| Jean Clair, Interview avec Élisabeth Lévy Le Point, 11/10/2007
Mélancolique et colérique, gourmand et désenchanté, l'ancien directeur du musée Picasso continue le combat contre la « délocalisation » du Louvre à Abou Dhabi et, au-delà, contre l'abandon par l'Occident de sa culture. Il y a, prévient cet érudit qui refuse de se taire, « Malaise dans les musées » (Flammarion). Et dans la civilisation. Le Point : Pour défendre le Louvre à Abou Dhabi, le gouvernement a invoqué le rayonnement de la culture française. Etes-vous insensible à cette ambition ? Jean Clair : Louer n'est pas prêter : la gloire de la France, c'est d'avoir créé avec les plus grands musées du monde un réseau de prêts mutuels. Entre 1965 et 2005, pareille collaboration, fondée sur la confiance de la communauté des historiens et conservateurs, a fait avancer de manière splendide la connaissance de l'art et de ses chefs-d'oeuvre. Louer des oeuvres appartenant aux collections publiques pour des motifs commerciaux, dans le cadre de projets scientifiquement inconsistants et dans des lieux improbables, est une parodie. La France y perdra sa réputation, comme le dit l'éditorial du Burlington Magazine reproduit dans Commentaire . Financièrement, c'est un jeu de dupes. Cela signe la fin de l'ère des grandes expositions internationales. Selon les partisans du projet, les sous-sols de nos musées regorgent de trésors. Les trésors cachés d'Ali Baba, c'est un conte : les réserves ne sont pleines, outre de peintures et de sculptures secondaires, que de dessins et gravures fragiles à la lumière et d'innombrables tessons de poteries et de fragments d'ossements préhistoriques. N'est-il pas bon que des pays où l'art et la culture n'ont aucune place désirent y accéder ? Pour Abou Dhabi, je ne sais pas, mais je n'oserai jamais avancer que l'art et la culture n'ont aucune place dans les pays musulmans. Ils y occupent toute la place, par le fait même qu'ils sont englobés dans une pensée qui fond la Religion, l'Etat, la Loi, la Communauté. Il n'y a qu'en Occident que ce que nous nommons « art » et « culture » sont devenus ces entités versatiles et éphémères dont la seule finalité est de meubler la « civilisation des loisirs », c'est-à-dire le contraire même d'une civilisation. Nous avançons vers ces pays armés de nos incertitudes, sans prendre conscience que notre « culture » et notre « art » ne valent plus grand-chose, détachés qu'ils sont d'une pensée religieuse, d'un « culte » au sens où l'entendait Durkheim, c'est-à-dire le fond stable d'un socius , d'une communauté. Vous récusez donc l'idée même d'universalisme de la culture ? Nous parlons d'« universalisme » pour justifier un accord économique avec un émir, comme si la France, en plein débat sur le voile musulman, empêtrée dans ses contradictions et paralysée par sa faiblesse, confiait à ses musées la mission transcendante d'incarner l'utopie d'un dialogue universel des cultures. Je rejoins là Régis Debray : le dialogue des civilisations est un mythe contemporain. Que chaque civilisation génère un art spécifique, nul n'en disconvient. Vous semblez en déduire qu'on ne peut pas aimer l'art d'une civilisation autre que la sienne... Je dis ainsi que notre façon d'user des images n'est pas compatible avec la tradition du monothéisme musulman. La stupéfaction rageuse des élites européennes devant les explosions de colère des musulmans face aux caricatures parues dans la presse occidentale en dit long sur l'amnésie de notre propre passé. Car, au Moyen Age, à la Renaissance et encore au XIXe siècle - songeons à Balzac et à son « Chef-d'oeuvre inconnu » , au « Portrait de Dorian Gray » , à « La Vénus d'Ille » de Mérimée -, nous n'avons cessé de croire aux pouvoirs des images, et par conséquent nous en avons codifié l'usage et limité les dangers par une politique stricte d'interdits. Aujourd'hui, nous usons des images avec prodigalité, arrogance et vénalité. Mais nous ne savons plus ce que les images veulent dire et peuvent faire. S'il y a un choc des civilisations, il passera par le choc des images. Donc par l'art et par le musée. La guerre des images est une guerre théologique fondamentale. Le mot expose, explique, apaise ; mais l'image impose : c'est pour cela que le projet d'une Sorbonne à Abou Dhabi est aussi bon que celui d'un Louvre est mauvais. Vous avez bataillé ferme avec la fine fleur de nos conservateurs et historiens d'art. Que signifie votre défaite ? « Nous avons perdu une bataille, mais... » Le contrat signé en catimini avec Abou Dhabi n'est que le début d'une longue période de turbulence. Nous vivons sur l'idée de Malraux - l'art, c'est ce qui reste quand la religion a disparu. Or, pour d'autres civilisations, l'art n'est rien quand il n'y a pas une religion pour lui donner un sens. « Le docteur Faustus » de Thomas Mann dit qu'une culture qui se détache du culte n'est plus qu'un « déchet » . Appelez cette religion post-religieuse comme vous voulez : idéal politique, utopie sociale, laïcité, progrès des Lumières, droits de l'homme, libre-pensée, nationalisme, humanisme, trans-humanisme, messianisme marxiste... Le fait est que l'art qui a tenté de se développer sur ces « déchets » n'a pas donné d'aussi beaux fruits que l'art des autres siècles. Hegel avait parfaitement vu cela, quand il parlait de l'art comme d'« une chose du passé ». Les collections léguées par ceux qui nous ont précédés appartiennent, dites-vous, à la nation. On ne peut les louer dans le dos des citoyens. Mais où sont les manifestants contre ce projet ? L'indifférence de l'opinion, y compris dans les couches qu'on pouvait espérer un peu plus cultivées - professeurs, universitaires, hommes des médias -, révèle l'ignorance absolue qu'ont les Français des enjeux du monde des images, notamment de ces images très particulières que sont les oeuvres d'art dont les musées sont le distillat le plus précieux. Vous vous désolez que l'art soit livré à des foules ignorantes. On peut découvrir la littérature en lisant, la musique en l'écoutant, et seul un oeil éduqué serait à même d'apprécier la beauté d'une oeuvre ? Vous n'avez pas, enfant, connu des éblouissements artistiques ? On peut avoir la chance de naître avec un oeil sensible, comme on parle d'une oreille absolue. Ces dons génétiques ne sont rien, cependant, s'ils ne sont pas soutenus par l'éducation, l'effort, la connaissance : l'acquis au secours de l'inné. Or la France, contrairement à l'Allemagne ou à l'Italie, n'a pas d'enseignement d'histoire de l'art. Et le Français moyen est incapable de « lire » ce qui se passe au tympan de ses cathédrales, de reconnaître les personnages des compositions mythologiques de Poussin, d'identifier les scènes. Il ne demanderait pas mieux que de comprendre. Il devine bien que ce qui le regarde, c'est son histoire, sa « culture » après tout, plus que celle d'un masque dogon ou d'un tapis de prière. Mais qui le lui dit ? Bruxelles lui serine tout au contraire que l'Europe n'a pas d'héritage à respecter. Il n'empêche : l'idée même de la « culture de masse » vous révulse. Que suggérez-vous, TF1 pour les pauvres, le Louvre pour l'aristocratie ? Savez-vous, cher Jean Clair, que nous ne sommes plus sous l'Ancien Régime ? J'ai enseigné, donné des conférences, animé des séminaires, dirigé des départements pédagogiques - plus souvent à l'étranger qu'en mon propre pays. Je n'ai jamais méprisé personne. Tout au contraire, ce fut une part passionnante de mon travail. Le mépris vient de ceux qui prétendent ouvrir à tout le monde les portes des musées sans donner à quiconque la possibilité d'apprendre et de comprendre ce qu'on peut y voir. La France abuse du mot « culture », mais n'est pas capable d'assumer une éducation. Même la fréquentation des grandes expositions vous laisse de marbre. N'avez-vous pas été heureux du succès de « Mélancolie » ? Cinq mille visiteurs pour Paul Klee en 1966 au musée d'Art moderne. Et aujourd'hui, entre 200 000 et 400 000 entrées pour des expositions autrement ambitieuses. Les Etats-Unis sont venus prendre des leçons chez nous. Mais à qui doit-on ces succès ? Aux administrateurs, « dircoms » et financiers aux propos « bombastiques » qui promeuvent, louent et rêvent de vendre les collections et dirigent ces coques vides que les musées nouveaux sont devenus, ou aux conservateurs mal payés et méprisés que nous fûmes ? Nous sommes restés fidèles à un certain professionnalisme, qu'on pourrait aussi nommer morale : on ne prête pas des oeuvres, qui sont choses uniques et fragiles, on ne les fait pas voyager si ce n'est pas pour une raison qui en vaut la peine. On ne loue pas n'importe quoi pour faire du chiffre. Une oeuvre d'art, écrivez-vous, n'est pas un produit parce qu'elle ne peut pas être reproduite. Ce n'est plus vrai. Pouvez-vous imaginer un monde sans art ? Si l'oeuvre est reproductible, alors faisons avec le Louvre ce que Naples a fait avec son parc Megale Hellas, reconstitution « à l'identique » des temples grecs de Paestum. Et pourquoi pas une Galerie des Offices emplie de reproductions fidèles, un « Uffiziland » à quelques kilomètres de Florence ? Quant au monde sans art, je crains que nous n'y soyons en effet : l'oeuvre n'est plus guère qu'un objet de spéculation, à rendement élevé et à rotation rapide. Mais peut-on encore parler d'art ? « Malaise dans les musées », de Jean Clair (Flammarion, 140 pages, 12 E). |
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