâce à une coopération scientifique avec la France, qui s'apprêtait à vendre à l'Irak un réacteur nucléaire de 700 mégawatts. Les deux pays insistaient sur l'utilisation civile du réacteur, supposé fournir de l'électricité pour Bagdad, mais Israël craignait qu'il serve à fabriquer des bombes atomiques destinées à l'anéantir. C'est ainsi que le service d'espionnage de l'armée israélienne, Aman, décida de stopper par la force les projets nucléaires de Saddam Hussein (assassinat du physicien Yaya El Meshad à Paris ; destruction du réacteur nucléaire entreposé à la Seyne-sur-Mer en mai 1981 ; destruction de la centrale atomique de Tuwaïtha en juin 1981). Américains et Israéliens ne voulaient pas concéder aux Irakiens laïques ce qu'ils avaient toléré du Pakistan fondamentaliste ou même à l’Iran khomeyniste. Au cours des années 80-90, et comme le montrera l’affaire Iran-Gate (ou Iran-Contra), qui révéla une entente, tactique, certes, entre l'Iran khomeinyste, Israël et les Etats-Unis qui conclurent des contrats de ventes d'armes avec l'Iran - les relations entre l’Iran et les Etats-Unis ne seront jamais aussi mauvaises qu’on ne le prétendit, d’autant qu’à partir de la guerre du Golfe, l’Iran des Mollah sera systématiquement préféré à son voisin socialiste et nationaliste irakien, pourtant à l’époque anti-islamiste. Concernant l’Iran, Etat islamiste phare, les Etats-Unis ont opéré depuis 1997 un sérieux rapprochement avec l'Iran, notamment depuis la déclaration du Président iranien Mohamed Khatami à CNN le 7 janvier 1998 saluant " le Grand peuple américain ". Il s'agit là d'un changement d'attitude capital de Washington et de Téhéran, rapprochement favorisé notamment par Robert Pelletreau, ex-secrétaire-adjoint ou encore John Deutsch, ancien patron de la CIA, qui luttaient depuis huit ans aux côtés du lobby pétrolier américain pour que la doctrine du " double containment " contre l'Irak et l'Iran soit révisée en faveur d'un dégel irano-américain et d'un renforcement du containment contre Bagdad. Pour la première fois depuis la rupture diplomatique entre Washington et Téhéran en 1979, l'Administration américaine proposa ainsi par écrit, au gouvernement iranien, le 9 janvier 1998, l'ouverture de conversations directes . Troublante également la déclaration d'un autre pilier de l'ombre - du régime iranien, Dorri-Najafabadi, Ministre du Renseignement, déclarant le 16 janvier 1998, suite à l'allocution de Khatami, que " la République islamique d'Iran peut nouer des liens d'amitiés avec le grand peuple américain, comme avec toute nation, y compris la nation israélienne". En réalité, le dégel s'explique par le fait que l'Iran est un " Etat-pivot " stratégique pour les Etats-Unis, comme l'explique Zbigniew Brzezinski dans Le grand Echiquier, et que l'Iran apparaît de plus en plus comme un élément de stabilité en comparaison avec ses turbulants voisins. Ceci explique entre autres pourquoi les Américains ont finalement donné leur accord en août 97 à la construction d'un gazoduc devant transporter du gaz naturel turkmène vers la Turquie et l'Europe via le réseau iranien, la loi d'Amato Kennedy étant " exceptionnellement " contournée pour l'heure... Dans la même logique, les EU n'ont jamais empêché le Pakistan fondamentaliste d'acquérir l'arme atomique ou l'Iran d'acquérir une industrie nucléaire civile, dont on sait qu'elle est aussi avancée que l'était celle de l'Irak en 1990 et qu'elle devrait bientôt déboucher, si cela n'est déjà pas le cas, sur la possession d'un arsenal stratégique nucléaire.
La stratégie de la « ceinture verte » contre le communisme Décidés à déstabiliser "l'empire du mal", la CIA mit sur pied, entre 1977 et 1978, en collaboration avec les services spéciaux turcs et saoudiens, des réseaux de propagande islamiste destinés à infiltrer les mouvements nationalistes musulmans et le clergé sunnite en Asie centrale. Des exemplaires du Coran et de la littérature interdite par Moscou, sur les héros de guerres anciennes contre les Russes, tel Chamil, furent introduits en masse, ainsi que des armes. Ces réseaux furent organisés sous l'autorité du patron du Conseil national de sécurité (NSC), Zbigniew Brzezinski, qui parvint à convaincre Carter de jouer la carte islamique pour affaiblir l'Union soviétique. L'invasion de l'Afghanistan par l'Union soviétique en décembre 1979 surviendra à point nommé et elle fera basculer dans le camp de Brzezinski les officiels américains réservés vis-à-vis de la stratégie islamiste. Dans ses Mémoires (From the Shadows, éd Simon and Schuster, 1997), l'ancien directeur de la CIA Robert Gates affirme même que les services secrets américains avaient aidé les moujahidînes, en rébellion contre Najibullah, dès le 3 juillet 1979, soit six mois avant l'invasion soviétique. Zbigniew Brzezinski confirme ce fait lorsqu'il déclare que la CIA aurait en fait, à travers cette opération clandestine, " sciemment augmenté la probabilité de l'invasion soviétique " et réussi ainsi à " attirer les Russes dans le piège afghan " . Dans ses Mémoires, l’ancien Directeur de la CIA Robert Gates affirme même que les services secrets américains avaient commencé à aider les Moudjahidin - en rébellion contre le pouvoir communiste de Najibullah - dès le 3 juillet 1979, soit six mois avant l’invasion de ce pays par les Soviétiques. Zbigniew Brzezinski confirme pour sa part cette information lorsqu’il confesse que, bien que la CIA se défende d’avoir ainsi cherché à provoquer l’invasion de l’Afghanistan, elle aurait en fait, à travers cette opération clandestine (covert action), « sciemment augmenté la probabilité qu’ils le fassent (…). Cette opération secrète était une excellente idée. Elle a eu pour effet d’attirer les Russes dans le piège afghan » . Quelques jours à peine après l'invasion de l'Afghanistan, Carter décida de se rapprocher du Pakistan, alors dirigé par le général islamiste Zia-Ul-Haq, et il promit à ce dernier, le 4 janvier 1980, lors de sa déclaration télévisée, que les États-Unis défendraient son pays contre la menace soviétique toute proche, conformément aux accords de défense américano-pakistanais. Après l'élection de Ronald Reagan, la nouvelle administration accepta totalement les plans du Conseil National de Sécurité et de la CIA élaborés sous Carter, sachant pourtant que le prix de cette aventure serait la radicalisation de l'islamisme anti-occidental un peu partout dans le monde. Les États-Unis décidèrent alors de monter la plus grande opération clandestine jamais réalisée depuis 1945. William Casey, chef de la CIA, et le Prince Turki Bin Fayçal, chef des services secrets saoudiens, toujours en fonction, ne voulant pas que Washington et Riyad fussent mêlées de trop près aux opérations en Afghanistan, ce furent les services secrets pakistanais, l'Inter Service Intelligence (ISI), qui se chargèrent de recruter les combattants islamistes et de ventiler l'aide financière aux Moudjahidiîn. Ils confieront une partie du travail à des Frères musulmans arabes et au parti islamiste pakistanais Jamaat-i-Islami, d'où sont issus nombre de conseillers du Général Zia-Ul-Haq. La CIA fit donc livrer les premières armes aux rebelles afghans dès janvier 1980, via l'ISI : fusils Enfield 303, lance-roquettes RPG-7 et kalachnikovs en provenance d'Égypte. En mars 1985, le président Reagan décida d'augmenter l'aide aux moudjahidîn, rebaptisés pour les médias "combattants de la Liberté". « William Casey, qui avait fait l'année précédente une visite au Pakistan, avait émis des appréciations tellement positives sur l'ISI, pourtant ouvertement fondamentaliste, que dès 1985, le montant de l'aide américaine pour les Moudjahidîn fut doublé », confirme Assem Akram. C'est ainsi qu'au terme de négociations secrètes, Ronald Reagan signa la Directive de Décision de Sécurité Nationale - NSDD - n° 166 autorisant la livraison de 1000 missiles antiaériens Stinger. La CIA étant réticente au départ, ce sera le Conseil national de sécurité, en la personne de Vincent Cannistraro, agent de la CIA devenu directeur du programme espionnage au NSC, qui parviendra à faire admettre ses vues auprès du président américain. « Moudjahidîn, vous n'êtes plus seuls, votre combat est le nôtre", lança Ronald Reagan en janvier 1988. Entre 1980 et 1989, la résistance afghane recevra des Américains près de quinze milliards de dollars d'assistance militaire. La CIA et les Pakistanais recrutèrent alors, parmi les sept groupes fondamentalistes d'Islamabad, le plus déchaîné des chefs rebelles, Gulbudin Hekmatyar, chef du parti islamiste Hezb-islami, trafiquant de drogue ambitieux et féroce. Outre la volonté de nuire à Moscou, les Américains envisageaient d'encourager un fondamentalisme sunnite et conservateur, allié de Washington et pouvant neutraliser l'expansion de l'islamisme chiite. L'embryon d'une "Internationale islamiste sunnite" prit donc corps dans le contexte de la guerre d'Afghanistan autour de personnages clés tels que Qazi Hussein Ahmed, dirigeant du Jamàat islami pakistanais, Ben Laden, qui faisait le lien entre services secrets saoudiens, américains, pakistanais et volontaires arabes, et d'autres islamistes proches des Frères musulmans et du Gamaà égyptien, notamment son chef Omar Abdel Rahmane, impliqué dans l'attentat du World Trade Center, et dont les deux fils se trouvent toujours aux côtés des Talibans. Connu pour avoir publiquement approuvé l'assassinat d'Anouar Al-Saddate, le cheikh égyptien obtiendra cependant, en mai 1990, un visa au consulat américain de Khartoum, suivi d'une carte verte à son arrivée dans le New Jersey. Les fondamentalistes de tous les pays musulmans furent alors encouragés à aller faire le jihad en Afghanistan et au Cachemire ou à s'entraîner à Peshawar (base-arrière pakistanaise des Moujahidines). Au début des années 80, 3 000 arabes combattaient en Afghanistan. Quelques années plus tard, il seront 16 000 auprès de Hekmatyar et Ben Laden. Dès 1984, en effet, des milliers de militants islamistes, parmi les plus remuants du Proche-Orient, partent pour l'Afghanistan. Un riche Saoudien, Oussama Ben Laden, agissant avec l’aval et le soutien du prince Turki Ben Al Fayçal Ben Al Saoud, le chef des services secrets saoudiens, lui-même liés aux services pakistanais de l’ISI et à la CIA, coordonne leur recrutement. C’est en fait en janvier 1980 que Ben Laden débarque en Afghanistan, via Peshawar, y rencontrant les principaux leaders de la résistance anti-russe islamiste afghane : Burhanuddin Rabbani, dirigeant du Jamiat-i-Islami, présenté aujourd’hui comme un « modéré », Rassoul Sayyaf, chef de l’Ittehad, Gubuldin Hekmatyar et Yunus Khales, dirigeants des deux factions concurrentes du Hezb-i-Islami. A Peshawar, les Moujahidines sont pris en charge par le bureau des services du jihad (mektab ul khedamât), un organisme dirigé par Abdullah Azzam, islamiste Jordano-palestinien ultra-radical qui fondera la Légion islamique après avoir enseigné la théologie en Arabie saoudite et noué des liens avec les services secrets du GID, en particulier son patron, le prince Turki. Egalement conférencier à Islamabad, au Pakistan, et très tôt en contact avec la « résistance » islamiste afghane de Peshawar, Azzam agira de concert avec Ben Laden, qu’il avait formé en Arabie saoudite dès l’âge de 14 ans, créant avec lui la « maison d’hôtes », « bayt al Ansar », destinée à accuellir les Arabes volontaires pour le jihad contre les Russes. En étroite collaboration avec l’ISI et la CIA, Azzam aura pour tâche essentielle d’accompagner les volontaires arabes pour combattre les Soviétiques. Figure de l’islamisme international, Azzam est un militant anti-sioniste de la première heure. Disciple du Grand Mufti de Jérusalem et membre des Frères musulmans, son action ne se limitera pas au seul théâtre afghan. Il s’exprime en Turquie lors de colloques religieux devant les militants du Milli Gorüs. En Egypte, avec la bénédiction d’Al Sadate, il utilise les vecteurs du Jihad et de la Gamaà. En France, il visite l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF) et la Ligue Islamique Mondiale. En Arabie, son enseignement est sans ambiguité : « seuls le fusil et le jihad. Aucune négociation, aucune conférence, aucun dialogue »... En 1982, au plus fort de la stratégie pro-islamiste de l’Amérique, un centre de recrutement pour combattants islamistes, le " El-Kifah Center ", est ouvert par la CIA, à Brooklyn - sous l'autorité de William Casey. La direction en avait été confiée à l'égyptien Mustafa Shalabi, proche d’Abdullah Ezzam. Les volontaires recrutés dans ce centre sont autorisés à s'entraîner à tirer au High Rock Shooting Range de Naugatuck dans le Connecticut. 17 centres semblables à l'El-Kifah Center seront ouverts par la suite dans d'autres États de l'Union.
Pérennité de la stratégie américaine pro-islamiste après la chute du mur de Berlin Malgré l'opposition progressive du département d'État, l'aide américaine aux combattants islamistes afghans et pakistanais fut en partie maintenue après le retrait des Soviétiques des maquis afghans (février 1989). Les camps installés en zones tribales afghanes, jadis destinés à former des Moudjahidines anti-soviétiques, n'ont jamais fermé. Les réseaux internationaux continuent de recruter pour toutes les jihad en cours : Etat islamique en Afghanistan, Yémen avant 1994, Cachemire, Bosnie musulmane et même Kosovo, et désormais, Etats-Unis… Rappelons tout de même que le GIA et le FIS sont les créations des " Afghans ", jadis entraînés par la CIA et l'ISI : Saïd Mekhloufi, Kamareddin Kherbane, Abdallah Anas, gendre de Abdullah Azzam, membres du FIS, sont des anciens " afghans ", tout comme les premiers chefs du GIA : Tayyeb el Afghani (tué en novembre 1994), Djaffar el Afghani (tué en mars 1994), Chérif Gousmi (assassiné en septembre 1994), ou le Syrien Abou Messaab et l'Egyptien Abou Hamza al Misri, idéologues d'Al Ansar, journal du GIA publié à Londres. Les chefs du mouvement islamiste égyptien Gammaà Islamiyya : Fouad Qassim et Ahmed Taha, sont également d'anciens " afghans ", comme Ahmed Zawahiri, dirigeant du Jihad égyptien, qui cosigne les communiqués terroristes de Bin Laden. Concernant la rébellion islamiste du Cachemire, le mouvement Harakat al Ansar disposait de camps d'entraînements dans la province afghane de Khost (qui fut la principale cible du bombardement américain du 21 août 1998). Le chef présumé du groupe qui a commis l'attentat de Louxor contre les touristes européens en septembre 1997 (Mohammad Abdel Rahmane) est aussi un "afghan ". Enfin, les attentats du World Trade Center de septembre 2001 comme ceux perpétrés par la même nébuleuse d’Al Qaïda entre 1990 et 1998 ont tous été organisés et planifiés par d’anciens afghans proches de Ben Laden, principalement les cerveaux Ayman Al Zawahiri et Souleiman Abou Gaith et Mohamed Atef. Les Etats-Unis portent donc une responsabilité écrasante dans l'exacerbation de la menace islamiste anti-occidentale qui surgit un peu partout dans le monde, même si le monstre enfanté a fini par échapper à son concepteur et même à se retourner violemment contre lui. En dépit des attentats anti-américains du World Trade Center de février 1993 et du 7 août 1998, contre les ambassades américaines en Afrique, et dont les inculpés étaient tous d'anciens "afghans", Washington ne remit pas réellement en cause son soutien aux mouvements et États fondamentalistes de par le monde, ceci jusqu’au 11 septembre. Jusqu’à une date récente, le département d'État ne partageait pas la méfiance des officiels européens, surtout français, vis-à-vis de l'islamisme, considérant improbable le phénomène de contagion à toute l'Afrique du Nord et au reste du monde musulman. Il continuait d'établir une différence entre "islamisme modéré" et "extrémiste". Bien sûr, les officiels et chercheurs américains n'avaient pas tous la même opinion quant à l'attitude à adopter vis-à-vis de l'islamisme. Deux écoles s'affrontaient : - la première, représentée par Samuel Huntington, Cyrus Ben Works, Yossef Bodansky, Steve Emerson, Daniel Pipes, l'islamologue Bernard Lewis, ou Martin Indyck, ancien responsable pour le monde arabe au NSC, considérait que l'islam politique allait devenir, à terme, une menace pour l'ensemble du monde non-musulman et en particulier pour l’Amérique. Spécialiste des questions de terrorisme, Yossef Bodansky refusait de distinguer le "bon" intégriste du "mauvais", estimant que le terrorisme islamique était l'instrument d'une stratégie dont les gouvernements de Téhéran, Tripoli et Khartoum sont les inspirateurs et les pourvoyeurs de fonds et d'armes. Ce qui surévalue d'ailleurs le rôle de ces derniers et minimise celui plus insidieux des États pétroliers du Golfe et du Pakistan. - la seconde école estime au contraire "que le réveil islamique s'inscrit dans l'évolution politique des sociétés musulmanes et qu'il n'est nullement hostile à l'Occident et aux valeurs de la démocratie moderne". Elle dominait au sein de l'administration Clinton, en particulier parmi les officiels les plus proches de l’ex-président américain, tels Antony Lake, ancien chef du SNC, Madeleine Albright, Christopher Hill, alors ambassadeur des Etats-Unis en Macédoine-FYROM, Richard Hobrooke, émissaire spécial de Clinton en Bosnie, à l'origine de l'union militaire croato-musulmane contre les Serbes (4 aout 1995) et de la création d'une Bosnie islamique indépendante, Robert Pelletreau, ancien secrétaire adjoint à la défense, chargé des affaires de Sécurité internationale, et Zbigniew Brzezinski. "L'islam n'est pas notre ennemi et nous ne sommes pas ses ennemis. La politique américaine s'oppose vigoureusement à l'extrémisme et au fanatisme, qu'ils soient religieux ou laïcs", rappellait Robert Pelletreau, faisant une allusion au régime laïque de Saddam Hussein qu'il entendait combattre avant tout. "Nous rejetons l'idée qu'un regain d'intérêt apporté aux valeurs traditionnelles de l'islam conduise forcément à un affrontement avec l'Ouest et ses valeurs démocratiques", déclarait Anthony Lake. Quant à Liza Anderson, directrice de l'Institut du Moyen-Orient à l'Université de Columbia, elle remarquait "qu'il existe des désaccords en matière de théorie politique entre les islamistes et les Américains, mais ce qui entraîne le mouvement islamiste dans un conflit politique avec les États-Unis est le soutien américain à des gouvernements jugés despotiques par ces islamistes". Remarque qui nous permet de mieux comprendre comment les responsables américains justifièrent le lâchage des régimes arabo-musulmans progressistes que les islamistes qualifient de "despotiques". Aux États-Unis, expliquait le général Gallois, "le triomphe de l'intégrisme islamique est tenu pour inéluctable, de nombreux organismes d'analyse géopolitique et stratégique américains en sont convaincus, le disent et l'écrivent". C'est par exemple le cas de la Rand Corporation de Santa Monica, prestigieux centre d'études stratégiques qui renseigne les dirigeants américains. Résolument opposés à la thèse d'un "choc des civilisations", Graham Fuller, ancien de la CIA au Proche-Orient, et Ian O. Lesser pouvaient affirmer qu'une "coexistence" entre les États-Unis et de futurs régimes islamistes, notamment l'Algérie, dont les auteurs sont sûrs qu'elle basculera dans le camp islamiste, est possible. D'après Fuller, "le respect pour la propriété privée et le commerce est plus prononcé dans la tradition coranique que dans la doctrine traditionnelle de l'Église ou le confucianisme". Il y aurait donc convergence entre les valeurs islamiques et américaines. Les deux auteurs expliquaient ensuite que "les islamistes luttent contre les gouvernements autoritaires qui refusent leur représentation politique [et que] la meilleure réponse à ce facteur islamiste croissant est le dialogue, lequel doit commencer avec les mouvements islamistes d'aujourd'hui avant qu'ils ne parviennent à former les États islamistes de demain. Ce dialogue doit être approfondi avec les activistes ou mouvements islamistes modérés". Pour Fuller, le maintien au pouvoir du président algérien alors en place, Liamine Zéroual, violemment anti-islamiste, apparaissait "inacceptable sur le long terme" et le FIS représentait pour les analystes de la Rand Corporation, comme "l'alternative politique la plus populaire dans le pays". On sait aujourd'hui que la CIA soutint le FIS entre 1991 et 1996, et négocia régulièrement avec lui, jusqu’à ce que l’on opte pour la solution finalement la plus stable, celle du président Boutéflika. C'est ainsi qu'un haut-fonctionnaire de la CIA, connu sous le nom de Peter Brown, établit des accords formels avec le FIS au cas où celui-ci accéderait au pouvoir, comme en témoigne un rapport détaillé du 17 janvier 1994 de la CIA transmis à la Maison Blanche. On y apprend qu'en échange d'une attitude compréhensive de Washington, le FIS s'engageait à : - respecter les Droits de l'Homme, en promettant d'éviter les règlements de compte en cas d'accès au pouvoir, - honorer tous les contrats pétroliers et gaziers en cours, - favoriser les investisseurs américains au détriment de Paris, jugée trop hostile aux Islamistes. - intervenir en faveur d'une normalisation des rapports entre les Etats-Unis et d'autre part l'Iran et le Soudan. - cesser toute activité hostile à l'égard des monarchies pétrolières, en particulier l'Arabie Saoudite et le Koweït, en plus d'un alignement sur Washington concernant l'Irak. L'Administration américaine a longtemps justifié l'ouverture à Washington du tout premier bureau occidental du FIS ainsi que la présence officielle sur son sol d'islamistes - tel Anouar Haddam, "délégué parlementaire" du FIS pour les Etats-Unis, depuis peu assigné à résidence à Chicago - par le fait qu'ils appartiendraient à la branche non-armée de l'islamisme. Ainsi Haddam salue-t-il le "pragmatisme" des dirigeants américains qui distinguent entre les mouvements politiques islamistes et les groupes armés. Pourtant, Haddam n'a jamais fait mystère de ses contacts avec l'AIS et le GIA, qui ont revendiqué l'assassinat de nombreux Européens (Français, Croates et Italiens). Installé depuis de nombreuses années aux États-Unis, Anouar Haddam sollicite les lobbies islamistes américains dont le poids politico-électoral s'est considérablement accru, notamment grâce au prosélytisme du mouvement Nation of Islam de Louis Farrakhan. On sait par exemple que près de 30 % des fonds du Hamas palestinien et d'autres mouvements islamistes sont recueillis aux États-Unis auprès des seules associations islamiques américaines. D'après le général Salvan, cette bienveillance à l'égard de l'islam fondamentaliste découle de l'idéologie religieuse puritaine, d'essence également fondamentaliste, qui fut à l'origine de la déclaration d'indépendance des États-Unis. Aux antipodes de la tradition laïque de la France, les officiels américains rappellent l'importance de la religion dans l'édification de l'Amérique et citent la Bible comme inspiratrice de leur constitution. "Les valeurs musulmanes d'engagement personnel dans la foi et le service à la société sont des valeurs universelles. Ce sont des valeurs que nous partageons tous", déclarait le 1er mars 1995 Bill Clinton aux musulmans américains, à l'occasion de la fête musulmane de l'Aïd el-Fitr. "Les valeurs traditionnelles de l'islam sont en harmonie avec les idéaux les meilleurs de l'Occident", poursuivait le président américain quinze jours plus tard lors de la visite du roi Hassan II. Autant de déclarations qui furent chaleureusement accueillies jusqu'au sein de la mouvance islamiste. "Il n'y a pas de passé colonial entre les pays musulmans et l'Amérique, pas de croisades, pas de guerres. Je pense qu'une forme de coexistence est envisageable entre le monde musulman conduit par des islamistes et l'Occident [américain], à condition que celui-ci respecte la réalité islamique" déclarait Rachid Ghannoucci, l’une des figures mondiales de l’islamisme radical, réfugié en Grande Bretagne, et coordinateur de nombreux réseaux islamistes en Occident. D’après lui, "les Américains sont plus conciliants que les Européens à l'égard de l'Islam", l’islamiste tunisien rappelant que les Etats-Unis avaient cautionné la tentative d'insurrection fomentée par le parti islamiste En-Nahda contre les autorités tunisiennes au début des années 90. Quelques semaines avant en effet, Ghannouci avait reçu le soutien de certains officiels américains, comme le prouve le discours du 13 mars 1991 du sous-secrétaire d'État Jack Covey devant le Congrès, dénonçant les autorités tunisiennes pour n'avoir "pas tenu leurs promesses en ce qui concerne l'instauration d'une société basée sur le multipartisme, en particulier la légalisation d'En-Nahda". Concernant l'Afrique du Nord en général, Jack Covey déclarera au Congrès, en mai 1991, qu'il était "nécessaire d'intégrer les partis islamiques dans les nouvelles sociétés démocratiques en Afrique". Quelques années plus tard, en juillet 1997, le Département d'Etat déplorait l'interdiction des formations intégristes comme l'ex-" Parti de la Prospérité ", rebaptisé " Parti de la Vertu " (Fasilet partisi), chassé du pouvoir par un coup d'Etat perpétré durant l’été 1997 par l'Armée turque. Voulant toujours ménager l'Islam, notamment les deux grands lobby musulmans américains, le Muslim Public Council et le Council on American Islamic Relations, qui dénoncent comme "raciste" et "discriminatoire "l'utilisation du terme" fondamentalisme islamique" et défendent des terroristes comme Omar Abdul Rahman, inspirateur de l'attentat meurtrier du World Trade Center, le Président Clinton se refusait systématiquement à parler de " terrorisme islamique " dans ses déclarations. C'est ainsi que le réseau islamo-terroriste de Ben Laden fut qualifié, lors du message à la nation que Clinton adressa le 20 août 1998, peu après les attentats anti-américains, de "Ben Laden Network", sans jamais l'associer au terme d'islam ou d'islamisme. "Si le Gouvernement américain a choisi le camp des Musulmans bosniaques, c'est pour des raisons de politique intérieure comme d'intérêts extérieurs, explique Denise Artaud, le sénateur républicain Bob Dole, le rival de Clinton, a été un chaud défenseur des musulmans bosniaques : il existe aux Etats-Unis des groupes de pression islamiques (le Council on American Islamic Relations et le Muslim Public Affairs Council). Il est possible que les intérêts américains dans les Etats pétroliers du Golfe aient orienté les préférences et plus encore sans doute les liens avec la Turquie qui contrôle les Détroits". Ainsi, diverses associations comme « par exemple, l'American Muslim Council, s'intéressent à la politique américaine dans le monde musulman", confirme Robert Mortimer, professeur à l'Université du Colorado. "Elles sont souvent en contact à la chambre des représentants avec des députés de circonscriptions ayant des électeurs de religion musulmane appartenant à la communauté noire". C'est ainsi qu'Abdurahman Alamoudi, directeur du Conseil Musulman Américain, "fier du rôle positif qu'entendent jouer les États-Unis" , put plaider la cause du FIS devant la Commission africaine du Congrès. La politique pro-islamiste des États-Unis participait en fait d'un pragmatisme poussé parfois à l'extrême. "Les Américains veulent améliorer leur réputation auprès des fondamentalistes, afin de diminuer les chances d'être à nouveau considérés comme l'ennemi implacable de l'islam", commentait Edward G. Shirley, pseudonyme d'un ancien spécialiste de l'Iran à la CIA. Il s'agissait donc d'établir des relations avec les islamistes les moins anti-américains, les dégâts susceptibles d'être causés par ces derniers aux Américains étant jugés négligeables par rapport aux dividendes qu'une bienveillance à leur endroit pourrait rapporter à long terme, au cas ils a céderaient au pouvoir. Erreur majeur des stratèges américains, les Etats-Unis sous-estimèrent en définitive la nature foncièrement fanatique et par conséquent immaîtrisable du dangereux allié islamiste, Arabie saoudite en tête, lequel ne pouvait et ne pourra d’ailleurs jamais, en l’absence d’une évolution de la doctrine islamique orthodoxe sunnite elle même, figée depuis le Xème siècle, accepter une présence hégémonique « infidèle » sur le sol sacré, interdit (haram) du Prophète Mahomet. Quand bien même cette présence aurait sauvé l’Arabie saoudite d’une agression irakienne et contribué à réduire le plus virulent ennemi régional des Islamistes : Saddam Hussein lui-même !
La guerre du Golfe ou l’islamisation du nationalisme arabe et palestinien La guerre du Golfe sera l'occasion, pour la plupart des mouvements islamistes, de fustiger l'Arabie Saoudite et le "Grand Satan" américain. Mais les mouvements islamistes ne soutiendront pas pour autant l’Irak, régime impie, socialiste et nationaliste par excellence, ennemi juré des Islamistes. En fait, ce n’est pas réellement la guerre du Golfe en elle même qui incitera les Islamistes stricto sensu à se retourner contre l’ancien protecteur-allié américain, mais surtout le débarquement de 500 000 américains en Arabie saoudite, donc l’inféodation du pays des Lieux Saints aux Infidèles judéo-chrétiens. Ce qui n’est pas du tout la même chose. Ainsi, concernant la guerre du Golfe en elle même, les Frères musulmans koweïtiens, par exemple, ainsi qu'une partie des Frères égyptiens, condamneront l'invasion du Koweït par l'Irak (Gamàa), ou bien resteront silencieux (Abou Nasser, Mashkour). La frange des Frères proche du PND (parti national démocrate) au pouvoir ainsi que des personnalités religieuses comme le cheikh Chaarawi se rallièront aux fatwa émises par les Oulémas d'El-Azhar justifiant la guerre contre l'Irak. Le Pakistan fondamentaliste soutiendra lui aussi l'intervention américaine. L'Iran s'alignera sur les positions occidentales. Pour ce dernier, comme pour la plupart des islamistes, le régime irakien demeure coupable de s'être éloigné de l'islam. En Tunisie, les dirigeants d'En-Nahda se scinderont en deux camps: les pro-saoudiens, représentés par Abdelfattah Mourou, et les irréductibles en faveur de l'Irak derrière l'ancien nationaliste arabe Rachid Ghannoucci. Le FIS algérien, financé par l'Arabie Saoudite jusqu'en 1990-91, restera pour sa part longtemps silencieux pendant la guerre du Golfe (courant de Jazzara et position d'Abassi Madani), afin de ne pas sembler défendre les Saoudiens, sans pour autant soutenir le régime irakien " apostat ". Il est en revanche indéniable que la présence de soldats infidèles sur le sol sacré du Prophète Mahomet constituera, beaucoup plus que la guerre du Golfe en tant que telle, mais si elle en est une des conséquences immédiates, une pierre d’achoppement radicale, un véritable casus belli compromettant durablement le fondement même de la stratégie pro-islamiste des Etats-Unis, même si les Administrations Clinton et Bush tenteront vainement de poursuivre celle-ci en certains points du Globe pour des raisons à la fois pétrolières et géostratégiques liées à la doctrine du néo-containment contre l’Irak, la Chine, l’ex-Yougoslavie et la Russie. Pendant la guerre du Golfe, c’est effectivement l’Arabie Saoudite qui sert de base aux forces de la coalition contre l’Irak. Une armada américaine de 515 000 hommes, leurs blindés, camions, bulldozers voitures s’installent dans tout le pays. Certes, le cheikh saoudien Abdelaziz Bin Baz et l’assemblée des oulémas d’Arabie approuvèrent le stationnement d’un demi-million de soldats américains venus défendre le royaume contre l’armée de Saddam Hussein et l’intégrité territoriale du Koweït. La décision de concéder, bien que « momentanément », pour raison de « nécessité » (darura), des bases à une armée « judéo-chrétienne » (incluant six mille israélites et quarante rabbins aumôniers militaires) provoquera malgré cela une vague de protestation sans précédent dans tout le pays, la présence d’infidèles détenant un pouvoir étant résolument prohibée en Saoudie. Déchaînés, des milliers d’Oulémas wahhabites reprochèrent pèle mêle à la famille royale saoudienne sa « compromission » ainsi que sa « décadence » et sa corruption. Le débarquement des soldats US non-musulmans provoquera un véritable tollé, bouleversant une société saoudienne déjà travaillée depuis des années par des mouvances islamistes révolutionnaires. C’est à ce moment que Saddam Hussein, habile, se transforme tout à coup en un prédicateur « islamiste » et appelle le monde musulman au jihad pour « libérer La Mecque et les lieux saints de l’occupation étrangère infidèle ». Le président irakien en appelle aux fondamentalistes religieux. Démagogue, il sait que des attentats ont été perpétrés quelques mois plus tôt, à La Mecque, attentats revendiqués par une mystérieuse Génération de la colère arabe. Il sait aussi que le Jihad islamique a commis un attentat contre l’ambassade d’Arabie à Bangkok. Il est au courant de l’assassinat de l’imam saoudien de la mosquée de Bruxelles, et de son adjoint, que l’on disait des agents de Fadh. Sans oublier l’appel d’Oussama Ben Laden à son roi, l’exortant de ne pas permettre la présence d’infidèles athées sur la terre du Prophète, au nom du Prophète - Ben Laden prétendant être capable de les suppléer avec ses brigades de vrais musulmans salafistes ayant prouvé leur efficacité et leur bravoure contre les Russes en Afghanistan. Quelques mois à peine après la « guerre du Golfe », une pétition est donc signée par 700 prédicateurs qui réclament le retour au wahhabisme strict et le départ des Infidèles « judéo-croisés ». Une rupture intervint donc entre le clergé wahhabite et les partisans du pragmatisme politique et des relations avec l’Occident. Les Oulémas les plus virulents sont licenciés de la fonction publique, d’autres prisonniers ou mis sous haute surveillance. La majorité des Oulémas « modérés », malgré tout indignée elle aussi, parvient à obtenir la promesse du départ des soldats infidèles aussitôt le péril irakien dissipé. La victoire venue, le pouvoir saoudien souhaitait lui même souhaitait le départ des GI’s, compensé par de nouvelles ventes de matériels, chars Bradley et missiles de défense antiaérienne, Patriot, notamment. Onze années après, 50 000 soldats « impies » continuent impunément de « souiller » le sol sacré de l’Arabie… L’une des raisons peu souvent évoquées est que le régime saoudien en place, de plus en plus impopulaire, n’a pas confiance en sa propre armée, de mieux équipée par les armements américains et français, d’ailleurs, armée qui pourrait en finir avec leur pouvoir despotique. D’où la présence prolongée des soldats US. Mais qu’importe. Oussama Ben Laden avait prévenu dès le premier jour de l’arrivée des GI’s : la sanction serait terrible et ne prendrait fin qu’avec le départ définitif des « Judéo-croisés ». Comme les dictateurs et les fanatiques authentiques, Ben Laden et ses mentors de l’opposition religieuse saoudienne et des mouvances islamistes égyptiennes tiendront parole. Dès avant le 11 septembre, par cinq fois au moins (c’est-à-dire en ne mentionnant pas les actes mineurs ou innombrables attentats déjoués par les polices occidentales et saoudienne), les intérêts et les citoyens américains seront frappés par Al Qaïda et l’islamisme sunnite international: en février 1993, lors du premier attentat du World Trade Center, auquel succéderont ceux de novembre 1995 contre une caserne en Arabie Saoudite et de juin 1996 contre des militaires américains de la base de Khobar (l’attentat à la voiture piégée ayant fait neuf morts) ; deux ans plus tard, avec les attentats contre les ambassades américaines de Nairobi et Dar es Salam (bilan :248 morts) ; enfin, avec l’attentat suicide du 12 octobre 2000 contre le destroyer US Cole, dans le port d’Aden, au Yémen, commandité par Mohamed Atef, principal artificier de Ben Laden, décédé depuis. Le 22 février 1998, Ben Laden convoque les organisations terroristes les plus proches delui et d’Al Qaïda : le Jihad islamique égyptien d’Ayman al Zawahiri et le Gamaà islamiyya de Rifai Ahmed Taha, le Harakat al Ansar du Cachemire, de Fadl al Rahmane Khalil, et le Harakat islamique du Bengladesh d’Abdelsalam Mohamed. L’assemblée, réunie dans un camp afghans décide de créer le « front islamique mondial pour le jihad contre les Juifs et les croisés ». C’est ce front qui est à l’origine du nouvel embrasement islamiste de par le monde, de la Palestine, où les Islamistes ont tout fait pour compromettre les chances de paix, les Juifs ne méritant globalement que la mort, aux Philippines en passant par le Soudan, le Nigéria ou la Tchétchénie et même la Macédoine, où les rebelles islamistes prennent tous comme exemple la combativité et le fanatisme d’Oussama Ben Laden. Contrairement à une idée fort répandue, donc, ce n’est pas « l’injustice israélienne », « l’impérialisme américain » parti en croisade contre le régime de Saddam Hussein qui ont motivé l’action d’Oussama Ben Laden et la mouvance salafiste qui l’a porté. C’est a contraire la mouvance islamiste qui a profité des événements survenus ces dernières années en Irak et en Palestine pour redorer le blason de l’idéologie islamiste et procéder à une campagne planétaire de mobilisation sans précédents, les totalitarismes ayant toujours germé sur l’esprit de revanche (volonté de revanche des Allemands après « l’humiliation de Versailles » pour le Nazisme, etc), esprit de revanche et « humiliation » qui caractérisent le monde arabo-musulman depuis la colonisation et la création de l’Etat d’Israël. Résultat de ces ingrédients du totalitarisme, partout dans le monde arabo-musulman, l’option panarabe socialisante et nassérienne laisse la place à la « solution islamique », plus conforme au mouvement de « réindigénisation » (Huntington) et plus légitime, car « autochtone » et non héritée de la colonisation. Cette évolution explique en grande partie la réislamisation soudaine non seulement du régime de Saddam Hussein, contraint de suivre la mode « national-islamiste » pour conserver une légitimité, mais également de révolutionnaires ou terroristes pro-palestiniens ou arabes célèbres comme Ibrahim Abdallah ou Carlos. En fait, la guerre du Golfe est le véritable moment fondateur de la synthèse « arabo-islamiste » révolutionnaire sur laquelle Ben Laden a su surfer habilement en instrumentalisant soudainement les causes irakienne et palestinienne. La « croisade » américaine contre l’Irak, que les Etats-Unis s’obstinent d’ailleurs à poursuivre après le 11 septembre, sera l’occasion pour les Islamistes, au départ fort peu enthousiasmés par le régime « impie » de Saddam Hussein, de reconstruire leur légitimité populaire et d’opérer une « OPA » sur le nationalisme arabe, Saddam, l’ancien « apostat» fasciné par Nabuchodonosor, jouant soudain la carte islamique pour souder autour de lui son peuple et les nations musulmanes. Résultat : l’Irak, jadis champion de l’anti-islamisme pendant dix années de guerre contre l’Iran khomeyniste, s’est réislamisé, comme d’ailleurs l’ensemble du monde arabe: constructions de gigantesques mosquées, programmes islamiques à la TV, recrudescence des sentiments anti-occidentaux et anti-chrétiens, inscription sur le drapeau de la mention « Allah ou Akbar », etc. La réislamisation de l’Irak, visible à tous les niveaux du pouvoir : armée, gouvernement, et parti Baas, se manifeste à travers les discours politiques, le soutien aux associations islamiques, la répression de boissons alcoolisées lors du ramadan et des réunions officielles, ou le commencement des discours officiels par la formule islamique : Bismallah al Rahman al Rahim (« Au nom de Dieu le clément et le miséricordieux »), etc. Les cadres du parti sont de moins ouvertement laïques. Ils ne boivent plus d’alcool en public, fréquentent ostensiblement les mosquées et fondent leur discours sur le thème de la « récupération » de Jérusalem, la rhétorique islamiste confirmant celle du panarabisme. C’est ainsi que Saddam surenchérit avec les Islamistes sur le terrain symbolique et hautement mobilisateur de la lutte contre « l’Occident croisé », le jihad et la geste de Saladin, dont se réclame Saddam, d’où le lien étroit entre les théâtres palestinien et irakien. Ainsi, peu après le déclenchement de la nouvelle intifada palestinienne, en novembre 2000, près de 4 millions de jeunes Irakiens signèrent un « livre blanc » de soutien aux « frères » des territoires occupés, dans le cadre d’une vaste campagne gouvernementale en faveur de la Palestine, sur fond de références à Saladin et au Jihad. La lutte pour la libération d’Al-Qods revêt donc une importance capitale dans le nouveau discours de légitimation du régime baassiste. La ferveur pro-palestinienne en Irak est telle que le thème de la « libération » de Jérusalem et de la Palestine a désormais détrôné celui de la nation irakienne « agressée », Saddam Hussein se présentant comme le « nouveau Saladin » venu « libérer la Oumma » arabo-islamique « occupée » par les « judéo-croisés ». Telle est en tout la grille de lecture passionnelle et incandescente qui imprègne non seulement les consciences de millions d’Irakiens d’autant plus fanatisables qu’ils souffrent, mais aussi celles d’une large partie des masses arabes et palestiniennes. Quoi que l’on pense de la guerre du Golfe et de la politique de l’embargo sur l’Irak, qui dure depuis plus de dix ans et continue de pénaliser gravement les seules populations civiles, la politique américaine « des raids et des embargos » (Gallois) et la présence de GI’s en Arabie (interdite aux « Infidèles ») ont sans conteste nettement contribué à la radicalisation générale des masses irakiennes arabo-musulmanes en général. Globalement, la stratégie belliciste américaine en Irak et la politique de l’embargo sont vécues dans le monde arabe comme le résultat d’une agression « impérialiste » et « sioniste », les conséquences d’un « complot sioniste ». Aussi cette radicalisation, comme la dangereuse grille de lecture antisioniste de la guerre du Golfe, rejaillissent-elles inévitablement sur le théâtre proche oriental et risquent-elles de compromettre gravement toute résolution du conflit israélo-palestinien en établissant des parallèles explosifs, fortement préjudiciables à la perception générale de l’Etat hébreux en Orient, déjà passablement négative. Ainsi seulement s’explique le déclenchement d’une vague de haine anti-occidentale et judéophobe sans équivalents dans le passé, en tout cas depuis les Croisades. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre les analyses du stratège américain Edward Luttwak, prédisant, lors de l’opération Tempête du Désert, que l’intervention occidentale sera à terme fortement préjudiciable pour l’intérêt et la sécurité d’Israël. « L’islamisation de l’Intifada » déclenchée en octobre 2000, ainsi que l’échec du plan de paix sans précédent proposé aux Palestiniens par les Israéliens et les Américains à Camp David et à Taba entre l’été et l’hiver 2000, sont le résultat direct de dix années de radicalisation islamiste sur fond de guerre contre l’Irak et de présence infidèle américaine en Saoudie. Les résultats pourtant prévisibles dès le départ, de la guerre du Golfe - livrée, on le sait, pour des raisons essentiellement pétrolières, mais présentée en partie comme une « guerre pour la défense d’Israël » - et de ses conséquences, se sont donc traduits par une fanatisation anti-israélienne générale au sein des masses et de certains régimes arabo-musulmans. Ainsi les discours de mobilisation convergents des mouvements islamistes comme ceux des leaders arabes (Saddam Hussein) et palestiniens présentent-ils symétriquement les drames des peuples palestinien et irakien, victimes d’un même « complot judéo-sioniste » encore plus que du seul Occident « infidèle », selon eux « colonisé » par les perfides et tout-puissants « lobbies » judéo-maçonniques et sionistes. Souvent justifié par les dirigeants américains comme une garantie de sécurité pour l’Etat d’Israël, le maintien des sanctions contre l’Irak, via la résolution 986 « pétrole contre nourriture », qui empêchent Bagdad d’importer jusqu’aux médicaments et denrées les plus indispensables, est en réalité destiné à conférer aux Américains le pouvoir de contrôle et de régulation du marché du pétrole, à travers le protectorat qu’ils ont instauré de facto dans le Golfe depuis 1991. L’Irak est ainsi maintenu, au gré des priorités économiques américaines, à l’intérieur ou en dehors du marché international du brut. Mais la géopolitique du pétrole étant inséparable de celle de l’islamisme sunnite, dont la capitale financière est l’Arabie Saoudite, ainsi que de la stratégie islamique de Washington, c’est la sécurité de l’Amérique et de l’Etat d’Israël eux mêmes, en outre celle de l’Europe, si proche du théâtre moyen-oriental, qui est globalement menacée par cette fanatisation islamiste anti-occidentale croissante, conséquence de la « diplomatie coercitive » américaine, et qui a sans conteste favorisé l’émergence du terrorisme islamiste de masse.
Le flirt américano taliban sur fond de projets de gazoducs, de janvier 1996… à fin août 2001 ! Avant le drame du 11 septembre, l'une des plus éclatantes confirmations de la pérennité de la stratégie américaine pro-islamiste fut le soutien apporté, dès 1994, par Washington aux ultra-fondamentalistes taliban qui prirent le contrôle - en mai 1997, avec la prise de Mazar-i-Charif, de la quasi totalité de l'Afghanistan. Après avoir soutenu Gubuldin Hekmatyar jusqu'à son échec en 1995, le Pentagone apporta en fait son plein soutien aux Taliban, nouveaux préférés de l'armée pakistanaise, dans le cadre de sa coopération avec l'ISI. Après l'échec de Hekmatyar, les Taliban étaient censés, d'après les nouvelles orientations de Washington, rétablir l'ordre et la « stabilité » en Afghanistan, notamment afin que la société UNOCAL puisse poursuivre ses projets de construction de canalisations devant transporter le pétrole et le gaz du Turkménistan vers l'Europe et le Pakistan via l'Afghanistan. C’est ainsi que le 18 août 1998, Madeleine Albright déclarait officiellement que les Talibans pourraient être reconnus par Washington "s'ils cessaient d'héberger ceux qui sont considérés comme des terroristes", notamment Ben Laden, réclamé depuis 1996 par Washington depuis qu'il a été reconnu responsable d'attentats anti-américains commis entre 1991 et 1994 aux Etats-Unis et en Arabie Saoudite. Autre fait intrigant, révélateur des liens étroits qui ont unis Talibans et Américains, la "porte-parole officielle" du régime taliban à l'ONU n'était autre que Leila Helms, petite-fille de Faïz Mohammed Zikira, dernier ministre des Affaires étrangères de Zahir Shah, et surtout épouse de Richard Helms, ancien directeur de la CIA : "Les Talibans ne sont pas contre l'Occident ou contre les Etats-Unis", affirmait-t-elle régulièrement jusqu’au 11 septembre au sein des instances internationales. D’origine afghane, Leila Helms incarne à elle seule la paradoxale alliance « islaméricaine ». Défenseur des Moujahidines dans les années 80, elle adhéra à l’association américaine Friends of Afghanistan, ONG proche du pouvoir américain destinée à promouvoir l’image positive des Moujahidines afghans. C’est à ce titre que Leila Helms organisa le voyage aux Etats-Unis du chef moujahidine Sayed Mohammad Gailani, du 20 mars au 20 avril 1996, Georges Bush père ayant passé une partie de la journée du 21 mars avec le chef afghan. Leila Helms deviendra ainsi l’incontournable lobbyiste de l’Afghanistan aux Etats-Unis, soutenant tous les leaders islamistes ayant les faveurs du Département d’Etat et de la Maison Blanche. Dès 1995, elle figure parmi les représentants des intérêts des Talibans à Washington. Après 1997, lorsque les Talibans accueilleront Oussama Ben Laden et Al Qaïda en Afghanistan, et même après les attentats anti-américains de l’été 1998, perpétrés par Al Qaïda, Leila Helms contiuera de défendre officiellement les intérêts des Talibans aux Etats-Unis. C’est que jusqu’au mois d’août 2001, le régime des Talibans disposait d’une représentation quasi officielle dans un immeuble du Queens, à New York, où l’ambassadeur informel des Talibans, Maulana Abdul Hakeem Muhajid, pouvait recevoir en toute quiétude. Les principaux soutiens aux Talibans sont relayés par de prestigieux think thank, notamment le Council on Foreign Relations et la Rand Corporation. En octobre 1996, Barnett Rubin, spécialiste de l’Afghanistan au Council ou Foreign Relations, déclarait « les Talibans ne possèdent vraiment aucun lien avec l’internationale islamique radicale. En réalité, ils la détestent ». Mieux, les Etats-Unis, à travers l’Agence américaine internationale de développement (USAID) et les fonds d’Unocal, financeront les projets éducatifs des talibans à Kandahar sous couvert « d’actions humanitaires » menées par l’Université du Nébraska. Dans le même moment, l’ancien ambassadeur des Etats-Unis au Pakistan, Robert Oakley, est embauché pour gérer l’ensemble du volet diplomatique du « pactole afghan », s’installant à Islamabad au sein des locaux de CentGas, le consortium fondé par Unocal (détenteur de 70 %) avec la société d’Etat turkmène Turkmenrosgas (5%), Delta Oil (15%), et Gasprom (10 %). C’est que la principale raison de la pérennité des relations américano-talibanes réside dans le fait que l’Afghanistan demeure la meilleure zone de transit pour acheminer le pétrole et surtout le gaz d’Asie centrale vers l’Océan indien, enjeu majeur pour les compagnies anglosaxonnes puisqu’il y a là une possibilité de contrôler l’énergie qui alimentera les puissances géo-économiques de demain capables de s’opposer au leadership US, à savoir l’Inde et la Chine. Après les attentats anti-américains de Dar es Salam et Naïrobi, et la replique des Etats-Unis, survenue le 20 août 1998 contre les camps d’Al Qaïda en Afghanistan, les relations directes entre Washington et Kaboul sont rompues… pour six mois. Le projet de gazoduc capote, bien sûr, tandis que le mouvement féministe américain anti-taliban Feminist majority multiplie les campagnes contre le régime des Mollahs et Unocal. Le 21 août 1998, le jour même où l’aviation américaine bombardait des cibles terroristes et camps d’Al Qaïda en Afghanistan et au Soudan, UNOCAL annonçait qu’elle suspend « toutes ses activités imliquées dans le projet de gazoduc en Afghanistan », envisageant son retrait du consortium Centgaz. Mais les Talibans n’abandonneront pas pour autant l’idée du gazoduc, des projets étant évoqués en mars 2000 entre les autorités turkmènes et pakistanaises lors d’une rencontre à Islamabad en présence de dignitaires talibans. En janvier 2001, même, un représentant des Talibans, Haji Habib Ullah Fauzi réaffirmait son intérêt pour le gazoduc, tout en continuant de refuser de livrer Oussama Ben Laden et de se désolidariser d’Al Qaïda, condition sine qua non formulées par les dirigeants américains commepréalable à toute reprises du projet et tout retour des entreprises américaines. Six mois plus tard à peine, donc, en février 1999, le sous-secrétaire d’Etat Strobe Talbott se rend personnellement à Islamabad au Pakistan pour y rencontrer plusieurs représentants taliban, tentant de négocier une extradition de Ben Laden, condition sine qua non d’une reconnaissance internationale des Talibans. Au même moment, un groupe multilatéral plus ou moins secret créé conjointement par les Russes et les Américains, le « 6 + 2 », prend corps au sein des Nations Unies autour de la question afghane, réunissant les six pays partageant des frontières communes avec l’Afghanistan : Ouzbékistan, Tadjikistan, Pakistan, Iran, Turkménistan et Chine. Le 1er octobre 1999, le chef d’Etat major des Armées du Pakistan, Pervez Moucharraf, renverse Nawaz Sharif. Sous l’influence de Moucharraf, apparemment adepte d’un islam plus modéré, les Talibans paraissent vouloir reprendre le dialogue. Le 20 janvier, l’assistant du secrétaire d’Etat en charge de l’Asie se rend à Islamabad, Karl Inderfurth, rencontre, sous l’égide du président pakistanais, le ministre de l’information taliban Amir Khan Muttaqi ainsi que l’ambassadeur des Talibans au Pakistan, Said Mohammed Muttaqi. L’objet de la rencontre est l’extradition éventuelle d’Oussama Ben Laden et la reconnaissance internationale des Talibans. Parallèlement, un rapport du Secrétaire Général des Nations Unies, Kofi Annan daté du 17 août 2001 atteste que les membres du « 6+2 » n’ont jamais cessé de négocier avec les Talibans. Les relations bilatérales Etats-Unis-Talibans se rechauffent : le 27 septembre, à Washington, dans les locaux de la Middle East Institute, l’adjoint du Ministre des Affaires étrangères des talibans, Abdur Rahmane Zahir, prononce une conférence au cours de laquelle il réclame la reconnaissance de son régime par les Nations Unies, affirmant par ailleurs que les autorités talibanes ont ouvert une commission d’enquête spéciale en vue « d’examiner la responsabilité de Ben Laden » dans les différents attentats anti-américains, laissant miroiter une éventuelle procédure d’extradition. Leila Helms redouble d’activités : début février 2001, alors que les Républicains viennent d’arriver au pouvoir, elle prend en charge la visite aux Etats-Unis de l’ambassadeur itinérant Sayed Rahmatullah Hashimi, représentant du Mollah Omar. L’une des raisons pour lesquelles l’Administration républicaine manifestera un vif intérêt pour la reprise des projets d’oléoducs passant par l’Afghanistan et donc pour la reprise du dialogue avec les Talibans, réside essentiellement dans les liens étroits qui unissent les principales têtes de la nouvelle Administration US au « lobby » pétrolier américain et saoudien. Georges Bush jr, tout d’abord, qui n’est autre, en tant que gouverneur du Texas, que l’élu des pétroliers américains, au sein desquels la famille Bush est fort présente. Une réelle amitié lie de surcroît les Bush au clan des Sudaïris, auquel appartiennent le roi Fahd ou l’ambassadeur Bandar Ben Sultan. Condoleezza Rice, Directrice du Conseil national de Sécurité, soviétologue, a été directrice de la compagnie pétrolière Chevron pendant neuf ans, où elle était chargée de l’implantation du groupe au Kazakhstan et au Pakistan. Le Vice-Président Dick Cheney a longtemps dirigé la société Halliburton, leader mondial des prestataires de service de l’industrie pétrolière. Donald Evans, secrétaire au Commerce et proche de Georges Bush, a accompli l’essentiel de sa carrière dans le milieux du pétrole, en tant que président de Tom Brown, tout comme Spencer Abraham, secrétaire à l’énergie, ou encore Kathleen Cooper, sous-secrétaire au Commerce en charge des Affaires économiques, ancienne économiste d’Exxon. Ainsi, dès son arrivée aux affaires, Dick Cheney organise une structure informelle, la Energy Policy Task Force, chargée d’élaborer une politique énergétique américaine cohérente. Avec la venue des Républicains, les projets de gazoducs recommencent en effet à intéresser, l’idée d’une reconnaissance internationale des Talibans revenant à l’ordre du jour. Après le 5 février donc, Leila Helms est chargée de remettre en selle les relations afghano-américaines, organisant des rencontres entre les plus grands responsables de l’Administration Bush et les Talibans. C’est ainsi qu’entre le 5 février 2001 et le début du mois d’août 2001, Washington et Kaboul ne cesseront de négocier sur fond d’intérêts pétroliers et gaziers. L’échec de ces pourparlers débouchera sur les attentats du 11 septembre. Ainsi, le 5 février 2001, les Talibans, rassurés par l’élection de John Bush jr, étroitement lié aux milieux pétroliers, se disent prêts à négocier pour la première fois depuis la rupture de 1998, avec les Américains. Le message parviendra dans les colonnes du quotidien britannique The Times en la personne du ministre des Affaires étrangères taliban, Abdel Wakil Muttawakil. C’est que, depuis la décision du Conseil de Sécurité de l’ONU du 18 décembre 2000, l’Afghanistan des Talibans est littéralement étouffé par les sanctions internationales. Le régime est à bout de souffle. Dans un contexte où Moscou et Pékin multiplient les propositions de constructions d’oléoducs et gazoducs en Asie centrale (le pipeline russe emmenant le pétrole de la Caspienne entre en fonction), les autorités américaines décident de réactiver les projets d’hydrocarbures dans la région en |