
C’est quoi finalement un ennemi ?
Quelqu’un qui considère que le monde tel qu’il va actuellement est excellent et qu’il doit continuer dans la même voie.
C’est intéressant de rencontrer un ennemi ?
On a toujours intérêt à rendre publiques – et aussi rationnellement que possible – les contradictions. Surtout si l’adversaire est prêt à en débattre sans manier l’invective. C’est comme le théâtre, qui a une fonction didactique…
Rencontrer Alain Finkielkraut comme vous l’avez fait pour le livre L’Explication, c’était rencontrer un ennemi ?
Non, car il ne pense pas, lui, que le monde tel qu’il va actuellement est excellent et qu’il doit continuer dans la même voie. Il est au contraire passionnément rattaché à l’école de la IIIe République. Il a cette passion-là, et elle est honorable, je ne la lui reproche pas : mes quatre grands-parents étaient instituteurs ! Notre face-à-face était donc un peu une pièce de théâtre où chacun jouait son rôle d’adversaire présumé. Et j’ai été réellement touché, je l’avoue, au fur et à mesure du dialogue, par deux points qui suffisent à la vérité de notre rencontre. Le premier, c’est une forme de patriotisme qu’après tout je partage avec lui : j’aime la France, son histoire – la Révolution, la Commune, la Résistance, Mai 68 – en somme, la fameuse France des droits de l’homme telle qu’elle continue à être vue à l’étranger. Et je souffre de son état actuel, défensif et fatigué, de son manque d’inventivité en matière politique, comme je vois bien que Finkielkraut souffre aussi, mais pour des causes erronées, à mon avis… Le second point de compréhension entre nous est le constat d’être dans un monde où beaucoup de facteurs rendent les intellectuels mélancoliques. Notre différence tient à ce qu’Alain Finkielkraut ne cesse de les chercher, alors que j’essaie, moi, de les combattre. [...]
A votre propos, Alain Finkielkraut dit : « Pour n’exclure personne, il faudrait faire le vide en soi, se dépouiller de toute consistance, n’être rien d’autre, au bout du compte, que le geste même de l’ouverture »…
Mais je n’ai jamais dit qu’il ne fallait exclure personne : il y a des ennemis ! Et contrairement à ce que dit Finkielkraut, on rencontre avec ce qu’on est, et pas en faisant le vide en soi. Il m’aura au moins convaincu d’une chose : le front idéologico-politique entre les hommes d’aujourd’hui n’est pas entre ceux qui ont une vision mélancolique du pays (comme lui) et ceux qui essaient d’en avoir une plus créatrice (comme moi). Mais entre ceux qui trouvent excellent l’état des choses présent, qui en font la propagande et s’y sentent parfaitement à l’aise, et les autres…
