| Renaud Camus, La grande déculturation Éditorial n° 45 du Parti de l'in-nocence, décembre 2007 (Une version augmentée et corrigée de ce texte est publiée chez Fayard)
La
campagne présidentielle, l'élection de Nicolas Sarkozy, les débuts du
gouvernement mis en place par lui, l'agitation sociale de la rentrée qui
a suivi, les nouveaux troubles dont ont été secouées à l'automne les banlieues
à population immigrée, tout cela a plus ou moins effacé des mémoires,
à l'entrée 2007, le souvenir et les derniers échos de ces affaires
d'ordre culturel qui pour une fois avaient fait quelque bruit, au tout
début de cette année-là.
Eût-on
été tenté d'ajouter foi à ces discours engageants, une petit note musicale
à distance eût retenu toutefois d'y adhérer tout à fait. Les mêmes qui
les tenaient, en effet, attiraient notre attention sur la nécessité, au
XXIe siècle, de tirer tout le profit qui pourrait en être recueilli
de la prestigieuse marque Louvre, très insuffisamment exploitée
à leur gré. On
n'écoute jamais assez la langue. Elle est pourtant très éloquente, toujours.
De ce que disent ceux qui l'emploient, et de ce qu'ils veulent, et de
ce qu'ils pensent, et de la famille d'esprits à laquelle ils appartiennent,
elle nous apprend bien davantage, en général, qu'eux ne se soucient de
nous en faire savoir, et même qu'ils n'en savent eux-mêmes, bien souvent.
Ainsi tous les amis des livres qui pratiquent la Toile ont eu l'expérience
assez traumatisante, au début, de se voir demander, par un de ces libraires
webmatiques géants qui peuvent légitimement parader du fonds le plus vaste
qu'aient jamais rêvé Compagnie, La Hune, Ombres blanches, Le Furet du
Nord et Kléber réunies, et tandis qu'eux ne souhaitaient rien d'autre
que commander Kant, Catherine Pozzi ou Saltykov-Chtchédrine, de s'entendre
demander, dis-je, dans quelles conditions ils souhaitaient se voir livrer
le produit, ou
bien comment ils avaient eu l'idée d'acquérir ce produit, et s'il
savaient que les personnes qui s'intéressaient à ce produit s'étaient
intéressés aussi, bien souvent, à tel ou tel autre produit. Quelquefois
ce n'est pas de produit qu'il est question, mais d'article.
Article ou produit, de toute façon, le mot suffit pour faire
connaître clairement, à l'amateur de livres, ou de Lettres, qu'en ces
parages il ne se trouve pas en territoire ami. Et dès lors qu'on nous
explique tout le profit qu'il y aurait à tirer, qu'il serait absurde de
ne pas tirer, qu'il est urgent et impérieux de tirer, de la marque
Louvre, nous savons que nous avons quitté le champ de la culture. Ou
bien est-ce que ce serait cela, au contraire, le champ de la culture ?
Je l'ai remarqué déjà et fait remarquer bien souvent, et je n'étais pas
le seul, ni le premier : ce mot-là, culture, ne constitue
pas, pour la chose qu'il désigne et pour les individus qui se battent
en faveur de ce qu'il circonscrit (mal), une bonne ligne de défense. Nous
l'avions certes adopté, ce mot, ce nom, et lui avons porté la plus grande
considération ; nous l'avons entouré de tout notre respect et lui
avons voué, et lui vouons encore, même, un certain amour ; mais nous
aurions dû nous méfier, peut-être, de l'origine un peu trop récente, au
sein de notre langue — un siècle ou deux, pas davantage —, de l'acception
flatteuse que nous lui prêtions le plus souvent. Peut-être aurions-nous
dû ne pas oublier que la culture était apparue, sinon sur les ruines,
du moins à proximité et presque en remplacement, de l'art, de la connaissance,
des Lettres et des Belles Lettres, des Humanités, de la lecture
au sens où l'on disait d'un homme qu'il avait beaucoup de lecture,
à l'époque classique : mais le même personnage, pour se montrer tout
à fait accompli, et pleinement conforme à l'idéal de l'honnête homme,
devait avoir aussi du goût, de l'entregent, de la politesse et de l'usage
du monde, toutes qualités qui le qualifiaient, s'il le souhaitait,
pour la société policée, et lui permettaient de témoigner pour la civilisation,
et d'y participer comme il en participait. Cependant nous n'allons
pas nous lancer ici dans le vieux débat entre culture et civilisation,
enté de ses trop rituelles variations selon qu'il est question de France
ou d'Allemagne, par exemple. Qu'il suffise de rappeler que la culture
est à l'accomplissement de soi, tel que le concevaient le Grand Siècle
ou les Lumières, ce que l'esthétique, telle que Hegel en constate
et en précipite non sans réticence l'avènement, est à l'art : une
sorte de second degré, en deuil de la naïveté des origines mais peut-être
aussi, pour une société, en deuil du pouvoir de croire et de créer. En
achevant ces derniers mois un petit livre à propos de l'installation d'art
contemporain dans chacune des stations du métro toulousain, je notais
l'amusement que j'avais ressenti en entendant, à la radio, un matin, une
dame très répandue dans les milieux culturels, justement, confesser,
à l'issue d'un grand colloque européen sur la culture, qui venait de se
tenir à Paris, qu'elle avait de plus en plus de mal à prendre au sérieux
et même à supporter le mot culture — tant, je suppose, à force
d'être mis à toutes les sauces et d'être sommé de signifier tout et n'importe
quoi, il finissait par ne plus vouloir rien dire. Ce qui m'avait beaucoup
amusé bien sûr, ce matin-là, est que cette dame, Catherine Clément, laquelle,
à ma connaissance, pense tout à fait comme il faut penser, et qui même,
que je sache, n'a pas peu contribué, par ses livres et par son action
culturelle, justement, à élaborer ce qu'il est convenable parmi
nous de croire et de ne pas croire, et surtout de dire et de ne pas dire,
était à deux doigts de s'exprimer comme un Baldur von Schirach, ou était-ce
plutôt Goebbels, ou Göring, ou le personnage d'une pièce nazie, celui
qui tirait son revolver, ou son Lüger, ou qui enlevait le cran de sûreté
de son Browning, quand il entendait le mot culture ? Mme
Clément n'a pas parlé de revolver, certes pas, ni de cran de sûreté ;
et les raisons de son exaspération sont certainement aussi éloignées qu'il
est possible de celles des dignitaires nazis ou de leur théâtre. Il reste
qu'ici comme là le mot culture exaspère, et la culture aussi :
peut-être pour ce qu'elle est, mais bien davantage pour ce qu'elle n'est
pas, pour ce qu'elle n'est plus. Un tour complet de la spirale sémantique
s'étant opéré, la phrase qui a tant indigné, et certes à juste titre,
dans la bouche d'un séide ou d'un histrion du Troisième Reich, peut revenir
presque semblable à elle-même, soixante-quinze ans plus tard, « fraîche
et rieuse comme au matin des batailles », dans celle d'une intellectuelle
fort peu critiquable, et en tout cas pas sur ce point-là. Je crois comprendre
ce que voulait dire Catherine Clément, et je ne suis pas loin de penser
comme elle — ce qui ne me met pas dans une situation très facile
pour me lamenter comme je le fais ici, malgré tout, sur la culture et
sur son peu enviable destin. Disons qu'un des maux qui se sont abattus
sur elle, et qui menacent de l'achever, c'est que voyagent sous son nom
et se produisent à travers le monde, avec grand succès, sous son identité,
toute sorte d'hypostases, d'ersatz et d'ectoplasmes qui, par le bruit
qu'ils font et par le train qu'ils mènent, donnent au public l'illusion
qu'elle ne s'est jamais portée si bien, alors que nous la voyons agoniser
sous nos yeux. Mal
nommée d'emblée, la culture, née d'un abus de langage, est en train de
mourir d'un autre. Ces approximations terminologiques, au demeurant tout
à fait conformes aux errements coutumiers de la parole et de la pensée
(surtout lorsque ces héroïnes, dans leur soif d'aventures, de risques
et d'expériences inédites, vont de par le monde en se cherchant l'une
l'autre à travers mille dangers, sous mille identités d'emprunt, et tous
les malentendus s'ensuivant qui font la substance de cette sotie épique),
sont parfaitement explicables selon l'histoire, selon la sociologie et
selon l'économie — ces trois champs d'exégèse étant bien entendu très
étroitement imbriqués. Ce serait d'ailleurs une erreur de croire, parce
que nous sommes confrontés ici à une affaire de vocabulaire, que
les mots seuls sont concernés. Jusqu'en leurs ambiguïtés constitutives
ils ne font que refléter, avec une assez grande fidélité involontaire,
l'évolution de ce qu'il est tentant d'appeler, sur un mode que sa saveur
"rétro" ne dépouille pas ipso facto de toute pertinence, je
crois, les "rapports de forces". La difficulté consiste évidemment
à suivre de l'œil en même temps les glissements sémantiques et les transformations
sociales, sans jamais les confondre et sans jamais les séparer tout à
fait ; sans croire que les uns sont directement tributaires des autres
et sans imaginer que leurs lignes respectives sont tout à fait indépendantes ;
sans espérer que ceci va nous dire exactement ce qu'il en est de cela
et sans nous laisser persuader qu'il n'y a aucun enseignement à tirer
de cela quant aux mouvements de ceci : il faut s'accommoder, ne serait-ce
qu'un moment, de vérités partielles, de propositions qui sans être exactes
en tout point sont néanmoins porteuses d'une forte ou d'une appréciable
teneur en vérité, de prédicats plus vrai que faux, de raccourcis qui négligent
provisoirement certaines justes objections de détail mais sont seuls à
mener à l'unique point de vue vraiment éclairant. Sauf
peut-être en matière strictement scientifique, et alors seulement au sein
des sciences dures, un des grands moyens de l'aveuglement, et de
l'asservissement de la parole, et de la sujétion de la pensée, c'est l'exigence
de vérités pures. Veut-on faire taire un homme, et le ridiculiser,
il n'est que d'exiger de lui que chacune des propositions qu'il émet et
le moindre de ses mots soient strictement exacts en tout point. Veut-on
étouffer une idée, empêcher une révélation, obnubiler le dévoilement d'une
situation (et les plus évidentes sont les mieux offusquées, quand elles
ont la langue contre elles...), il suffit de ne tolérer, en leur expression,
aucun raccourci et nulle approximation. Tous
les censeurs savent cela : la vérité n'est pas pure. Elle est stratifiée,
mélangée, contradictoire, pleine d'enclaves et d'enclaves dans les enclaves ;
et ces enclaves au sein de la vérité sont des faussetés, des à peu près,
des exceptions, des contrevérités comme on dit des contre-courants, des
vérités de second rayon, qui contredisent la vérité mais n'en sont pas
moins vraies et n'en font pas moins partie de son empire. Que dans la
transmission des messages on interdise la perte et la déperdition, les
malentendus, les appropriations abusives du sens par chacune des parties,
il n'y aura plus de messages. Posons
par exemple, et ce n'est pas scrupuleusement exact, mais c'est nettement
plus vrai que faux, que le règne de la culture coïncide avec celui de
la bourgeoisie. Le mot culture est apparu — dans l'acception intellectuelle
et "artistique" qui nous intéresse ici — au moment où s'effritait,
sous la pression des Lumières, de la révolution industrielle et du libéralisme
balbutiant, l'arsenal rhétorique et langagier qui servait à définir idéalement
le rapport intellectuel et moral, social et protocolaire de l'homme noble,
du gentilhomme et de leur avatar l'"honnête homme", à la pensée
et à la connaissance. Il disparaît, ou plutôt il s'efface par ubiquité,
il se ridiculise par omniprésence, il se vide de toute signification par
émiettement centrifuge et dissémination exponentielle de ses occurrences,
au moment où, sur les décombres de la conception bourgeoise du rapport
au monde, s'est établi dans toute sa rigueur ce que j'ai appelé ailleurs
"la dictature de la petite bourgeoisie" [1]
, mélange globalisant, pour ne pas dire totalitaire, d'hyperdémocratie
et de ressentiment, de prolétarisme et d'esprit de conquête terminologique,
de médiatisation à outrance et d'horreur viscérale de la médiation. Que
le mot de culture ait triomphé en même temps que la bourgeoisie,
aussi longtemps qu'elle et pas davantage, ne signifie nullement qu'il
n'avait pas d'autre sens que bourgeois. Pour la bourgeoisie elle-même,
le sens du mot culture était universel et intemporel : il
désignait l'ensemble de l'héritage "culturel", tout ce qu'avait
couvert avant lui les mots d'art et de connaissance, de
lecture, d'études, de recherches et d'humanités.
Parmi les adversaires de la bourgeoisie, au contraire, ou parmi les groupes
sociaux et les individus qui tout simplement se situaient en dehors d'elle
(ne serait-ce que dans le temps), deux conceptions s'opposaient et, dans
une certaine mesure, s'opposent encore. La
première de ces conceptions extra-bourgeoises ne remettait pas en cause
la définition bourgeoise de la culture, c'est-à-dire son caractère universel
et intemporel. Au contraire, elle prenait cette conception au mot, réclamant
seulement (si l'on peut dire…) que cette culture dont elle ne contestait
ni la nature ni le contenu — évolutif, certes, mais ne faisant que s'enrichir
avec le temps, par accumulation — fût universalisée et intemporalisée
jusqu'en sa réception ; c'est-à-dire désembourgeoisée, démocratisée,
déconnectée de la bourgeoisie et de sa période d'hégémonie : ouverte et
offerte à tous. C'est de cette conception-là que se réclamaient à l'origine
les artisans de la réforme scolaire comme les champions institutionnels
et artistiques (bourgeois, pour la plupart, mais là n'est pas la question...)
des grandes politiques culturelles, qu'il s'agisse d'un Malraux, d'une
Jeanne Laurent ou d'un Jean Vilar. Pas d'ambiguïté dans leur esprits sur
ce qu'est la culture : l'enjeu est de l'offrir à tous. Il faut décentraliser,
et cela socialement autant que sur le territoire : à partir de centres
dont la suprématie ni le primat ne sont contestés (Paris, la classe cultivée),
il convient d'irriguer toutes les classes sociales et toutes les régions. À
l'inverse, selon la seconde conception extra-bourgeoise, ou antibourgeoise,
ou post-bourgeoise, la définition bourgeoise de la culture n'était nullement
universelle et intemporelle : elle était purement bourgeoise au contraire,
jusqu'en la nature et en les contenus de ce qu'elle définissait. Autant
dire qu'elle était fausse. La culture n'était pas du tout, ou pas seulement,
ce que la bourgeoisie avait dit et cru qu'elle était : c'était, à
tout le moins, infiniment davantage — une nouvelle subdivision
intervenant ici, entre ceux qui voulaient bien maintenir au sein de la
culture, ne serait-ce qu'à titre de vestige ou de témoignage, ce que la
bourgeoisie avait dit et cru qu'elle était, c'est-à-dire l'héritage, le
patrimoine, le corpus ; et ceux, plus radicaux, qui soutenaient et
soutiennent que ce corpus même est une invention bourgeoise, que sa matière
est suspecte et dépourvue de pertinence, voire nocive en soi, et qu'il
n'a pas sa place dans... dans... dans... dans ce qui, d'une certaine façon,
continue (hélas) de s'appeler la culture (c'est là qu'apparaît
dans toute sa complexité le problème terminologique qui complique si gravement
ce débat) mais qui, s'il fallait s'en remettre à cette façon de penser,
laquelle, minoritaire encore, sans doute, ne cesse en effet de gagner
du terrain, non seulement ne coïnciderait pas du tout avec la culture
au sens de ce terme en régime bourgeois mais même l'exclurait,
ne la comprendrait pas, ne voudrait pas d'elle à l'intérieur de son contenu.
Je fais allusion ici à ceux qui estiment, de plus en plus audiblement,
que Corneille ou Racine, par exemple, non seulement n'ont rien à dire
d'intéressant ou qui soit pour eux précieux à des collégiens d'aujourd'hui,
ou à certains parmi les collégiens d'aujourd'hui, mais sont les instruments
sur eux d'une domination, d'une oppression, d'une intimidation voire d'une
déculturation, lesquelles, bien entendu, en tant que telles, doivent
être combattues et refusées, et Corneille et Racine avec elles. Inutile
de préciser que la déculturation dont il est ici question, déculturation
par la culture, en somme, qu'il s'agisse de la déculturation des incultes
par la culture au sens ancien ou bien de la déculturation des représentants
d'autres cultures par la culture française classique, n'est pas celle
qui fait le sujet de ce court essai... Je
dis bourgeois, culture bourgeoise, valeurs bourgeoises,
et j'emploie ce terme-là à cause des liens du mot culture — mot
qui nous occupe ici autant que la chose — avec la période de domination
politique, sémantique et sociale de la classe bourgeoise. Mais il faut
bien entendre ici que bourgeois et bourgeoisie sont à prendre
en l'occurrence en une acception en quelque sorte générique, pour
signifier, dans l'arsenal langagier post-bourgeois, la domination en
général, la domination révolue mais toujours à combattre, la domination
inadmissible et révoltante ; et bien sûr, autant et plus que d'une
domination de classe, il s'agit d'une domination ethnique, puisqu'on ne
saurait écrire domination de race ; d'une domination d'origine,
d'origines, autant et plus que d'une domination économique ; d'une
domination de peau, de couleur, de couleur de peau, de teint, de complexion,
de configuration capillaire, de nom, de quartier, autant et plus que d'une
domination par l'argent, par les revenus ou par les taux d'emploi. Il
faut bien voir que dans la société française métissée ou en cours de métissage,
et dans laquelle ce processus de mélange généralisé est bien loin d'être
achevé s'il doit l'être jamais, les Français les plus anciennement Français,
les plus anciennement sur place, les "Français de souche", comme
on ne sait plus comment dire, et comme on ne saurait le dire ainsi, semble-t-il
(cela dépend des bouches, apparemment), les "souchiens", les
sous-chiens, comme l'insinuent gracieusement tel ou telle, ainsi
qu'on a dit les sous-hommes, ceux-là, les indigènes, les autochtones,
font figure de bourgeoisie, "fonctionnent" (à leur corps
défendant) comme une bourgeoisie, sont en position de bourgeoisie (avec
les quelques avantages ultimes et les sérieuses menaces qu'implique d'ores
et déjà et pour la suite pareille situation compromise) ; et cela
d'autant plus nettement que le mot populaire, en novlangue, se
mêle de signifier presque exclusivement à présent immigré, peuplé
ou constitué d'immigrés ou de descendants d'immigrés, voire extraeuropéen,
comme s'il était entendu une fois pour toutes qu'en France il n'y a plus
de peuple que néo-français : les quartiers populaires, un
soulèvement populaire, un « candidat qui devrait être aidé
par son nom à consonance arabe dans une commune à fort électorat populaire ».
On
n'insistera jamais assez, car elle a pesé d'un poids incomparable en faveur
de la grande déculturation en cours, sur la fatale coïncidence, accidentelle,
peut-être, ou bien obéissant à des mécanismes dont nous sommes trop près
pour observer avec certitude les déterminismes et les enchaînements, entre
la crise démocratique de la culture française, liée à son statut
réel ou supposé (en partie réel et en partie supposé) de culture de classe
(bourgeoise), et ce qu'on pourrait appeler sa crise ethnique, liée
à son statut incontestable de culture nationale, c'est-à-dire, jusqu'à
une date récente, de culture héréditaire d'un groupe ethnique donné, celui
qu'on appelait le peuple français, au sens désormais étroit et
archaïque (et prohibé) de cette expression. La crise ethnique de
la culture, selon laquelle l'ensemble de la communauté nationale, ou même
l'ensemble des habitants du territoire national, refuse d'accepter pour
sien la culture d'une seule de ses composantes (celle des dits "Français
de souche"), s'est superposée en l'aggravant terriblement à la crise
démocratique de la culture, selon laquelle l'ensemble du corps
social, tout pareillement, refusait d'accepter pour sienne la culture
d'une seule de ses composantes (celle de la classe bourgeoise). L'expression
refuse d'accepter pour sienne est un peu rapide et en partie inexacte,
car elle donne pour résolu le débat auquel je faisais allusion plus haut,
et qui consiste à essayer de savoir, et à tâcher de décider, si l'ensemble
de références, de valeurs et d’œuvres qui a été donné en France, jusqu'aux
récentes décennies, comme constituant la culture — et par là je veux dire
essentiellement la culture patrimoniale, puisque c'est ainsi que
la culture était conçue — n'avait d'intérêt et de prix que pour une classe
donnée qui en avait fait son privilège, ou bien s'il devait être considéré
comme précieux par toutes les classes de la société et pour tous
les citoyens ; s'il n'avait de validité et de raison d'être que pour
les Français d'ascendance française, ou bien s'il devait être considéré
comme d'acquisition désirable pour la totalité des citoyens et des résidents
de notre pays. Il est bien entendu que ces deux couches de problèmes ne
se recoupent pas exactement. Cependant elles coïncident pour une large
part, et les façons dont les questions se posent et dont elles évoluent
à l'un et l'autre niveaux peuvent être dites homothétiques. Structurellement
elles présentent les plus grandes similitudes ; et des esquisses
de réponses comme des nouvelles formulations atteintes ici il peut être
tiré de grands enseignements là. Les
premiers promoteurs, les initiateurs, comme on dirait aujourd'hui,
du grand mouvement de démocratisation de la culture n'avaient pour leur
part pas le moindre doute. Il est d'ailleurs une certaine façon de poser
l'équation, ou le syllogisme, auxquels ils s'affrontaient, qui, si l'on
accepte de se soumettre à sa rigueur, eût pu leur donner d'emblée la totalité
de la réponse qu'ils ne cherchaient pas, et leur apprendre ce qui allait
se produire et ce qui, selon moi, s'est bel et bien produit : a) la culture est un privilège de classe b) il faut abolir ce privilège c) ce que faisant on abolit la culture (puisqu'elle
est ce privilège) Bien
entendu nos fondateurs ne l'entendaient pas du tout ainsi. Ils profitaient,
pour s'abuser (à mon sens), de l'ambiguïté de formulation de la proposition
b. Ce qu'ils voulaient dire, comprendre et donner à comprendre
par « il faut abolir ce privilège » était en fait : il
faut abolir ce privilège en tant qu'il est un privilège ;
il faut le dépouiller de sa qualité de privilège, mais le conserver comme
culture, préserver son contenu, diffuser celui-ci — sans rien changer
à sa consistance, à ce qui faisait sa matière et son prix. Mon hypothèse,
et même ma conviction, on l'aura compris, est que la rigueur mathématique
et syllogistique de l'enchaînement logique en sait plus, malgré son apparente
absurdité, et contient plus de vérité, adhère plus étroitement à ce qui
s'est passé, que les aménagements de bon sens, de décence et de modération
qu'on est naturellement tenté de lui apporter sans y penser. Pour
ma part ce serait plutôt la première proposition que j'aurais tendance
à souhaiter corriger, expliciter, "qualifier". Ce n'est pas
que je doute que la culture soit un privilège, mais je ne suis pas absolument
certain qu'elle soit un privilège de classe (malgré tout ce qui, dans
l'histoire, concourt à accréditer cette opinion) : la culture, il
me semble, peut très bien être aussi, et concurremment, un privilège individuel.
Mais dès lors qu'on considère qu'elle est de
toute façon un privilège, qu'il est de son essence d'être un privilège,
que la posséder, si c'est bien le mot, ou en être dépositaire, est fatalement
un privilège, on ne peut, si on est attaché à la culture, souhaiter l'abolition
de ce privilège : c'est donc l'ensemble du syllogisme qui s'effondre
dès sa première articulation, et cela bien avant d'aboutir à la fâcheuse
conclusion qu'implique sa lecture rigoureuse. Jouir
seul, ou presque seul (comme à la Villa Médicis), du silence et de la
solitude d'un parc magnifique au milieu d'une grande ville est un indéniable
privilège. On peut, par conviction démocratique, abolir ce privilège en
ouvrant le parc à toute heure à tous les publics. En effet il n'y a plus
de privilège. Mais il n'y a plus non plus de silence et de solitude, plus
de recueillement dans l'absolue beauté. Or c'étaient eux qui constituaient
le privilège, bien plus encore que le parc lui-même : car des jardins
publics il y en a beaucoup d'autres dans la ville, souvent presque aussi
beaux, ou tout autant. J'ai
adopté de longue date pour métaphore inamovible de cette structure familière
l'histoire du Jugement de Salomon, en la première de ses inflexions. Deux
mères réclament un seul enfant, avec des droits sur lui apparemment égaux,
c'est-à-dire une égale vraisemblance dans leurs prétentions à être ce
qu'elles disent, la vraie mère. Le roi peut donner l'enfant
à une seule, au risque de commettre une injustice. Il peut aussi, et c'est
le parti qu'il prétend adopter, faire couper l'enfant en deux parties
égales et donner à chaque mère prétendue une moitié du corps : la
justice est respectée, la "démocratie" aussi (ou plutôt l'égalité),
— il n'y a pas de privilège, mais il n'y a plus d'enfant (vivant). Dans
le même temps ou à peu près que les premiers champions de la démocratisation
sociale de la culture promouvaient les mesures qui en leur esprit et celui
du public devaient permettre d'atteindre l'objectif désigné, ou de s'en
rapprocher sensiblement, les premiers champions de sa démocratisation
ethnique, un peu moins explicites dans leur propos, peut-être, n'étaient
pas moins résolus cependant. D'ailleurs il n'était pas rare qu'il s'agît
des mêmes personnes. Eux considéraient que la culture française, dont
ils ne songeaient pas, à ce stade, à contester la validité et la valeur
(et d'autant moins que cette culture, sa validité et sa valeur, passaient
à leurs yeux pour universelles parce qu'elle était, elle, universaliste...),
était, en quelque sorte par définition, par avantage acquis de l'histoire,
le privilège, sinon tout à fait d'un groupe ethnique, du moins d'une communauté,
celle des Français à titre plusieurs fois héréditaire, ceux qu'on ne sait
jamais comment appeler. Et il s'agissait de les dépouiller non pas certes
de cette culture, mais de ce privilège, de ce privilège en
tant qu'il était privilège, et partant inadmissible, il va sans dire,
en bonne démocratie antiraciste. Il s'agissait d'amener à cette culture
les nouveaux arrivants, ou bien de l'amener, elle, jusqu'à eux :
de faire en sorte que les deux se rencontrent, s'épousent, coïncident. Ce
qui dans les deux cas est apparu, à l'usage, c'est que le contenu d'une
culture, et sans doute pourrait-on dire de la culture aussi bien,
n'est en aucun cas indépendant, d'une part, du nombre de ceux qui la partagent,
ni, d'autre part, de leurs caractéristiques sociales, économiques, ethniques
et... culturelles (puisqu'il est écrit que l'ambiguïté fondamentale du
mot et de ses dérivés nous poursuivra jusqu'à la fin). Il n'y a pas d'un
côté une culture, la culture, qui serait une entité stable au contenu
de nature éternellement déterminée (même s'il s'accroît sans cesse d'artefacts
nouveaux), et, d'un autre côté, la masse plus ou moins grande de ceux
qui la reçoivent et la partagent, en participent. Ceci varie automatiquement
en fonction de cela. Le contenu d'une culture change avec le nombre et
la nature de ceux qui la partagent ou sont censés la partager. Et il en
va de même du contenu d'une éducation, de la matière dont la transmission
fait l'objet d'un système éducatif, des programmes que dispense ce système
ou qu'il peut dispenser. Ceux
qui prétendent combiner culture et égalité, éducation et égalité, et introduire
l'égalité ou seulement de l'égalité dans la culture ou l'éducation,
s'abusent eux-mêmes ou abusent les autres, ou les deux, car il y a une
incompatibilité radicale, fondamentale, insurmontable, entre ces domaines,
ces champs ou ces valeurs. L'égalité est aussi absente de la culture qu'elle
l'est de la nature. Les plus belles proclamations ne peuvent que reconnaître,
ou imposer, ou prétendre imposer, une égalité en droit ou une égalité
de droits ; et c'est un héroïque, un magnifique défi à tout
ce qui s'observe dans la nature et entre les hommes. L'égalité n'est pas
naturelle, et ce n'est certes pas lui adresser un reproche, bien au contraire,
que de le rappeler : l'in-nocence, la paix civile, le règne du
droit ne le sont pas non plus. L'égalité est une contrainte que s'imposent
à grand mal certaines civilisations, en général contre leurs plus anciennes
traditions et contre leurs instincts. Elle n'est pas non plus culturelle,
sauf en l'un des sens modernes de cet adjectif, selon lequel elle serait
désormais inscrite, par l'effet d'une longue pratique et par conformité
globale avec les tempéraments, en de certaines cultures, et cela plus
qu'en d'autres : on dira par exemple (éventuellement, et quitte à
être aussitôt contredit) que la culture américaine est
profondément égalitaire. Mais la culture, elle, ou la Culture, au
sens du "ministère de la Culture", ne connaît pas plus l'égalité
que ne la connaît la nature : c'est-à-dire uniquement par accident,
coïncidence ou approximation, de temps en temps. La loi peut imposer,
et sans doute le doit-elle, mais comme un idéal impossible à jamais atteindre
tout à fait, la possibilité d'un égal accès à la culture : c'est
un égal accès à l'inégalité. Ainsi
que le laisse clairement paraître la conscience écologique moderne, l'égalité
entre les hommes (entre les peuples, entre les nations, entre les ethnies,
entre les civilisations), à peine cesse-t-elle d'être une égalité en droit
pour devenir une égalité de fait, une égalité économique, détruit la nature
— à moins bien sûr (mais personne, sauf peut-être les champions les plus
intrépides de la décroissance, n'ose y songer sérieusement), qu'il ne
s'agisse d'une égalité par le bas, ou du moins d'un alignement
général des modes de vie de l'ensemble des habitants de la planète sur
ceux de la moitié, voire du quart, inférieurs de l'échelle des modes de
vie ou des niveaux de consommation : la terre ne survivrait pas à
un alignement général des niveaux de consommation sur celui des pays les
plus riches. Or il en va de même, assez étrangement, s'agissant de la
culture. La
culture ne survivrait pas, et sans doute peut-on observer d'ores et déjà
qu'elle ne survit pas, à un alignement du niveau culturel
de l'ensemble de l'humanité, ou seulement de la totalité d'un peuple,
sur celui de leurs classes ou de leurs individus les plus cultivés : alignement
qui ne pourrait s'opérer qu'au prix de la déculturation radicale de ces
classes et de ces individus culturellement privilégiés, et donc d'un irréparable
appauvrissement culturel global. On pourra s'étonner de cette observation,
car on aurait naturellement tendance à croire que la culture, la science,
la connaissance et peut-être même le goût
(mais déjà l'on pressent bien, avec ce dernier terme, le point où le bât
blesse...), au contraire de l'eau, du gaz, de la houille ou du pétrole,
sont des quantités infiniment extensibles, par transmission, prolifération,
contacts, échanges, contamination favorable. En effet, si elles sont un
privilège, on l'a rappelé, cette qualité ne leur ajoute rien, c'est une
simple caractéristique, ce n'est pas une valeur : elles ne souffriraient
pas de se la voir ôter. En effet la connaissance que possèdent les uns
n'est pas diminuée, sauf peut-être en valeur marchande, professionnellement,
par la connaissance que possèdent les autres. La culture dont est pourvu
un individu ne prive personne (bien qu'elle puisse susciter beaucoup d'irritation,
de jalousie et même de haine), et elle n'est en aucune façon étrécie par
la culture croissante des autres individus autour de celui-ci ; à
l'inverse, elle a tout à gagner à un milieu ambiant plus favorable. La
métaphore de Salomon, des deux mères et de l'unique enfant, ni l'image
du jardin fermé ou bien ouvert au public, ne paraissent donc pertinentes
ici : la culture ne meurt pas d'être partagée, elle peut être coupée
en deux, en mille ou en soixante millions, elle n'en sera pas moins vivante ;
et la jouissance qu'elle procure est trop intime, trop intérieure à l'être
(ou devrait l'être) pour être réduite en quoi que ce soit par une diffusion
plus large au sein de la population. Le savoir n'est pas une matière première.
Le répandre, l'étendre, l'élargir, le diffuser dans le public devrait
n'avoir aucun effet sur son épaisseur et sur sa consistance, ni sur la
quantité des réserves accumulées. Or il semblerait que c'en est bel et
bien un, et fâcheux, et qu'une règle peu compréhensible de physique sociale,
si elle tolère son accroissement modéré, s'oppose absolument à son accroissement
indéfini. On
dirait qu'il existe là, de façon encore mal explicable, une curieuse variante
du principe attribué plus ou moins abusivement à Pareto, et qui veut,
dans sa version vulgarisée (très vulgarisée), qu'en toute société quatre-vingt
pour cent de la richesse soit toujours détenue, quoi qu'il arrive, par
vingt pour cent de la population : il peut y avoir des bouleversements
mais toujours la balance revient vers ces proportions-là. Il serait singulier
que dans le domaine qui nous occupe les chiffres, en plus, fussent les
mêmes. Mais il paraît vraisemblable qu'ils soient, s'agissant de la culture,
plus spectaculaires encore ; et que quatre-vingt-dix-huit pour cent
de la culture, ou davantage, soit entre les mains, ou dans les esprits,
d'un ou deux pour cent de la population. Dans un cas comme dans l'autre,
on peut tenter de changer cela, bien entendu : dans le domaine économique
il n'est pas tout à fait acquis encore, mais il est loin d'être exclu,
que pareil élargissement de la prospérité, au-delà d'un certain seuil,
soit préjudiciable à la richesse globale ; dans le domaine culturel,
en revanche, il semble bien, et c'est infiniment regrettable, que la dissémination
de la connaissance, à partir d'un certain degré, soit dommageable à sa
masse, et nuisible à la culture générale (dans les deux sens de la formule). L'explication
de ce phénomène bizarre, à première vue si peu scientifique, viendra sans
doute d'une soigneuse distinction entre le synchronique et le diachronique.
Dans diffusion des connaissances, élargissement de la culture,
il ne faut pas voir seulement un tableau statique des répartitions, la
photographie de l'état d'une société à un moment donné ; il faut
entendre aussi, et peut-être surtout, le processus actif qui est désigné
par ces expressions, la quantité de temps qu'elles impliquent. Le temps, comme
d'habitude, est la clef du mystère. Que sa quantité ne soit pas extensible,
à lui non plus, et qu'il soit, nous aurons l'occasion d'y revenir, la
matière la plus précieuse, c'est précisément ce qu'enseigne la culture,
curieusement d'accord sur ce point avec la langue des affaires, du commerce
et du bizness : cependant, pour elle, il est moins money,
monnaie d'échange, que directement matière d'être. Or le temps, et l'argent,
et les efforts, mais surtout le temps, consacrés par une société à développer
la connaissance ici, ils ne sont pas dévolus à l'accroître là. Un homme
cultivé ne l'est pas par quelque grâce du ciel, pure manifestation sans
commencement ni fin. Il l'est par le résultat d'un travail, d'un exercice,
du lent concours de circonstances favorables, de volontés longuement à
l'œuvre, en lui et chez d'innombrables autres individus, ceux qui ont
voulu et construit les écoles, bâti les bibliothèques et classé leurs
rayons, écrit les livres, composé les œuvres, passé des heures à enseigner,
à méditer et à préparer leur enseignement. Ce travail-là, parce qu'il
est étroitement soumis au temps, et perpétuellement en butte au travail
contraire de volontés contraires, d'intérêts hostiles, de négligences
agissantes et d'erreurs, à commencer par les erreurs pédagogiques, il
n'est pas indéfiniment extensible, lui, pas plus que l'eau, le gaz ou
le pétrole — et c'est en ce sens que la culture ne l'est pas non plus.
L'exemple
le plus probant, au point qu'on pourra le juger caricatural, est ici celui
du baccalauréat. À de certaines époques le baccalauréat était un diplôme
qu'obtenaient deux, cinq ou dix pour cent d'une classe d'âge. On connaît
l'idéal, affiché par plusieurs gouvernements successifs, de mener à son
obtention quatre-vingt pour cent de la population scolaire. On sait que
cet idéal, hélas, n'est pas loin d'être atteint. On sait aussi qu'au cours
du processus qui a mené d'une situation à l'autre, le baccalauréat s'est
transformé radicalement. Il serait certainement très difficile de donner
ici de précises indications chiffrées, mais il ne paraît pas exagéré de
supposer qu'entre le baccalauréat qu'obtenaient dix pour cent d'une classe
d'âge et celui qui est octroyé à quatre vingt pour cent d'une autre classe
d'âge, ou de la même classe d'âge à une autre époque, le rapport de proportion,
quant à la signification véritable du diplôme, quant au degré de maturité
impliqué pour ses nouveaux titulaires, quant à leur connaissance de la
langue, de la syntaxe et de l'orthographe, quant à leur capacité argumentative
et de raisonnement logique, d'enchaînement des idées, de rigueur et de
cohérence démonstrative, est à peu près de dix à un, disons de cinq
à un pour mettre toutes les chances de notre côté : le degré global
d'éducation sanctionné est à peu près un cinquième de ce qu'il était.
La plupart des titulaires du baccalauréat d'aujourd'hui n'auraient jamais
pu entrer en classe de sixième, ou disons de quatrième, pour compter
large, dans un bon lycée au milieu du siècle dernier. La
différence est la même, elle est du même ordre, entre la culture d'une
classe cultivée et la culture de masse. Seulement, dans l'un ni l'autre
cas, cette différence ne peut s'observer synchroniquement : car, de même
qu'il ne peut pas y avoir de baccalauréat pour dix pour cent de la population
d'âge scolaire en un temps de baccalauréat pour quatre-vingt pour cent
(ou bien ce baccalauréat s'appelle la licence, voire la maîtrise,
à moins qu'il ne porte un de ces noms barbares, D.E.U.G., D.E.S.S., D.U.T., où se manifeste bien, autant qu'en
la fréquente rusticité des titulaires, la déculturation), de même, il
ne peut pas y avoir de culture de classe cultivée, ni d'ailleurs de classe
cultivée, en un temps de culture de masse. L'une exclut l'autre, et cela
tout spécialement en régime démocratique. En régime démocratique la culture
de masse ne peut pas s'accommoder de la culture d'une classe cultivée,
culture qui n'est pas nécessairement antidémocratique — elle a
même fait beaucoup pour la démocratie — mais, fatalement, et par définition,
non-démocratique. Plus
exactement c'est la culture elle-même qui par essence n'est pas démocratique.
Ou, pour être encore plus précis : le concept de démocratie n'y est
par pertinent. Très nombreux, au demeurant, et certainement majoritaires,
même, sont les champs de l'activité ou de la réflexion humaines, à commencer
par l'amour, où la démocratie n'est pas pertinente. La démocratie est
un système politique, admirablement défini par Winston Churchill,
et dont le principal mérite, en théorie, est qu'il est celui qui fait,
ou qui devrait faire, le moins de mécontents. Les décisions prises l'ayant
été, toujours en théorie, avec l'accord, direct ou le plus souvent indirect,
et en général très indirect, de la majorité des citoyens, ceux-ci
ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes de l'éventuel mauvais succès de
ce qu'ils sont censés avoir voulu et décidé. J'ai nommé ailleurs hyperdémocratie
la transposition du système démocratique du champ politique à divers
autres champs où selon moi il n'a que faire (voire à tous les champs).
Or ce système fonctionne assez bien, ou moins mal que la plupart des autres
(Churchill toujours), dans le gouvernement des États ; et d'autant
mieux, peut-être, que la volonté majoritaire y est plus efficacement filtrée,
interprétée et réinterprétée par les institutions et par les corps intermédiaires :
filtrage et réinterprétation que la télévision, les sondages permanents
et la médiatisation générale du monde (si mal nommée, car ce qu'elle instaure
est en fait une immédiateté, un défaut de médiation) rendent beaucoup
plus difficiles. Mais il ne fonctionne pas du tout, et même il a selon
moi un effet proprement ravageur, dans des domaines (d'ailleurs étroitement
liés) tels que la famille, l'éducation et la culture. Il
importe ici de bien distinguer deux choses, que la polémique s'ingénie
à confondre pour tout embrouiller : d'une part la famille, l'éducation
et la culture au sein d'une société démocratique, qui leur confère nécessairement
un certain nombre de caractères particuliers — ce n'est pas ce dont il
est question pour le moment ; et d'autre part la famille, l'éducation
et la culture en tant que démocraties elles-mêmes, comme systèmes
démocratiques : c'est-à-dire la transposition d'un système politique
et accessoirement social, la démocratie, à des champs pour lesquels il
n'est pas fait, qui le rejettent de toutes leurs forces par incompatibilité
radicale et qui, s'ils ne parviennent pas à le rejeter, s'ils sont obligés
de se soumettre à lui, périssent sous lui. Cet
effet dévastateur de la démocratie dans des domaines qui sont incompatibles
avec elle est d'autant plus foudroyant qu'elle est, lorsqu'elle y intervient,
plus étroitement assimilée à sa valeur centrale, l'égalité. Ni la famille,
ni l'éducation ni la culture ne peuvent s'accommoder de l'égalité. Encore
les deux premières, et surtout la seconde, l'éducation, n'exigent-elles,
pour remplir leur fonction dans la société, que sa suspension provisoire
et de convention : durant le temps de sa formation l'enfant n'est
l'égal, par convention, ni de ses parents ni de ses maîtres ; cela
n'attente en rien à la fondamentale égalité de droits entre les individus
et entre les générations (tour à tour, à mesure qu'elles arrivent chacune
à maturité). Mais la culture est sur ce point plus radicale, plus stricte
en ses exigences et en ses exclusions — l'égalité n'y est pas suspendue
pour un moment, le temps d'une enfance, d'une heure de classe ou d'une
année d'études : elle y est frappée d'un défaut de pertinence fondamental
et définitif. Répétons-le, la seule relation concevable entre égalité
et culture, et elle est très indirecte, et totalement extérieure à la
culture elle-même, c'est l'aménagement difficile, très difficile, presque
impossible, mais certainement souhaitable, d'un égal accès à cette inégalité
radicale, à ce lacis d'inégalités principielles, la culture. Se
cultiver, c'est se rendre inégal à soi-même. C'est aussi — mais ce point
est déjà beaucoup plus difficile à faire admettre en société hyperdémocratique
(laquelle n'est en aucune façon, précisons-le une fois de plus, l'achèvement
suprême, le couronnement, l'épitomé de la démocratie politique, mais sa
transplantation impérialiste dans des domaines qui lui sont étrangers),
et d'ailleurs il n'est pas d'une importance primordiale, mais il est néanmoins
incontestable — c'est aussi se rendre inégal aux autres, à ceux qui sont
moins cultivés : non pas certes inégal juridiquement, mais culturellement ;
non pas en droit, mais en esprit. Il n'était pas sans importance qu'on
parlât jadis, et il est significatif que le terme soit à peu près tombé
en désuétude, peut-être à cause des ses relations déplaisantes avec l'élevage,
d'élever les enfants ; et d'enfants et de personnes plus ou
moins bien ou mal élevés. J'aime mieux retenir les liens suggérés,
ou mis en avant par le terme, avec l'élévation. Se cultiver c'est
s'élever, apprendre à voir les choses et le monde de plus haut.
La
difficulté, toute la difficulté peut-être, et c'est sans doute un des
nœuds du problème, du débat, du sujet et des réflexions qu'il suscite,
et des résistances qui s'y manifestent, c'est que s'élever culturellement,
ou par l'éducation, c'est aussi, peu ou prou, s'élever socialement.
Les deux mouvements, il va sans dire, ne se confondent pas le moins du
monde. Ils ne font nullement un seul mouvement. Mais leurs lignes
et leurs rythmes coïncident fréquemment, en partie, et c'est une particularité
qui a beaucoup nui à la culture, accusée de façon plus ou moins explicite
d'être la marque ou même la substance d'un inégalitarisme social, lui,
forcément mal vu et condamnable, condamné — or elle était en position
d'autant plus délicate pour se défendre de ce reproche-là que, sans toucher
à l'essentiel, il était loin d'être sans fondement. En
hyperdémocratie, rien ne peut être supérieur à rien dès lors que, serait-ce
seulement par implication, connotation, association pavlovienne, la supériorité
envisagée pourrait être soupçonnée d'avoir le moindre caractère social.
Ainsi la défense des genres artistiques considérés jusqu'alors comme supérieurs
devient-elle impossible car l'adversaire a beau jeu, la plupart du
temps, de mettre en avant des liens réels ou supposés entre ces arts,
qui dès lors ne sont plus que prétendument supérieurs, et des classes
dont la "supériorité" n'est plus admissible, ne saurait, elle,
par définition, être que prétendue, au point qu'il n'est pas question
d'en faire mention autrement qu'entre guillemets : quelle "supériorité" ?
Un slogan caractéristique de pareille situation idéologique, et esthétique
par contrecoup, est qu'il n'y a pas, ou plus, d'arts mineurs. Il est au
demeurant paradoxal que profitent de cette déclassification des arts jadis
considérés comme mineurs en effet, tels l'orfèvrerie ou l'ébénisterie,
mais dont les liens historiques avec les classes privilégiées, à défaut
d'être "supérieures", donc, sont patents. Toutefois les grands
bénéficiaires de ce mouvement d'abolition des hiérarchies entre les genres
sont soit les arts qui passaient pour constituer des variantes moins élevées
des arts majeurs, comme le roman policier, la science-fiction ou la bande
dessinée par rapport à la littérature et à la peinture, soit les arts
jadis considérés comme d'essence populaire, à commencer par ce qu'il était
convenu d'appeler les variétés et qui se dénomme à présent musique,
sans autre qualificatif, ayant d'abord annexé le vocabulaire de l'ancienne
musique (concert, récital, compositeur) puis
ayant en quelque sorte expulsé celle-ci de sa propre terminologie traditionnelle
et la forçant à se trouver elle-même des qualificatifs : musique classique,
"grande musique", musique savante, quitte, pour la musique savante
contemporaine, à sombrer, au bout de cette guerre des mots, dans
la totale inintelligibilité — Gérard Pesson, dans Cran d'arrêt du beau
temps, décrit à merveille le curieux statut social du compositeur
contemporain qui, hors du cercle étroit des collègues et des rares amateurs,
a toutes les peines du monde à expliquer ce qu'est son activité ;
et la quasi totalité du public aujourd'hui ne peut pas envisager une seule
seconde que la musique savante, ce qu'il appelle s'il y songe encore la
"grande musique", puisse être plus moderne, autrement plus innovante,
et mieux "d'avant-garde", comme on disait naguère, que Ky O
ou les Scissor Sisters : contre tout évidence, avance sociale (c'est
l'art de tout le monde) ou générationnelle (c'est l'art des "jeunes")
vaut brevet d'avance esthétique. Un
autre paradoxe, entre parenthèses, est que les adversaires de la hiérarchie
des arts, et donc de la culture au sens traditionnel, puisque celle-ci
est toute hiérarchie, ont recours, comme arme en leur combat, et c'est
un bel hommage, à la hiérarchie elle-même. Pour lutter contre la distinction
(entre les genres) ils font appel à la distinction (entre les artistes,
entre les styles, entre les tendances, entre les niveaux de qualité).
Ainsi, pour s'opposer à l'idée, qui est pour eux haïssable, que la musique
savante puisse avoir une quelconque supériorité fondamentale sur les variétés,
ou bien la littérature sur la bande dessinée, ou encore la peinture sur
les tags, ils soutiennent que variétés, musique populaire,
bande dessinée, tags, etc., sont des catégories qui ne veulent
rien dire, que sous ces mots on peut ranger tout et n'importe quoi, le
meilleur et le pire, ce qui n'est pas faux ; et qu'il faut distinguer
et distinguer encore, proposition à laquelle on ne saurait qu'acquiescer
d'enthousiasme. Inutile de faire remarquer en réplique, et d'ailleurs
on n'en arrive jamais là, en général, tant l'argument a été asséné comme
un coup de massue dont la victime n'est pas censée se relever, que l'incontestable
existence de hiérarchies à l'intérieur de chacune des catégories, ou des
genres, n'implique pas du tout qu'il ne saurait y avoir de hiérarchie
entre les genres ; et que même si un bon artiste de variétés peut
fort bien, en effet, être meilleur musicien qu'un mauvais compositeur
de musique savante, un grand compositeur, au sens classique de l'expression,
reste un plus grand artiste, et son art plus élevé, et le clavier des
émotions qu'il convoque plus large, et le registre de ses moyens plus
complexe, et son humanité plus profonde, que le meilleur des chanteurs
pop et que les siens — voilà précisément ce qui passera pour être entaché
de préjugé de classe, et de préjugé tout court. Ce
qu'on pourrait appeler le barrage social, je veux dire l'impossibilité
à laquelle on se heurte d'affirmer, de transmettre ou de défendre quelques
valeurs que ce soit — et par excellence les valeurs culturelles — dès
lors qu'elles peuvent être accusées (et elles le peuvent toujours) d'être
des valeurs de classe, et en l'occurrence les valeurs des classes qui
ont été considérées, serait-ce seulement par elles-mêmes, comme "supérieures",
ce barrage, ce tabou, cette impossibilité, ont fait beaucoup pour la paralysie
qu'on a vu gagner progressivement l'ensemble du système éducatif français.
Dans sa première mouture républicaine, qui est venue mourir à peu près
sur les barricades de mai 68, ce système ne craignait pas d'assumer plus
ou moins ouvertement et même officiellement sa double fonction culturelle
et sociale, c'est-à-dire sa mission de proroger le privilège culturel
des classes culturellement favorisées (éducation bourgeoise des enfants
de la bourgeoisie) et, à la marge, d'assurer le renouvellement de ces
classes et la diffusion relative de ce privilège en sélectionnant dans
les autres classes les sujets suffisamment doués, et suffisamment désireux
d'apprendre, pour pouvoir et vouloir accéder à la culture générale, laquelle
se trouvait être alors, par privilège de classe, la culture bourgeoise.
Il
s'agissait, d'une part, de transmettre de génération en génération le
patrimoine culturel des classes cultivées, assimilé au patrimoine culturel
de la nation ; d'autre part, et c'est là qu'intervenait le souci
démocratique et républicain dans sa forme première, d'élargir le partage
de ce patrimoine culturel à quelques enfants méritants des autres classes,
la petite bourgeoisie, la paysannerie et le prolétariat. Tous les bourgeois
n'étaient pas cultivés, certes, mais tous les individus vraiment cultivés
(contrairement à ceux qui étaient seulement instruits...) étaient
ipso facto des bourgeois (au moins aux yeux de la bourgeoisie). Ne nous
leurrons pas, et tout le monde était à peu près d'accord là-dessus, tacitement,
aussi bien dans la bourgeoisie que dans les autres classes : il s'agissait,
pour le système éducatif, de faire de quelques jeunes petits-bourgeois,
de quelques petits paysans, de quelques rares rejetons de la classe ouvrière,
des bourgeois — oh, pas nécessairement des bourgeois politiquement ou
idéologiquement (au moins dans un premier temps...), mais des bourgeois
économiquement, des bourgeois par le costume, la résidence et les manières,
des bourgeois par la culture, surtout, et d'abord par la langue. La langue
(vocabulaire, syntaxe, prononciation) était le grand instrument d'entrée
en bourgeoisie, de même qu'on la voit et qu'on l'entend, aujourd'hui,
être le grand marqueur signifiant que la bourgeoisie est quittée, que
ce n'est plus elle qui parle et qui s'exprime (et ce marqueur fonctionnant
en toute indépendance du dit "niveau socio-culturel", de la
profession ou des revenus : j'entendais ce matin même, à la radio, un
grand médecin et professeur de médecine, auteur de plusieurs ouvrages,
parler de toute la recherche qu'il avait fait,
dans sa vie, et expliquer qu'il avait quitté le secteur public non pas
pour gagner plus d'argent mais pour pouvoir faire « toute la recherche
que j'avais envie. ») Le
processus ancien d'assimilation à la classe cultivée, sur ses marges,
au moyen de l'étude, du mérite, de l'intelligence et de la volonté, a
connu quelques complètes réussites individuelles mais on ne saurait oublier
qu'il était souvent douloureux pour les sujets qui s'y soumettaient. De
ce point-là la littérature témoigne abondamment, comme du désarroi du
fils de paysan, d'artisan ou d'ouvrier qui s'est acquis par ses diplômes
et par son travail un statut social et culturel nouveau, lequel, d'un
côté, lui est souvent mal reconnu, et du bout des lèvres, par les bénéficiaires
plus anciens et héréditaires du même statut, mais de l'autre côté implique
aussi, en bien des cas, une rupture, un malaise, entre le nouveau bourgeois,
mal assuré dans sa bourgeoisie, et sa classe d'origine, à commencer par
sa famille, ses propres parents, ses frères et sœurs, ses amis et camarades
d'enfance. Bien
entendu, et sauf cas de répudiation, éventuellement mythomaniaque (le
nouveau promu dans le champ de la culture et dans la classe cultivée déclare
mensongèrement que son origine sociale et culturelle ne leur est pas extérieure),
cette rupture, difficilement évitable, est niée, déniée, et, autant que
faire se peut, elle est rendue moins sensible et moins nette. Il est classique,
par exemple, que le nouveau promu se défende de toute solution de continuité
entre son point de départ et son point d'arrivée, se déclare avec insistance
"fidèle à ses origines" et, pour mieux témoigner de cette fidélité,
n'adopte, volontairement ou involontairement, qu'un certaine nombre des
pratiques et des attitudes que paraîtrait impliquer son nouveau statut
culturel : par exemple, malgré l'éducation qu'il a reçue, il conserve
l'accent de son milieu d'origine (accent qu'il est convenu en France de
considérer pudiquement sous son seul aspect régional, certes bien
réel, mais qui est ou qui était tout aussi bien de caractère social
— et objet d'éventuelle discrimination à ce titre bien plus qu'à l'autre
—, puisqu'il était convenu que, dans la classe cultivée, on n'avait "pas
d'accent" (absence d'accent perçue évidemment, au sein des autres
classes, comme un accent)) ; ou bien il vote comme ses parents, et
en viticulteur de l'Hérault, mettons, ou en instituteur de l'Allier, ou
en fraiseur d'Aubervilliers, même s'il habite avenue de Saxe, dans l'Île
Saint-Louis ou rue de Longchamp. Mais
plus cette rupture est niée en paroles et en pratique (par sincère souci
de faire coïncider paroles et pratique, peut-être), moins elle est consommée
en effet, et moins le passage d'un niveau culturel à l'autre est accompli,
du point de vue de la culture en son acception traditionnelle et selon
les vues de l'ancienne "classe cultivée". Ainsi, d'après la
façon de voir, et d'entendre, de la culture au sens ancien, et peut-être
éminemment social, du terme, tel individu qui s'est beaucoup instruit, et qui
donc pourrait légitimement prétendre, ne serait-ce qu'en son for intérieur,
au statut d'homme cultivé, ne se le voit pas vraiment reconnu s'il a conservé
son accent d'origine populaire et régional. Toutefois cette exclusion,
ce défaut de reconnaissance, étant considérés bien sûr comme injustes,
ridicules, sans raisons d'être parce qu'inspirés par des considérations
non pas culturelles mais sociales,
on dira, pour être en accord avec le corpus idéologique officiellement
ou tacitement reconnu en société démocratique, et hyperdémocratique a
fortiori, que ces considérations sont totalement sans pertinence, et même
choquantes, révoltantes, inadmissibles. Exit donc la question des accents.
Du niveau culturel, et, raison de plus, intellectuel, d'un message oral
donné, il sera jugé sans tenir le moindre compte de l'accent avec lequel
il est prononcé. Pour ce faire, il sera posé en principe que l'accent,
l'élocution, les intonations, sont sans portée normative en matière culturelle. Et
c'est fort bien ainsi. Et c'est fort bien ainsi. L'ennui c'est que, pour
des raisons du même ordre, à savoir sociales et bientôt politiques, idéologiques,
voire morales (l'idéologie, en hyperdémocratie, a tôt fait de se
faire passer pour une morale), le nombre s'accroît sans cesse, et pas
seulement dans le champ du discours, des éléments jadis normatifs, culturellement,
qui se voient dépouillés de cette qualité, c'est-à-dire frappés d'impertinence,
ou d'a-pertinence. On ne tiendra plus compte des accents, car en tenir
compte pourrait avoir des connotations sociales, par définition inadmissibles :
un homme ou une femme cultivés pourront fort bien désormais (ce désormais-là
a au moins un demi-siècle d'existence) avoir un fort accent "populaire",
c'est-à-dire, selon les anciens critères répudiés, non-cultivé. Pareillement,
et pour les mêmes raisons, on ne tiendra plus compte de l'élocution,
soustraite d'un même mouvement à la connotation normative culturelle.
On ne tiendra plus compte de la prononciation,
elle aussi dispensée d'implications qualitatives, qui pourraient passer
pour des marques de discrimination (ce qu'elles sont en effet, mais pas
nécessairement au sens invoqué là). Bientôt c'est le vocabulaire lui-même
qui se verra exclu du champ de la pertinence culturelle, et pourquoi pas
la syntaxe aussi bien, en un hyperdémocratique souci de concentration
sur le seul message, c'est-à-dire sur le sens, dépouillé de tous
ses apparats superfétatoires (dira-t-on) : lesquels, relevant du goût
ou, pis encore, du bon goût, sont par excellence soumis à des variations
de classe dont l'écho dans le champ de la culture est nécessairement à
proscrire. Ainsi, dans le moment même que ce champ de la culture tend
à s'élargir indéfiniment (les "activités culturelles", l'"industrie
culturelle" et le fameux "tout est culturel", pâle variante
et reflet de l'encore plus illustre "tout est politique"), il
subit à un autre niveau une réduction draconienne — concordance aporétique
qui ne peut s'expliquer, évidemment, que par l'instabilité sémantique
des termes, à commencer par celui de culture et par ses adjectifs
dérivés, sommés, pour survivre, de vouloir dire tout et n'importe quoi
en même temps. L'éducation,
considérée ici, et non sans d'excellentes raisons, comme une sous-partie
du champ de la culture, est évidemment le domaine où ces difficultés qui
résultent des liens complexes, imparfaits, contradictoires, fluctuants
mais suffisamment forts tout de même pour être compromettants, entre culture
et classe sociale, ou "niveau socioculturel", pour parler comme
on parle, sévissent de la façon la plus crue. Passe encore pour la simple
"instruction", où la concentration à l'instant évoquée sur le
sens, sur le simple sens (mais on sait bien qu'il n'est jamais
si simple qu'il le faudrait en ce procès), sur les données, sur les faits,
sur les contenus indépendamment des vibrations de la connotation (il s'agit
bien sûr d'une utopie, mais qui a tout de même son lieu), est encore à
peu près concevable. Mais l'éducation (domaine moins large que
la culture, certes, mais infiniment plus que l'instruction), est
toute entière embarrassée (qu'on songe tout simplement à la courtoisie,
à la politesse, aux codes du bon usage social, à la dite bonne éducation),
empêtrée, intriquée, de références sociales — lesquelles, dans un climat
hyperdémocratique, sont autant de compromissions. Pour
tourner les choses brutalement, mais elles sont brutales, et pour s'exprimer
bien sûr de manière inexacte, mais moins inexacte qu'exacte, éduquer c'est
éduquer aux manières, aux rites, aux façons de parler (qui risquent fort
d'être des façons de penser et même de ressentir), de la classe éduquée,
autrement dit, horresco referens, de la classe "supérieure".
Aucune difficulté (théoriquement, mais nous verrons qu'en fait il y en
a tout de même quelques-unes, et même sérieuses), quand le sujet à éduquer
est lui-même issu de la classe éduquée. Grave problème, en revanche, lorsque
ce n'est pas le cas. Ou, pour désigner d'autre façon la pierre d'achoppement,
et en l'occurrence dans le sabir pseudo-sociologique, par définition plus
convenable (il est fait pour ça) : éduquer les rejetons de ce qu'il
est convenu d'appeler "les milieux culturellement défavorisés",
ou tenter de le faire, c'est les faire passer, sinon dans "les milieux
culturellement favorisés", du moins, pour commencer, dans les milieux
culturellement non-défavorisés : bref, les changer de milieu — c'est-à-dire
leur enseigner des règles, des codes, des principes, des goûts, des valeurs,
un langage et des curiosités étrangers à ce qu'implique leur origine. Le
problème ne serait encore rien, ou peu de chose par comparaison, si éduquer
n'était aussi déséduquer ; si apprendre n'était désapprendre ; si enseigner
n'était récuser. Il ne s'agit pas seulement d'apporter quelque chose en
plus, il s'agit aussi, hélas, et c'est là qu'intervient la douleur
à laquelle il a été fait allusion plus haut, de modifier, de critiquer,
de mettre en cause, d'écarter voire d'éradiquer ce qui, pour ce quelque
chose en plus, ne saurait faire office de base ou de socle, de
point d'appui. Or ce socle à écarter, ce point d'appui rebuté, ce ne sont
rien de moins, pour aller vite — pour aller vite ici, car dans
la réalité la substitution ne saurait s'accomplir en vitesse, ni sans
peine pour ceux qui la pratiquent, ni sans réticence et sans chagrin pour
ceux qui la subissent —, que la culture et d'abord la langue et l'accent
et les façons de s'exprimer des parents. L'opération est extrêmement déplaisante,
elle l'a toujours été. Elle n'a d'autre substance que l'effort nécessairement
pénible pour faire comprendre sans le lui dire expressément, à un enfant,
ou à un sujet en général, éventuellement adulte, ou adolescent, que ses
parents parlent mal, qu'ils s'expriment mal, qu'ils raisonnent mal, qu'ils
n'ont pas les curiosités qu'il faut ; ou du moins que ce n'est pas
comme eux qu'il convient de parler, de s'exprimer, de raisonner, de diriger
ses curiosités. On
dira que c'est plus compliqué que cela et, ce disant, en cette occasion
non plus qu'en (presque) aucune autre, on ne courra guère de risque de
se tromper. Il est certain, heureusement, que des feintes sont possibles,
que la délicatesse a son mot à dire, ou à taire, et que tout enseignement
n'implique pas forcément répudiation explicite de ce qui le précède ;
plutôt supposerait-il et proposerait-il un détour, un tour complet,
même, au terme duquel se présenterait à nouveau comme précieux, comme
aimable, voire comme irremplaçable, ce dont il a fallu un moment se départir,
ne serait-ce que pour aller voir, de l'extérieur, ce qu'il pouvait bien
en être. Il reste que, dans le type d'enseignement que réclame la démocratie
conséquente, et qui prévoit la diffusion de la culture au sein des masses,
justement par le biais de l'enseignement, il y a toujours et nécessairement
une phase, et qui peut être longue, où l'"apprenant", comme
il paraît qu'on dit, est invité, plus ou moins fermement, s'il ne vient
pas lui-même de milieux déjà cultivés, ou à défaut déjà instruits, à désapprendre
ce qu'il tient de ses origines, de sa famille, de son père et de sa mère : « Non,
on ne dit pas comme cela, on dit... Or,
cette phase éminemment délicate — délicate pour le maître, bien sûr, mais
bien plus délicate encore pour l'élève, écartelé qu'il est entre deux
loyautés —, ses chances de succès étaient assez grandes quand l'élève
était seul, ou qu'il avait un très petit nombre de compagnons dans la
même situation que lui, petite minorité invitée à s'intégrer, si elle
le peut, parmi une classe cultivée nombreuse et solidement constituée,
sûre d'elle-même, de ses droits, de ses prestiges et de ses vertus, et
figurée dans la salle de classe, déjà, par la majorité des camarades.
Le processus était pénible, il pouvait être humiliant et blessant, psychologiquement
insupportable, même, pour ceux qui y étaient soumis ; cependant il
n'était pas rare qu'il aboutisse : il y en a et il y en a eu des
dizaines de milliers d'exemples individuels, qui témoignent pour l'efficacité
passée de l'école de la République. Le même processus devient infiniment
plus aléatoire, néanmoins, dans un contexte d'enseignement de masse, lorsque
les proportions s'inversent. Le nombre, ici, est d'une importance
capitale pour évaluer les chances de succès, comme chaque fois qu'il est
question d'intégration. Il s'agit à présent de faire accéder une très
vaste majorité d'enfants d'origine extérieure à la classe cultivée à une
classe cultivée qui, elle, se réduit comme peau de chagrin, n'ose pas
dire son nom, n'ose plus se présenter pour ce qu'elle est, et que d'ailleurs
elle est de moins en moins, car il lui est difficile d'être en n'ayant
pas le loisir de s'assumer étant. On
sait l'importance majeure, pour le développement économique d'un pays
et pour sa prospérité, de l'existence en son sein d'une classe moyenne
suffisamment large et forte. Je crois pour ma part, parallèlement — je
l'ai souvent écrit déjà et je ne vais pas revenir longuement ici sur le
sujet —, à l'absolue nécessité, pour la culture et sa survie, pour sa
diffusion au sein d'un peuple, pour l'innervation culturelle d'une nation,
de l'existence d'une classe cultivée assez nombreuse, mais pas trop, constamment
renouvelée aux marges : c'est-à-dire ouverte, changeant de contours
et n'offrant à ses membres aucune garantie de pérennité héréditaire ;
mais comportant en son centre, et c'est bien là ce qui est le plus difficile
à faire admettre en société démocratique, et c'est même presque impossible
à énoncer seulement en société hyperdémocratique, un noyau héréditaire.
Comme
cette idée, ou constatation, ou conviction, est extrêmement déplaisante,
il est convenu qu'elle est fausse. L'hyperdémocratie et son corrélat l'antiracisme
dogmatique, qui est à l'antiracisme ce qu'elle est elle-même à la démocratie,
ont une même façon de traiter les idées déplaisantes — idéologiquement
déplaisantes, car ils s'accommodent très bien des mauvaises nouvelles
de l'écologie, par exemple, quand elles n'ont pas de connotations idéologiques
— : c'est de poser en principe préalable qu'elles sont fausses, de
ne les examiner même pas, de ne vouloir pas les entendre et de déclarer
abjects, voire criminels, ceux qui oseraient malgré tout, sinon les soutenir,
du moins les avancer pour discussion. Que de façon générale, et avec toutes
les exceptions individuelles qu'on voudra, au premier rang desquelles
celles du génie, il faille deux ou trois générations pour faire un individu
tout à fait accompli culturellement, voilà bien, quoique ç'ait été la
conviction tranquille de presque tous les siècles avant les nôtres et
de la plupart des civilisations, le genre d'opinions qui ne saurait en
aucune façon être reçu parmi nous. S'il était avéré qu'hérédité et culture
fussent étroitement liées, on préfèrerait encore sacrifier la culture,
par horreur de l'hérédité, antidémocratique par excellence dès lors qu'elle
revêt la forme d'un privilège. Or c'est à peu près ce qui est arrivé,
car le lien est bel et bien attesté, comme en atteste à l'envi tout le
vocabulaire métaphorique gravitant autour du mot culture :
héritage, patrimoine, transmission, etc. La culture est la culture
des morts, des parents, des grands-parents, des aïeux, des ancêtres, du
peuple, de la nation ; et, même, de cela qu'on ne peut même plus
nommer, d'autant qu'il est convenu qu'elle n'existe pas, la race. Celle-là,
il est significatif qu'elle soit interdite de séjour. Mais à travers elle,
entraîné dans sa chute et dans sa proscription, c'est tout ce qui relève
de la lignée, de l'héritage, du patrimoine qui est visé ; et la culture,
par voie de conséquence, qui est atteinte. Il
va sans dire — mais la situation actuelle de soupçon généralisé, de menace
voire de terreur idéologiques fait que ce qui va sans dire doit être indéfiniment
répété, rabâché (les enfants chéris du régime intellectuel, eux, et les
auxiliaires de sa police de la pensée se contentant pour leur part de
ne dire ni d'écrire rien d'autre...) —, il va sans dire, donc, que la
culture n'a jamais été et qu'elle ne saurait être purement héritage ;
qu'à chaque génération elle se renouvelle en partie, s'élargit, s'enrichit
aux marges, comme le fait, ou devrait le faire, ou devait le faire quand
il en existait une, toute classe cultivée. Cela posé il reste qu'à la
culture il faut en son centre de l'héritage et du patrimoine, du langage
des morts, du dépôt des générations, du temps, sans quoi elle dépérit
et n'a plus aucun sens, aucune portée. L'hyperdémocratie, marchant ici,
d'ailleurs, sur les brisées de la démocratie (car souvent, si elle aboutit
à la renverser, c'est en la prolongeant à l'excès, en l'étirant hors de
toute mesure, en l'étalant mal à propos), abolit, par le moyen de l'impôt,
par le truchement de la télévision et par le biais du "collège unique"
(au sens le plus large), la classe cultivée, au motif que cette classe
cultivée est aussi, en partie, en grande partie, une classe socialement
privilégiée, ce qui n'est pas faux et ce qui, pour elle hyperdémocratie,
est inadmissible. Mais la culture, sans une classe pour la représenter,
pour la figurer et pour la faire vivre en l'incarnant, est désarmée, elle
n'a plus la force et le prestige suffisants ni l'autorité pour s'imposer
comme quelque chose à rejoindre. Il en va ici, et ce n'est pas
la première fois ni la dernière que nous rencontrons ce parallèle, comme
pour la nation : ne peut être rejoint, pour qui y est extérieur,
que quelque chose qui existe, qui a une apparence sensible, un corps,
une image ; et ces incarnations, qui plus est, ces symboles de chair,
ces figurations, ces entités, doivent être désirables, assurées dans leur
existence, dans leur allure et dans leurs droits, et s'aimant elles-mêmes.
Sans classe cultivée, sans héritage et sans héritiers, ceux-là déconsidérés
par la double et même triple nature de leur héritage (culturel, passe
encore, mais aussi social et économique), il n'y a plus rien à rejoindre,
plus de modèle, plus de référence, plus de classiques pour servir
de jauge et d'inspiration, ne serait-ce qu'en étant "revisités"
plus ou moins doucement, remis en cause ou contestés. Toute tentative
pour maintenir coûte que coûte un foyer de valeurs patrimoniales, et d'abord
la structure de cette hiérarchie qui faisait leur essence, se voit confrontée
à l'accusation infamante de mépris — laquelle, en hyperdémocratie,
aussitôt proférée vaut condamnation. « Mais
est-ce que vous n'êtes pas un peu méprisant, là, quand vous parlez
de la bande dessinée ? » (du cinéma populaire, des artistes
de variétés, du divertissement de masse, du prix Goncourt, de la télé-réalité). Il
n'y a rien à répondre à cela. L'accusation de mépris est une arme absolue
de langage, d'autant que le mépris culturel, déjà mal tolérable en soi,
est implicitement soupçonné de se doubler de mépris social, celui-ci tout
à fait inadmissible, lorsque encore ce n'est pas de mépris ethnique, qui,
lui, relève exclusivement de l'odieux, sans parler des tribunaux. Le
lien très imparfait, très approximatif, très irrégulier mais dont on ne
peut pas dire, malheureusement pour la culture, qu'il n'existe pas du
tout, entre niveau social et niveau culturel, après avoir pu servir un
temps d'impure incitation à la culture (« Cultivez-vous, vous améliorerez
votre situation sociale »), lui est devenu fatal (« Cultivez-vous,
vous acquérrez les valeurs des dominants (et ce sera d'autant plus bête
qu'ils ne dominent même plus) » — c'est ce que traduit à peu près,
en termes scolaires, la fameuse insulte bouffon ! des salles
de classe : à la fois courtisan et traître). Ce
phénomène de compromission de la culture par assimilation à ses sectateurs
traditionnels récusés est évidemment redoublé, mis en abyme, par la situation
créée, spécialement dans les lycées et collèges, par l'immigration de
masse. Non seulement la culture est plus ou moins explicitement accusée
d'être un moyen de soumission des masses populaires à une classe dominante
(et qui sera rendue d'autant moins dominante, ce qui est souhaitable,
que ce moyen sera moins efficace, ce processus mieux refusé, le peuple
plus fermé aux valeurs et surtout à l'échelle des valeurs bourgeoises...),
mais encore la culture française, en France, est plus ou moins (mais désormais
plutôt plus que moins) explicitement accusée d'être un moyen
de soumission des immigrés et des enfants et petits-enfants d'immigrés
(dont la plupart ont apporté avec eux leurs propres valeurs et leur propre
culture) à une ethnie dominante (et qui sera rendue d'autant moins dominante,
ce qui est idéologiquement souhaitable, que ce moyen sera moins efficace,
ce processus d'assimilation mieux refusé, les immigrés et enfants d'immigrés
mieux fermés aux valeurs et surtout à l'échelle des valeurs "françaises") :
à l'accusation de mépris, qui sert à saper toute tentative
de maintenir la hiérarchie qui est au centre des anciennes conceptions
de la culture, s'ajoute celle désormais bien connue de manque de respect,
qui sert entre autres choses, très entre autres choses, à ronger tout
effort pour maintenir en France la prédominance d'une culture proprement
"française". L'antiracisme
vient au secours de l'hyperdémocratie sinon pour empêcher tout à fait,
du moins pour rendre très difficile, presque impossible, la transmission
de valeurs, de codes, de rites et d'œuvres, pour commencer, qui
pourraient, à tort ou à raison, encourir le reproche d'être ceux d'une
caste, d'une classe ou d'une ethnie anciennement dominantes, ou qui pourrait
prétendre l'être encore, au point que ce serait un devoir civique, démocratique,
antiraciste, de s'opposer à ses prétentions (ne serait-ce qu'en n'apprenant
pas ce qu'elle prétend nous faire apprendre). Or il n'est à peu près rien,
au sein de la culture et de son corpus classique, qui ne soit exposé à
de pareilles accusations. Moyennant quoi, à toute affirmation de soi de
la culture vient en réplique une sommation agressive d'avoir à prouver
ce qu'elle avance. C'est la mettre cul par-dessus tête, car elle n'est
pas au premier chef une instance de jugement de son propre contenu. C'est
elle qui, une fois en place, autorise le jugement, y compris bien sûr
sur elle-même, rétroactivement. Elle est patrimoine en ce sens qu'elle
se présente comme un déjà-jugé, un corpus de jurisprudence. Mais hyperdémocratie
et antiracisme dogmatique refusent d'un même élan cette jurisprudence,
en alléguant qu'ils n'ont pris aucune part à son élaboration, ce qui est
presque absolument vrai. Ils veulent tout remettre sur le métier en permanence.
Or la culture est comme la constitution d'un État : elle n'a de sens
que d'être arrêtée une fois pour toutes, quitte à être enrichie et perfectionnée,
au cours du temps, par le moyen de certains amendements et judicieux ajouts.
Si la légitimité de leurs articles est quotidiennement remise en cause,
il n'y a plus de constitution et il n'y a plus de culture. En effet ce
sont elles qui nous jugent, officiellement ; ce n'est pas nous qui
les jugeons. L'hyperdémocratie
ne veut pas de hiérarchie, or la culture est toute hiérarchie. L'antiracisme
dogmatique ne veut rien savoir de l'origine, or la culture n'est que tâtonnements
autour de l'origine, et c'est seulement à travers cette quête toujours
déçue — nécessairement déçue car l'origine est toujours plus haut, toujours
en amont — qu'elle accède à l'universel. Il n'y a pas de culture possible
en régime hyperdémocratique dogmatiquement antiraciste, et, de fait, nous
la voyons disparaître sous nos yeux. Qu'elle soit prétendument partout
n'abuse que ceux qui veulent être abusés : elle est partout parce
qu'elle n'est plus nulle part. C'est le résultat d'un tour de passe-passe
sémantique auquel les origines captieuses de son nom l'exposaient tout
particulièrement. Tout ce qui relève de près ou de loin du divertissement,
de l'occupation des loisirs, de la gestion du temps libre, pour peu qu'il
ne s'agisse pas de l'amour ou du sport (et encore, même ceux-là pourraient
bien être rangés rapidement dans la vaste rubrique des "activités
culturelles" : qui y a-t-il de plus "culturel" après
tout ?), est désormais paré du nom de culture, qu'il s'agisse
de visites de caves en Touraine ou d'ateliers de macramé, de concerts
d'électro-pop ou de one-man-shows d'amuseurs : autant de prétextes
à activités culturelles, prises en compte d'une âme égale et d'un
cœur indifférent par les sociologues et statisticiens de la culture. Même
la gastronomie a été annexée. Et il n'est pas jusqu'à l'institution la
plus contraire à la culture, j'ai nommé la télévision, qui n'ait été rangée
nominalement sous ses bannières, non pas au prétexte qu'elle est quelquefois
culturelle, ce qui n'est pas tout à fait faux, quoi ce soit de moins en
moins vrai, mais sans prétexte du tout, si ce n'est qu'elle relève de
l'industrie culturelle, au même titre que le tout-venant du cinéma, Dysneyland
ou la production massive de disques et DVD de variétés. Au demeurant cette
seule appellation oxymoresque d'"industrie culturelle" prouve
assez, comme la "marque Louvre", que nous sommes à cent lieues
de ce que fut la culture. Ceux
qui soutiennent le contraire, les ravis, les amis du désastre, les enchantés
du temps, ont recours aux chiffres, aux statistiques, au nombre d'entrées,
qui ont été le grand moyen sociologique du mensonge pour persuader le
peuple et les individus, depuis l'avènement médiatique des sciences humaines,
qu'ils ne vivaient pas ce qu'ils vivaient, ne voyaient pas ce qu'ils voyaient,
jugeaient à tort et à travers de ce qu'ils ressentaient. Ainsi il n'y
aurait jamais eu autant de monde dans les musées, ni de public pour les
grandes expositions. Et comme c'est vrai ! Un homme comme Jack Lang
excipe de ces vérités-là chaque fois qu'il en a l'occasion, et de ces
chiffres, et de ces foules, pour ressasser indéfiniment son vieux rêve
selon lequel la culture, depuis trente ans, aurait gagné à elle d'innombrables
couches nouvelles de la population, aurait progressé (encore inégalement,
trop inégalement, précise-t-il avec un scrupule qui l'honore) dans
toutes les zones du territoire, se serait répandue comme une cordiale
chaleur dans toutes les pièces de la maison France, si ce n'est du château
Europe. Hélas, si la culture s'est répandue, c'est comme le lait de Perette,
ou plutôt comme un précieux chrême échappé du ciboire qu'ont laissé choir
des clercs imprudents, ou demi-apostats, et ses filets sèchent en croûte
sur les dalles descellées du sanctuaire. Qu'il
y ait plus de monde que jamais autour des œuvres d'art, qu'il se télécharge
sans cesse davantage de "titres", qu'il paraisse toujours plus
de livres nouveaux, ces vérités sont aussi vraies, et de la même espèce
de vérité, que la proposition vraie, vraie, vraie elle aussi selon laquelle
il n'y a jamais eu autant de bacheliers — en conséquence de quoi un bachelier
est incapable d'écrire une simple lettre, et même un e-mail à peu près
poli sans trop de fautes d'orthographe, ne parlons pas d'un devoir de
licence, quand bien même la licence est à peu près officiellement le nouveau
baccalauréat ; tandis que dans les musées et les grandes expositions
il est impossible de voir un tableau. Beaucoup de visiteurs y songent
à peine, d'ailleurs : ils viennent plutôt voir le musée, ou l'avoir
vu, et l'"expo" pour l'avoir "faite". Mais les rares
musées qui ne se livrent pas à de grandes agitations médiatiques afin
d'"attirer un public plus diversifié", de "réduire la fracture
sociale" ou même de "créer du lien", sont déserts (c'est
une des rares bonnes nouvelles de la période) ; et les mêmes tableaux
devant lesquels les foules mécaniquement et médiatiquement émerveillées
jouent des coudes au Grand Palais reposent paisiblement dans leur solitude
coutumière à Valenciennes ou à Agen, le reste de l'année, quand ce n'est
pas au Petit Palais, de l'autre côté de l'avenue. L'époque
et la société sont tout entières médiatiques et dans la dépendance de
leurs maîtres les médias, et pourtant ce qu'on voit régner de toute part,
c'est l'immédiat. Les médias eux-mêmes sont l'immédiat. C'est dire à quel
point ils sont mal nommés, eux aussi. Les contemporains ne détestent rien
tant que le médiat, le détour, le délai, la syntaxe, les manières, les
formes, la forme : autant dire la littérature, l'art, la culture
et tous les protocoles de l'aliénation positive, qui mettent de l'ailleurs
dans l'ici, du pas-moi dans le moi et de l'autre dans le soi, à la grande
horreur de tous les soi-mêmismes triomphants, dont on ne peut dire s'ils
sont les grands propagateurs de l'ignorance ou sa plus pure manifestation,
ses responsables ou sa conséquence. N'existe
culturellement que ce qui a sa place dans les médias — mais cette place
tend à se substituer à la chose même. Tout écrivain qui a fait l'objet
de quelque article dans la presse a l'expérience souvent très fréquente
de cette phrase pour lui stupéfiante : « J'ai
vu votre article. Cette
personne n'a pas du tout l'air de comprendre votre étonnement, et semble
le prendre pour une affectation, un vain chipotage, une palinodie bien
littéraire : un article de vous, un article sur vous, où est la différence ?
Souvent vous n'arrivez même pas à lui faire formuler si clairement les
choses, à lui faire accepter de reconnaître qu'il s'agit de deux expériences
de lecture différentes, à lui faire entrevoir la nuance entre l'une et
l'autre : tout ce qu'elle voit est un quart de page du journal du
soir, et peu en importe la substance, et moins encore qui peut bien en
être l'auteur. L'auteur,
c'est d'ailleurs un concept très lié à la culture, qui n'existait qu'assez
confusément avant elle et qui n'existera pour ainsi dire plus après elle,
c'est-à-dire dans l'ère où nous entrons en courant, où déjà nous sommes
entrés. Très significative à cet égard l'expression de "cinéma d'auteur",
qui désigne peu ou prou, et tracés très larges, les contours de la cinéphilie.
Il est certes bien vrai, et c'est heureux, que quelques grands cinéastes
ont encore leurs amateurs passionnés, qui vont voir un film parce qu'il
est de tel ou tel d'entre eux. Mais qu'un film soit de quelqu'un,
ce n'était guère compris avant la grande époque cinéphilique, qui a duré
trente ou quarante ans — beaucoup moins que la culture — et ce l'est de
moins en moins après elle. On
pourrait s'interroger, à ce propos, sur le point de savoir s'il y a simple
coïncidence ou bien lien organique mystérieux (« Questions embarrassantes,
il est vrai, mais qui ne sont pas situées au-delà de toute conjecture... »)
entre l'advenue de la désorigination, et plus précisément de la désautorisation
(qui a toujours fait partie, il est vrai, de l'arsenal de l'inculture)
à la fois dans la néo-culture déculturée et (mais en l'occurrence le phénomène
a trente ou quarante ans d'âge, et il a maintenant beaucoup perdu de sa
netteté...) dans ce qui pouvait paraître alors comme le comble du comble
de la culture savante, les milieux structuralo-scripturalistes de la "théorie
du texte" — je crains qu'il ne faille encore une fois faire appel
à la bonne vieille bathmologie pour rendre compte de cette expulsion simultanée
de l'auteur à Cerisy-la-Salle et à TF1. Un
bon test de qualité de la communication, en général, c'est que l'autre
reprenne les mots mêmes, ou les noms, lancés par l'un : qu'il ne
se contente pas de les entendre ni même d'y acquiescer, qu'il les prononce.
Au demeurant c'est un bon test aussi de l'amour, ou de sa fin, ou de l'intérêt
vrai pour quelque chose ou quelqu'un, et de la curiosité véritable. Vous
vous intéressez à ce compositeur ou à ce site, vous en parlez avec l'être
aimé, c'est même l'occasion d'un voyage ou d'une promenade ; l'autre
semble y prendre plaisir, ou du moins n'y point rechigner : mais
est-ce à vous qu'il s'intéresse, vous qui à ce moment-là ne lui déplaisez
point, ou bien a-t-il pour ce qui vous plaît tant un intérêt véritable ?
Ce qui permettra de le savoir ce sont les mots, les mots eux-mêmes, leur
apparition ou leur absence, dans la bouche et le souvenir. En combien
d'occurrences a-t-on pu constater, une fois l'amour ou le compagnonnage
révolus, que les curiosités qu'on croyait partagées, entre les parties,
ne l'étaient qu'à titre circonstanciel, à cause de l'amour, de l'amitié,
et du désir, et qu'en fait on était seul, toujours seul, comme on le sera
pour mourir ? Le
grand âge aussi à cette incapacité à répéter de l'intérieur ce qu'il découvre,
à l'enregistrer, à le prendre à son compte : il entend ce qu'on lui
dit (sauf exception), il le comprend, il reçoit bien l'information mais
jamais il ne revient sur elle, il ne l'assimile pas, il ne l'ajoute pas
au répertoire déjà trop plein des mots, des noms, des données qui lui
servent à connaître, à juger, à aimer et à percevoir. Il
en va de la sorte, en société post-culturelle, pour cette question de
l'auteur — surtout dans le domaine cinématographique : si l'on demande
à tel ou telle de qui est un film dont ils parlent, ils comprennent
bien la question qu'on leur pose, la plupart du temps, et même souvent
ils vous répondent, quitte à s'être informés entre temps dans Pariscope
ou Télérama. Mais de leur propre chef jamais ils ne diront qu'un
film est de quelqu'un ou de quelqu'un d'autre. La notion, puisqu'ils ne
l'utilisent pas eux-mêmes, même si elle leur est apparemment intelligible,
ne fait pas partie de leur conception du cinéma, ni peut-être de leur
conception du monde. Les quelques mots qui la circonscrivent, à commencer
par ce petit de de l'origine, ne leur viennent pas naturellement
sur la langue. Quand ils parlent d'un film ils en mentionnent le scénario,
l'histoire, le pitch, le genre, la catégorie, le cadre mais
surtout les acteurs. Et de fait il n'est pas rare, et très conforme même
à l'idiolecte post-culturel, ou paraculturel (comme on parle de parapharmacie
ou de parapsychologie) qu'à la question « de qui est ce film ? »,
ils répondent en nommant l'actrice ou l'acteur principal. Et s'ils emploient
effectivement, et de leur propre initiative, l'expression un film de,
ce qui suit le de c'est le nom d'un acteur. Ils ne voient pas plus
de différence dans la nature de la propriété, de l'initiative, de l'autorité,
entre un article écrit sur quelqu'un et un article écrit par
quelqu'un qu'ils n'en distinguent entre un film tourné par quelqu'un et
un film où tourne quelqu'un. Si différence il y a, elle est au profit
de l'acteur : le film, dans leur esprit, est plus le sien que celui
de l'auteur, dont la fonction n'est pas comprise, et surtout ne fait l'objet
d'aucune attention. On
dira que ce que je dépeins là est une situation non-culturelle, non pas
une situation post-culturelle ; une situation d'inculture, qui a
toujours existé, et non pas la nouvelle situation de la culture. Mais
la nouvelle situation de la culture est qu'elle n'a plus de situation,
au moins dans l'espace public : au lieu d'être l'implicite répertoire
des références communes, qui peut servir de lieu de rendez-vous à un peuple
et à une nation, elle est au contraire une affaire privée, un hobby comme
un autre, un peu excentrique voire un peu ridicule, comme la tyrosémiophilie
ou la sigillographie. Ce qui est tacitement impliqué n'est pas la connaissance,
mais l'ignorance : c'est à elle et à elle seule qu'on s'adresse.
Même dans la presse dite de qualité les journalistes ont des instructions
pour ne plus parler de Gainsborough, de Musset ou de Nietzsche, mais du
peintre anglais Thomas Gainsborough (1727-1785), du poète romantique Alfred
de Musset (1810-1847) ou du philosophe allemand Frédéric Nietzsche (1844-1900).
Que le lecteur puisse disposer de dictionnaires, d'encyclopédies ou d'un
moteur de recherches et juger qu'il lui appartient de donner lui-même
de rapides coups de sonde dans les domaines où il aurait du mal à suivre
n'est pas envisagé. L'inconvénient de la méthode est que l'ignorance étant
toujours donnée, sans doute à juste titre, hélas, comme le seul fonds
commun reconnu, le seul socle sur lequel il est raisonnable de tabler
en toute sécurité hyperdémocratique, c'est elle qui sert éternellement
de jauge et de mètre-étalon, il faut toujours revenir à elle, toujours
tout recommencer da capo, comme dans la classe il faut toujours
s'adresser de préférence aux plus mauvais élèves, de sorte que non seulement
on n'avance pas mais, l'ignorance progressant sans cesse avec un tel système,
l'acquis s'amenuisant toujours et le niveau moyen s'abaissant semaine
après semaine, la culture régresse indéfiniment. Le beau résultat de trente
ou quarante années d'éducation de masse et d'intense action culturelle
jacklanguienne, c'est que les journaux n'ont plus de lecteurs, et cela
pour beaucoup de raisons, certes, mais la plus simple et la plus agissante
étant tout simplement que les citoyens ne savent
plus lire, qu'ils ont une capacité d'attention et de concentration
dépassant rarement la minute et qu'ils jugent inadmissible que dans un
article politique il soit question de boulangisme, ne voyant pas ce que baguettes
et croissants peuvent bien venir faire là-dedans [2]
: les rédacteurs en chef ont beau supplier leurs
journalistes, d'ailleurs de plus en plus jeunes, de plus en plus diplômés,
de moins en moins éduqués et de moins en moins bien payés, d'écrire toujours
plus simplement, d'employer de moins en moins de mots et d'éviter autant
que possible les subordonnées ( « Mais je n'ai même pas de secrétaire
! »), le résultat, de plus en plus fautif, est néanmoins de moins compris,
toujours trop compliqué et prétentieux pour le lecteur qui, à moins d'avoir
dépassé « bac + 5 », est persuadé qu'un maroquin est un ministre « issu
de la diversité ». Dans les entreprises les agrégés de lettres trouvent
enfin des débouchés, parce qu'on pense pouvoir compter sur eux pour répondre
intelligiblement aux fournisseurs et aux clients. Le
cinéma et la cinéphilie (et leur divorce) sont un très clair exemple,
autant et plus que l'architecture et la musique (y compris la "musique"
en la plus récente acception du terme) de ce que j'avançais à l'instant
sur le progressif effacement, dans les esprits, du concept d'auteur ;
mais sans doute faut-il dire un mot ici, quitte à n'y plus revenir, des
acteurs dont il n'est pas étonnant qu'ils soient les enfants chéris
des médias (avec les vedettes du sport, qui relèvent comme eux de la performance)
et les nouveaux maîtres du monde — parfois très littéralement, comme on
l'a vu avec Ronald Reagan ou plus récemment avec l'ex-Terminator, Arnold
Schwarzenegger. Et les maîtres du monde qui à l'origine ne sont pas des
acteurs, professionnellement, s'entourent d'acteurs, se flattent de leur
amitié d'égal à égal avec les acteurs, prennent modèle sur eux, se disent
éblouis par eux et montrent qu'ils le sont en effet, à l'instar de notre
actuel président : mais plutôt, en l'occurrence, par des acteurs
populaires et "grand public" que par de grands acteurs au sens
de la culture, des acteurs rares admirés par leurs pairs ou par les amateurs
passionnés de théâtre et de bon cinéma. Pour accéder à la seule grandeur
reconnue il importe ici de "faire du chiffre", et de s'inscrire
résolument dans une "culture du résultat". Et cela pas seulement
en matière d'arts de la scène, à moins que tous les arts, en société pan-médiatique,
ne soient arts de la scène et du spectacle. Dans le livre de Yasmina Reza
à propos de Nicolas Sarkozy, puisqu'il est question de lui au passage,
on entend le président dire qu'il veut rencontrer Marc Lévy, avec cette
explication : « Moi
je regrette, un type qui vend à des millions d'exemplaires, ça m'intéresse ». On ne saurait mieux souligner les liens naturels entre hyperdémocratie, ou seulement démocratie médiatique, sondagière, et paraculture. Du moins Marc Lévy, qu'on sache, ne doit-il son succès qu'à ses livres. La plupart des autres auteurs qu'on voit sur les plateaux des émissions dites culturelles ne sont pas célèbres parce qu'ils ont écrit des livres, ils ont écrit des livres parce qu'ils sont célèbres. C'est à cause de leur célébrité |